Dès le départ, je n'ai pas aimé sa façon de monopoliser une discussion, une personne, une pièce. J'ai d'emblée trouvé qu'elle parlait trop. Maintenant, je ne le dirais plus, c'est devenu un euphémisme. Au début, je pensais qu'elle optait pour cette attitude pour "se faire une place", arrivée après l'ensemble des profs, fallait qu'elle fasse un effort de communication. Là où j'ai commencé à m'inquièter, c'est quand elle a commencé à me suivre aux toilettes pour me raconter sa vie ou à prendre mon bras pour que je ne quitte pas la salle . Sa vie ? parlons en, c'est tout un poème. Elle en fait trois tonnes, Sous le soleil à côté, c'est platonique. Elle a des amours, des emmerdes, des exemples, des soucis, des anecdotes, des "faut que je te raconte", des amis partout qui ont tout fait-tout vu, des expériences extraordinaires, des "si tu savais". Un vrai scénario à rebondissements multiples. Puis pour suivre toujours sa vie à la seconde, parce qu'il ne faudrait pas perdre le contact en bossant trop, elle a son téléphone portable collé à l'oreille dès qu'elle ne trouve pas un interlocuteur sur place, ce qui lui donne toujours une bonne accroche, dès qu'elle raccroche pour raconter sa vie au pauvre bougre qui passait par là. "Tu sais pas ce qu'on vient de me dire au téléphone ? Nan, mais là, faut que je te raconte..."

Vous pensez que j'exagère, alors fixons le contexte actuel, sans en rajouter, juste pour l'exemple. Épisode 359: elle réalise que le type avec lequel elle vit depuis plusieurs mois (je ne saurais pas préciser la durée puisqu'elle change en fonction de l'interlocuteur) qui a les clés de son appart' profite de son absence pour faire des rencontres via sa connexion internet. Ce n'est qu'un détail dans la masse des péripéties dont elle nous inonde quotidiennement.

Puis s'il n'y avait que ça. J'ai développé une allergie. Je reste discrète sur les symptômes, mais ça devient gênant. Son parfum par exemple m'insupporte, je ne dois plus mettre ma veste sur le porte-manteaux si je veux éviter des nausées en rentrant chez moi le soir. La première fois où je m'en suis rendue compte, je rentrais à pieds et j'ai enlevé ma veste alors qu'il faisait moins dix pour ne pas être prise de haut-le-coeur. Puis il y a sa voix, mielleuse, enrobée, plastifiée avec des phrases à rallonges que Proust envierait. Elle marche comme elle parle, vite et trop. Ses talons claquent le sol, trop lourds, trop souvent, faisant ainsi résonner tout son poids dans les salles de cours en permanence.

Bien entendu, je ne dis rien. Je garde cet agacement qui enfle pour moi et je m'assieds dessus. Mais il s'est développé une sorte de réaction en chaîne auprès des autres profs. Nous ne sommes pas des langues de putes et il a donc fallu un certain temps pour que chacun se rende compte de la gravité de la situation. Mais maintenant, c'est efficace. Elle rentre dans une pièce, tout le monde en sort.

Je dois être celle qui a osé être la plus sèche avec elle, ses dérapages concernant son intimité me dérangent et je le lui fais savoir. Non pas que je sois choquée, c'est juste que je m'en bats de sa vie. Ce n'est pas parce que c'est ma collègue qu'elle en devient mon amie. Et pourtant il faut bien rester polie.


POURQUOI CERTAINS ONT BESOIN DE RACONTER LEURS VIES POUR SE SENTIR EXISTER ?

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