jeudi 3 mai 2007

Où est mon esprit.

Mardi 14 août 2001. Chaleur. Insouciance. Grande liberté. Avec le fantôme qui n'en est pas encore un à l'époque. On traîne nos guêtres dans les allées de l'amphithéâtre qui reçoit ce soir là Frank Black. Nous sommes des habitués du lieu. Les concerts ne sont pas encore trop chers à l'époque et il faudrait être fou pour ne pas profiter de toutes les têtes d'affiche qui défilent pendant quinze jours. Le vin coule à flots, c'est de circonstance. Chaque soir, nous transgressons nos limites, nous errons sans retenue aucune au milieu des stands, croisons des gens dans le même état, discutons, de tout, de rien, avec un sourire niais, ivresse et convivialité. La quinzaine touche à sa fin et nous sommes ce soir là le cul sur le béton à siroter nos verres de blanc, cherchant la prochaine connerie à faire. Lui, il est là depuis peu, mais pour de vrai. C'est un peu magique, un peu étrange. Nous avons toujours les mêmes mots, on parle vraiment la même langue. C'est à ce moment là, alors qu'on me ressert un rêve/verre, qu'arrive ce que je ne pensais pas possible, les premiers accords de "la plus belle chanson du monde". Je me lève, ivre de bonheur et pas seulement. Je saute sur place pour voir, en sachant très bien que ça ne me permettra pas d'entendre mieux. Jules me prend la main et m'entraine vers la scène, slalomant entre les spectateurs et les rambardes de sécurité. Je me cogne violemment à l'une d'elles mais ça ne m'arrête pas. Nous arrivons devant la scène et immobiles après la course, le souffle coupé, nous nous ouvrons à cette musique magique qui doit à ce moment là couler dans nos veines. L'instant dure quelques minutes, mais nous transporte pour le reste de la soirée, et pour les jours à venir.

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vendredi 16 février 2007

Belle île en mer.

1985. Je suis une petite fille. Ce morceau correspond à des vacances en famille, pour beaucoup de monde sans doute. L'été. On charge des valises dans la voiture en fin de journée, on va partir tard le soir, parce que mon papa il aime pas rouler le jour avec tous les autres. Moi et ma soeur sommes impatientes, c'est l'époque de notre complicité de gamines, nos jeux, nos secrets, nos rivalités futiles. On nous avait dit de dormir avant de partir, mais on avait pas réussi, on était trop excité par l'idée du départ, puis en plus, à la télé ce soir là, y'avait un épisode des Dents de la mer et on était pas rassuré. On part justement pour la mer, mieux, l'océan, la Bretagne. Arrive enfin l'heure. Avec ma soeur, on s'installe confortablement, on a même pris nos oreillers et nos peluches. J'ai déjà cette trouille à l'époque de l'accident de voiture puis je trouve que, franchement, Papa, t'as trop chargé la voiture, elle tiendra jamais, ça risque de craquer, non ?

Départ, on regarde par la fenêtre dans la nuit, défiler les paysages, jusqu'à ce qu'on ne les reconnaisse plus, passé notre petit monde... Finalement, on s'endort vite. On ouvre un oeil de temps en temps, parce que Papa a allumé sa pipe. Maman râle, elle aime pas qu'il fume dans la voiture. Nous non plus. On regarde dehors, Quand est-ce qu'on arrive ? On voit pas encore la mer. On se rendort. Maman nous réveille plus tard, parce Regardez les filles, on est à Paris. Dans la nuit, je vois la capitale, pour la première fois sans doute. Elle me parait immense et insaisissable, comme une grande Dame dont vous aviez beaucoup entendu parlé et qu'on vous présente enfin. Je découvre ses rues, qui à elles seules font la largeur de ma cour de récréation. Je regarde défiler ces gens qui errent dans les rues, ne semblant pas vouloir dormir.

Quelques heures plus tard, on nous réveille et il fait jour. On a la trace de l'oreiller sur la joue. On roule dans une petite ville qui a tout de différent de chez nous, jusqu'aux murs de pierres. Papa se gare dans une petite ruelle et dès que nous ouvrons la portière de la voiture, on sent cette odeur toute particulière du bord de mer, le sel et le vent. Les sandalettes claquent sur le bitume. On a envie de dévaler en courant cette pente qui mène sans doute à la mer, mais on se fait gronder parce qu'il faut attendre les parents. Petite danse de joie pour ma soeur et moi. Puis enfin se déroule devant nous ce paysage magique et sauvage, que même on nous l'avait dit, mais on y croyait pas vraiment. Je me souviens de ce petit déjeuner pris sur une terrasse ensoleillée, les jambes toutes engourdies qui pendent dans le vide et les yeux gonflés de sommeil, les meilleurs croissants du monde, avec en fond dans le petit bistrot derrière nous cette chanson de Voulzy dont je ne comprenais pas tous les mots, mais qui a soufflé sur les vacances qui ont suivi, comme une douce brise tiède.

mur

Belle-Ile-en-Mer
Marie-Galante
Saint-Vincent
Loin Singapour
Seymour, Ceylan
Vous c'est l'eau c'est l'eau
Qui vous sépare
Et vous laisse à part
 
Moi des souvenirs d'enfance
En France
Violence
Manque d'indulgence
Par les différences que j'ai
Café
Léger
Au lait mélangé
Séparé petit enfant
Tout comme vous
 
Je connais ce sentiment
De solitude et d'isolement
 
Comme laissé tout seul en mer
Corsaire
Sur terre
Un peu solitaire
L'amour je 1' voyais passer
Ohé Ohé
Je 1' voyais passer
Séparé petit enfant
Tout comme vous
Je connais ce sentiment
De solitude et d'isolement
 
Karudea
Calédonie
Ouessant
Vierges des mers
Toutes seules
Tout 1' temps
Vous c'est l'eau c'est l'eau
Qui vous sépare
Et vous laisse à part
Oh oh...


Laurent Voulzy,
Belle île en mer, Marie Galante*.


* Et Quand j'étais petite, je croyais dur comme fer que Marie Galante, c'était le nom d'une dame très polie.

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mardi 30 janvier 2007

Torturée.

J'ai seize ans. Il est là, toujours près de moi. Je ne sais plus très bien quand il apparaît, mais soudain, il occupe tout l'espace. Ses boucles blondes et ses yeux bleus m'envoûtent. Il n'y a plus que ça qui existe. Tout le reste n'a plus aucune importance, les cours, mes amis, ma famille, ma raison. Et je ferais tout pour qu'il me voit, jusqu'au plus absurde. Lui, il joue. Il voit bien que je suis là, à m'agiter et ça le fait sourire. Je revois ce jour gris. Il est là, dans la cour du lycée, sa veste noire, ses yeux de glace, il tient mes deux mains dans les siennes et me dévisage. Il m'explique des choses que je ne veux pas comprendre, trouve des excuses, dit que c'est trop compliqué. Rien n'est compliqué quand on a seize ans. Pourtant tout est question de vie ou de mort. Je ne veux pas le croire. Toutes les couleurs qui m'entourent laissent place au noir et blanc.

Puis les mois qui suivent sont malgré tout teintés de lui. Il est toujours près de moi, il joue encore, avec mes nerfs, avec ma patience, avec mon innocence : je suis sa poupée. Il met juste quelques gouttes d'huile sur mon feu pour qu'il ne s'éteigne pas. Je perds la raison. Je le veux et lui il joue. Je nous revois, lui, moi et les autres, dans ce bar où nous comptions les heures de cours séchées, des journées entières, à fumer, à nous interroger. Le disque de Live tourne en boucle, les notes s'inscrivent en moi, comme celles de la douleur. Verre de grenadine et baiser sucré. Oisiveté et jeux de rôle. Les choses s'effritent, on s'éloigne du jeu d'enfant, ça devient dangereux. Et les choses finissent mal. Une grosse blessure. Et une cicatrice violacée qui taillade ma confiance, pour longtemps.

Lightning crashes, a new mother cries
her placenta falls to the floor
the angel opens her eyes
the confusion sets in
before the doctor can even close the door
 
lightning crashes, an old mother dies
her intentions fall to the floor
the angel closes her eyes
the confusion that was hers
belongs now, to the baby down the hall
 
oh now feel it comin' back again
like a rollin' thunder chasing the wind
forces pullin' from the center of the earth again
I can feel it.
 
lightning crashes, a new mother cries
this moment she's been waiting for
the angel opens her eyes
pale blue colored iris,
presents the circle
and puts the glory out to hide, hide.

Lightning crashes, Live, 1994.

 

jeux_de_mains_1


jeux_de_mains_2


jeux_de_mains_3

Posté par Diane Groseille à 11:57 - - Commentaires [5] - Permalien [#]