1985. Je suis une petite fille. Ce morceau correspond à des vacances en famille, pour beaucoup de monde sans doute. L'été. On charge des valises dans la voiture en fin de journée, on va partir tard le soir, parce que mon papa il aime pas rouler le jour avec tous les autres. Moi et ma soeur sommes impatientes, c'est l'époque de notre complicité de gamines, nos jeux, nos secrets, nos rivalités futiles. On nous avait dit de dormir avant de partir, mais on avait pas réussi, on était trop excité par l'idée du départ, puis en plus, à la télé ce soir là, y'avait un épisode des Dents de la mer et on était pas rassuré. On part justement pour la mer, mieux, l'océan, la Bretagne. Arrive enfin l'heure. Avec ma soeur, on s'installe confortablement, on a même pris nos oreillers et nos peluches. J'ai déjà cette trouille à l'époque de l'accident de voiture puis je trouve que, franchement, Papa, t'as trop chargé la voiture, elle tiendra jamais, ça risque de craquer, non ?

Départ, on regarde par la fenêtre dans la nuit, défiler les paysages, jusqu'à ce qu'on ne les reconnaisse plus, passé notre petit monde... Finalement, on s'endort vite. On ouvre un oeil de temps en temps, parce que Papa a allumé sa pipe. Maman râle, elle aime pas qu'il fume dans la voiture. Nous non plus. On regarde dehors, Quand est-ce qu'on arrive ? On voit pas encore la mer. On se rendort. Maman nous réveille plus tard, parce Regardez les filles, on est à Paris. Dans la nuit, je vois la capitale, pour la première fois sans doute. Elle me parait immense et insaisissable, comme une grande Dame dont vous aviez beaucoup entendu parlé et qu'on vous présente enfin. Je découvre ses rues, qui à elles seules font la largeur de ma cour de récréation. Je regarde défiler ces gens qui errent dans les rues, ne semblant pas vouloir dormir.

Quelques heures plus tard, on nous réveille et il fait jour. On a la trace de l'oreiller sur la joue. On roule dans une petite ville qui a tout de différent de chez nous, jusqu'aux murs de pierres. Papa se gare dans une petite ruelle et dès que nous ouvrons la portière de la voiture, on sent cette odeur toute particulière du bord de mer, le sel et le vent. Les sandalettes claquent sur le bitume. On a envie de dévaler en courant cette pente qui mène sans doute à la mer, mais on se fait gronder parce qu'il faut attendre les parents. Petite danse de joie pour ma soeur et moi. Puis enfin se déroule devant nous ce paysage magique et sauvage, que même on nous l'avait dit, mais on y croyait pas vraiment. Je me souviens de ce petit déjeuner pris sur une terrasse ensoleillée, les jambes toutes engourdies qui pendent dans le vide et les yeux gonflés de sommeil, les meilleurs croissants du monde, avec en fond dans le petit bistrot derrière nous cette chanson de Voulzy dont je ne comprenais pas tous les mots, mais qui a soufflé sur les vacances qui ont suivi, comme une douce brise tiède.

mur

Belle-Ile-en-Mer
Marie-Galante
Saint-Vincent
Loin Singapour
Seymour, Ceylan
Vous c'est l'eau c'est l'eau
Qui vous sépare
Et vous laisse à part
 
Moi des souvenirs d'enfance
En France
Violence
Manque d'indulgence
Par les différences que j'ai
Café
Léger
Au lait mélangé
Séparé petit enfant
Tout comme vous
 
Je connais ce sentiment
De solitude et d'isolement
 
Comme laissé tout seul en mer
Corsaire
Sur terre
Un peu solitaire
L'amour je 1' voyais passer
Ohé Ohé
Je 1' voyais passer
Séparé petit enfant
Tout comme vous
Je connais ce sentiment
De solitude et d'isolement
 
Karudea
Calédonie
Ouessant
Vierges des mers
Toutes seules
Tout 1' temps
Vous c'est l'eau c'est l'eau
Qui vous sépare
Et vous laisse à part
Oh oh...


Laurent Voulzy,
Belle île en mer, Marie Galante*.


* Et Quand j'étais petite, je croyais dur comme fer que Marie Galante, c'était le nom d'une dame très polie.