Oui, elle est morte. J'ai sans doute laissé passer trop de temps pour pouvoir en parler vraiment. Les trois premiers jours ont été cauchemardesques. Le quartier s'est teinté de noir et de brouillard. Je ne réalisais pas bien qu'elle n'était plus là, et qu'elle ne le serait plus jamais...

Il était sept heures et demi, un peu plus peut-être. Ma Whawha se montrait pressée de sortir. Dans ma routine, je ne lui ai pas mis sa laisse que j'ai gardée à la main, au cas où. Ma tête était déjà au lycée. Elle galopait sur le trottoir. Whawha était un très bon chien. Elle était très obéissante et restait toujours au pied. Elle ne descendait pas les trottoirs sans en avoir l'autorisation. Mais ce jour là, elle était pressée, je ne saurai jamais pourquoi. J'ai salué mes cousines que j'ai croisées et qui se rendaient au collège. Elle a sauté du trottoir, mais j'ai à peine eu le temps de la voir, il y avait un brouillard très épais. C'est ce même brouillard qui a empêché le type avec la grosse bagnole de voir Whawha. Il est passé dessus. Je crois qu'elle n'a pas crié. Je l'ai vue sur la route, roulée en boule. Je pensais, j'étais sure, qu'elle se relèverait. Mais elle a juste étendu ses pattes, ses petits coussinets vers le ciel et de sa gueule est sortie une flaque de sang très épais. Le type est sorti de la voiture et a dit "j'ai roulé sur quoi". J'ai répondu "mon chien". Il ma parlé, mais je ne saurais pas dire à quoi il ressemblait. Je criais sur ce chemin, que c'était mon chien, que c'était pas possible, qu'il fallait faire quelque chose, mais quoi... Puis je me suis agenouillée, j'ai mis ma main sur son ventre. Elle était encore chaude et je sentais son coeur qui partait, qui filait, qui battait trop vite. Je lui ai parlé, je lui ai dit que c'était un bon chien, qu'on l'aimait très fort et encore plein de choses dont je ne me souviens même pas. Elle ne vivait déjà plus. Un type est arrivé et m'a aidé à la mettre dans un sac poubelle. Y'avait là une jeune fille qui portait un classeur et qui m'a dit "je vais vous raccompagner chez vous, faut pas rester seule mademoiselle, vous avez quelqu'un chez vous?"... Oui, oui, il est là, il va m'aider, il saura quoi faire.

Neb homme de moi est sorti nu de la salle de bain quand je suis arrivée en criant. Il m'a crue quand il a vu le sac que j'avais posé sur le parquet et que je montrais en hurlant. Il est resté avec moi, a téléphoné à sa boîte pour dire qu'il irait pas bosser. Ensuite, tout s'est enchaîné. Appeler le véto, le lycée pour dire que je viendrai pas, aller à la voiture, appeler ma soeur, mon père, trouver du réconfort, quelqu'un qui saura me dire que ce n'est pas ma faute, que c'est une blague, qu'elle reviendra, filer chez mes parents, creuser un trou dans le sol gelé...

On l'a mise dans le trou avec une balle jaune et un petit mot écrit au feutre violet, pour qu'elle sache toujours qu'elle a été un très bon chien, même plus que ça, que je l'oublierai pas, jamais, qu'elle devait me pardonner... On a mis son petit corps au fond du trou après lui avoir enlevé son collier rouge et on a remis la terre par-dessus, avec ce bruit terrible que fait la terre sur un corps. Et moi, je criais et je pleurais que c'était un bon chien, ma Ninouche, mon Moïzi, ma petite Bécasse...

Depuis, y'a un vide, en moi et autour de moi. Je revois cette scène en boucle, avec des détails qui sont comme des coups de couteau. C'est la mort.

J'emmerde les gens qui me disent que putain, c'était qu'un chien et que j'ai qu'à en "acheter" un autre. J'emmerde ceux qui trouvent ça dingue de s'attacher autant à un animal. J'emmerde celui qui roule trop vite quand il y a du brouillard et qui aurait pu se choper une de mes deux cousines sous le capot au lieu de mon petit chien et qui aurait pas dit "j'ai roulé sur quoi?". J'emmerde ceux qui pensent que je pourrais être plus pudique avec mes sentiments. J'emmerde ceux qui veulent me coller un chiot dans les pattes pour Noël [je ne veux plus de chien, pas tout de suite, j'ai pas été capable de la sauver, je ne veux plus ça].

Je tiens à remercier Nin (Whawha), pour sa fidélité, pour sa présence toujours près de moi. Pour ces quelques années (six) que nous avons passées ensemble, souvent seules. Je pense à elle encore et toujours. Je voudrais croire qu'il existe un paradis des chiens (avec des nonos, des balles, des paniers rembourrés pour faire de longues siestes et des champs à perte de vue avec des lapins à courser), mais je ne crois déjà pas au paradis des humains. Je comprends l'intérêt de certains pour la religion, cette foi qui en fait va plus vers ceux qui nous quittent que vers un Dieu.

Il y a en moi une grande et profonde tristesse, mes yeux sont encore des plaies, et j'ai tant de culpabilité qui me pèse. Je voudrais prendre Whawha contre moi et lui dire à quel point je suis désolée. Je voudrais me souvenir de tous ces bons moments passés avec elle, et seulement de ça.