Lumière jaune fade toute la journée, presque sale. Je me sens seule et inutile. Je déteste les mois de janvier. Rien devant, si ce n'est encore du boulot. Neb homme de moi est loin. Il ne me parle presque pas, ne me regarde que si peu. Il passe son temps avec un ordinateur sous les yeux. Je me sens comme un objet. Il y a tant de silence alors que tout va si vite. Fatiguée.
Ce week-end, je voulais rejoindre la capitale, pour errer dans ses rues à la découverte de surprises qui me couperaient un peu de ma réalité. Mais l'idée de trainer mes pieds pendant deux jours dans la neige fondue et dans le froid ne m'attire que moyennement en fin de compte.
Les crevasses d'hier sur la tronche. Sale gueule. Mes paupières sont gonflées. Je voudrais les gommer et avec elles la journée passée. Ces mots acides, toute cette colère et cette déception. On ne choisit pas sa famille. Et pourtant, qu'est-ce que je les aime! Puis dans la soirée, avec Neb homme de moi, nous avons aligné des mots d'explication, encore. Je veux qu'il comprenne, je veux pas qu'on en reste là. Je ne veux pas non plus faire semblant.
Ma voisine Marie au téléphone l'autre soir. Elle me parle. Pendant exactement 26 minutes. Elle se plaint, chouine, explique sa vie pour mieux la vivre (ce que beaucoup d'entre nous font). Au bout de 26 minutes, il faut qu'elle me laisse. Elle raccroche. Je reste assise. Elle n'a pas demandé une seule fois comment j'allais. J'ai l'impression d'avoir regardé une mauvaise série à la télé.
Le nombril des gens est peut-être ce qu'ils ont de plus important. Ce qui les rattache à eux-mêmes. Mon nombril est ici. Je ne le montre pas pendant 26 minutes à mes amis.
En vacances depuis vendredi soir officiellement (fin des cours), et depuis hier matin officieusement puisque nous avons encore eu la visite de la famillede Neb (et c'est pas vraiment des vacances). Un brouillard pèse sur la ville et dans une heure, nous partons pour le Jura, histoire de changer d'air : marcher, voir, écouter...
Ai la crève. Malgré tout, j'achève ma semaine de cours cet aprèm': déjà 4 paquets de copies corrigés ce matin. Rien de prévu ce week-end si ce n'est une sortie avec l'amie en forêt et une escale au salon du livre (thématique liberté me semble-t-il)... Spö débarque peut-être ici la semaine prochaine pour un squat de deux semaines puisqu'elle est en stage dans le coin. Y'a aussi toujours cette crémaillère à mettre en route, la date est fixée au 11 décembre, faut juste lancer les invit's...
Voilà pour les nouvelles pas vraiment neuves, sinon mon pif est une fontaine, Neb pionce encore car il était en boîte cette nuit (encore), mes envies de mettre les voiles se font de plus en plus puissantes.
[08/20. Insuffisant, votre devoir est un brouillon, vous n'organisez pas vos idées. Il faut prendre le temps de vous relire]
A bout. Hier tout est sorti. Cette accumulation de fatigue, de pression et d'urgence est venue à bout de moi. Craqué. Neb est parti comme il l'avait prévu. Il est juste venu poser quelques sacs de courses, m'a dit que j'étais qu'une mémé, qu'il ne resterait pas là encore une fois à me regarder corriger des copies, qu'il avait besoin de se détendre. Un peu triste après son départ, j'ai mangé un bol de soupe et j'ai essayé de décorer le sapin. Puis rien n'allait comme je voulais, je me suis fait mal en descendant une table en bois, j'ai cassé une branche du sapin qu'est déjà pas grand au départ, j'ai pas réussi à le fixer et (ce qui m'a achevé) la bobine de fil de pêche m'a claqué dans les doigts et il y en avait partout... Tout s'est emmêlé, j'ai pas réussi a récupérer le truc et j'ai fondu en larmes. Pour si peu. Comme si cette vision correspondait soudain à ma vie en ce moment. Tout qui va trop vite et qui s'entremêle, alors, dans l'urgence, on tire sur un bout de fil pour continuer à avoir du mou, puis ça coince, alors on prend un autre morceau et ainsi jusqu'à se retrouver avec un gros noeud au milieu où on ne peut plus rien en faire. Hier soir, seule au milieu du salon, j'étais plus qu'un gros noeud qu'on peut plus démêler et j'ai pleuré, nerveusement, comme j'avais pas pleuré depuis l'automne 2002, à chaudes larmes, perdue.
Pour conjurer le mauvais sort, je me suis couchée à 21h30. Neb est rentré tard et il m'a dit ce matin qu'il avait encore mangé avec ses amis, qu'il ne voyait pas l'intérêt de rentrer pour me trouver endormie. Il avait raison. Je suis en train de le perdre et ça me bouffe. Je pars au boulot. J'ai mis un max de khôl et de mascara sur mes yeux pour qu'on ne me fasse pas de remarques sur ces méchantes cernes. Puis aussi, c'est un barrage contre les larmes.
L'écrire me fait du bien, ce blog est encore utile, Diane Groseille n'est pas toujours pétillante de bonheur....
Je me réveille il y a peu et toujours dans ma bouche le goût de ce rêve étrange. Je ne parviens pas à sortir de cet univers si glauque. Peu de lumière, des flacons de parfum en terre cuite avec des bouchons octogonaux. Neb homme de moi, si mystérieux mais si amoureux. Je n'arrive pas à complèter l'histoire alors que paradoxalment je me sens encore dedans. Il me semble que la soeur du Furet dont je parlais hier occupait la place de la photographe... Il y avait tant de tensions, ambiance conflictuelle.
Ménage. J'ai rangé mon antre. Demain, souerette et frèrot et moi, on fait un marché aux puces alors, j'ai vidé les plaquards. C'est la première fois que je fais ça. Et comme ça fait huit ans que je vis ici, les babioles ont eu le temps de s'entasser et de prendre la poussière. C'est ma voisine M. qui se fout toujours de moi quand je cherche un truc, je garde tout / je jette rien, alors quand faut fouiller au fond des placards, c'est une expedition. J'ouvre des tiroirs et je passe des heures à dépoussièrer des bricoles que je n'avais pas prises en main depuis des années. Dans la salle de bain, j'ai trouvé un flacon de parfum, tout collant, que je mettais quand j'étais en Martinique. Stupidement, je l'ouvre et je colle mon museau dessus. J'en ai eu sur la peau et depuis, pas moyen de me sortir l'odeur du pif. Un mélange de pomme et de cannelle, dixit l'étiquette, moi je dirais plutôt désodorisant pour les toilettes. Comment ai-je pu mettre un truc pareil?
Donc voilà, quatre gros cartons qui trônent au milieu du loft. J'hésite à embarquer de vieux magasines, des disques et des bouquins... C'est que ça va faire lourd, et que j'ai quand même quelques étages à descendre.
Je regarde autour de moi. Ce rangement me fait réfléchir. Neb et moi avons parlé de déménagement. Pour me rapprocher de mon lieu de travail. Pour commencer sur une nouvelle base tous les deux. Pour du plus grand ou mieux agencé en tous cas. Faut dire qu'ici, y'a trop de passé. Quantre ans avec le Furet, puis quatre ans de célibat endurci. Difficile après de faire de la place à un nouveau venu. Bien entendu, j'adore cet endroit. La lumière qui entre en entier. La hauteur du plafond. Les pouttres partout et le parfum de bois qu'elles dégagent. Les souvenirs que j'ai ici. La vue sur les toîts de la ville qui ressemblent à un décor théâtral...
Il faut que j'y pense encore, surtout pas qu'il me brusque, je suis trop attachée à ce lieu pour qu'on me force la main. J'aimerais un appartement plus grand, avec plusieurs pièces. Ici, c'est immense mais pas de murs. Un peu de verdure aux alentours aussi, pas plein centre ville. Des murs blancs et des grandes fenêtres. Oui, de la lumière....
Y'a ce truc qui tourne dans ma tête depuis des années. Déjà
partiellement évoqué ici. Je le ferai, je le veux. Il me faut juste du
courage. J'en parle parce qu'il gonfle en moi, il me grandit, il me pousse tous les jours. Tout se rapporte à ça. Je raccroche à l'instant le téléphone. C'était l'Amie. Je ne lui en avais jamais parlé, le sujet est sorti comme ça. Je n'en parle pas facilement, parce que c'est utopique et que les gens considère ça comme un caprice. Moi, je le vois en vrai, peut-être que j'embellis les choses, sans doute que ce n'est pas aussi rose que je le vois. D'ailleurs je ne le vois pas rose du tout, je le vois vert tendre et marron, avec une touche de bleu ciel. J'en parlerai plus tard, projet pas mure.
Je
file sous la douche et on se sauve chez l'Amie dès que Neb homme de moi
rentre de "l'école", histoire de voir aussi la petite Lilou et de
partager un tajine.
Je trouve sur plusieurs blogs ces fameuses alphabétises(lilybauer). Rigolo. Qui a trouvé ça? Où est l'auteur? Je repense à mes accrostiches de gamines dans les carnets de poésie de mes copines. Parfum de caramel et de fraise tagada.
Age : 26 Bonbon : acides, toujours. Cheveux : longs, foncés, bouclier. Demain : ne rien y remettre Égocentrisme : utile Foutoir : calculé Genre : nature Humour : de situation et de mots Image : Bellmer Joli : le mois de mai Képi :no comment Lourde : ma soeur, souvent Musicalement : Radiohead. Nom : italien Oeil : vert x 2 Prénom : Claude Quand : maintenant, faut pas attendre! Région : Ardèche Signe : rotule folle Taille : 1m70 Urgence : chocolat Ville: en voir le plus possible. Waouh : quand je regarde en arrière, de là où j'en suis maintenant X : mémoire DEA Y'a bon : blanquette de veau Zinzin : toujours un brin
Avant toutmerci à Stéphane pour cette merveilleuses vidéo (ça faisait un moment que je voulais proposer un relai ici) et aussi à tous les autres : Ceux qui lisent, qui aiment, qui n'aiment pas, qui commentent, qui patientent, qui sourient, qui sont hors sujet, qui me font rire, qui me font réfléchir, qui ne comprennent pas, qui essayent, qui voudraient bien, mais qui peuvent pas, et tous les autres encore !
Quelques notes sur une guitare ce matin pour me replonger dans la réalité grise. J'aurais aimé rester au lit parce que la vie y était douce. Dans mon rêve, je filais à travers les bois, sans règles, consignes, obligations. Je traversais la France, peut-être d'autres pays encore. Insouciante. Puis au réveil, je me sens comme un chien étranglé au bout d'une laisse par mes responsabilités. Neb homme de moi n'est pas à côté de moi, il s'est faché hier soir et est allé dormir dans l'autre chambre. Solitude triste d'un début de semaine foireux. "On peut pas la refaire là ?"
H.S. K.O. En standby. Sur les rotules. Sur la réserve. En pilote automatique. Limite "nervous breakdown".
Fatiguée de ce rythme qui m'épuise et qui fait de moi une marionnette. J'ai plus le temps de voir le jour pour relativiser, pour prendre conscience de tout ce que je fais. Puis comme si ce n'était pas assez, il y a la petite voix de la mauvaise conscience qui vient me rappeler à l'ordre régulièrement en me laissant croire que je pourrais en faire quatre fois plus. Les examens oraux et écrits de toutes mes classes sont bouclés depuis vendredi, les bulletins terminés hier. Je ne peux pas dire que l'on va reprendre un rythme normal puisque commence demain la longue série des conseils de classes. Mes premiers devoirs pour le CNED sont à rendre dans deux semaines. J'ai pris du retard dans mes cours d'arabe (prof absente une semaine sur deux, le rapport de stage s'annonce difficile) et le violon, instrument magique et sensuel me frustre, j'aimerais l'apprivoiser, avoir plus de temps à lui consacrer pour lui tirer autre chose que ses cris de lamentation grinçants.
Alors je pense à ce printemps qui va se profiler. Un sursis dans cette course puisque les jours nous laisseront plus de temps. Les contours du "projet" dans ces moments de doute se font plus nets et plus proches : besoin d'air.
Diane peut se réveiller alors que je suis épuisée. Je mets fin dans moins d'une heure à quatre mois de travail intense. En moyenne 32 heures de cours par semaine, je vous laisse imaginer le travail que cela représente. Je suis debout tous les matins avant 6 heures et je rentre le soir en laissant mon cerveau dans une salle de classe. Je vois arriver ces neuf jours de pause comme une libération, mais je reste consciente qu'ils vont filer vitesse V. Et il faudra ensuite ré-attaquer pour six mois. Finalement, la loque que je suis a quand même envie de nuancer et est fière de pouvoir affirmer qu'elle s'en sort pas trop mal compte tenu des difficultés que cela représentait.
Diane va peut-être avoir à nouveau un peu de temps de venir s'exprimer ici. Et peut-être même qu'elle pourrait mettre fin à cette espèce de délire schizophrène inutile...
20h32, mes bottes glissent sur la carrelage trop blanc d'une allée de supermarché désertée. Dans une main, un panier en plastique rouge, dans l'autre, le Libé du jour que je viens de choper machinalement sur un tourniquet. Ma tête pense à ce que je suis venue chercher dans ces rayons froids pendant que mes yeux s'arrêtent sur les mots que je lis. Le panier rouge tombe au sol dans un choc mou. Après quatre jours de quatrième dimension, j'apprends que ça n'arrivera plus jamais. Pendant quelques longues secondes, je reste figée, toutes mes pensées aux sombres héros de l'amer. Rude.
Ciel laiteux, air piquant. Les yeux secs et le cœur
gros, ma sœur, mon frère et moi marchons vers l'église. Derrière nous
suivent les membres de notre famille, réunie pour l'occasion. Certains
ont même franchi des frontières pour être présents. Je n'avais plus mis
les pieds dans cette église depuis dix ans et c'était déjà alors pour y
faire mes adieux à quelqu'un. Lorsque je m'avance dans l'allée vers le
cercueil recouvert de fleurs blanches, les bancs sont encore déserts.
Tous les trois, nous nous installons au deuxième rang. La lumière et
l'odeur du lieu me gênent dès les premières minutes. Toujours cette
sensation d'oppression.
Tout ce qui suit n'est que colère (et je
m'en veux). Encadrée par une sœur et un frère larmoyants, je serre es
dents. J'aurais aimé simplement être là pour un dernier hommage à mon
oncle. J'aurais aimé qu'on me parle de lui. Mais la messe aura duré une
heure et demi. Et durant ces longs instants, j'ai senti gronder comme
un raz-de-marée en moi cette révolte. Il n'a été question que du
seigneur, de la vie éternelle, des cieux, et va gober ton hostie, et
"debout" et "assis", et "amen" et "l'agneau de Dieu qui enlève le
pêcher du monde"...Et le curée de se tromper dans les prénoms, d'en
oublier un frère et de ne plus savoir dans quel village il est ! Et si
peu sur mon oncle. Lui comme les autres n'est qu'un mouton dans cette
industrie des funérailles. Pourquoi avoir confié la tache de lui rendre
hommage à quelqu'un qui ne le connait pas, qui ne nous connait pas ?
Lui qui n'était même pas croyant. Pourquoi passer systématiquement par
cette étape ?
Je sors de cette cérémonie avec une boule dans le
ventre. L'impression d'avoir été prise en otage. Mais je reste
silencieuse et je macère dans mon ressenti. Je sais que ça n'a pas sa
place. Je m'en veux de ne pas avoir su faire abstraction de tout ça, de
ne pas avoir été simplement là pour lui et pour mes proches. Je m'en
veux de m'être laissée aller à des considérations qui n'auraient pas du
interférer. Je me tais. J'observe ensuite le fossoyeur, affublé d'un
T-shirt smirnoff, laisser coulisser entre ses mains les cordes qui font
descendre mon oncle dans la terre. Plus loin, à quelques tombes à
peine, ma grand mère repose depuis dix ans et j'ai presque l'impression
d'entendre son rire.
Ensuite, ces moments de partage. Une convivialité,
des mots, une chaleur dont tout le monde a besoin. On est là, on
s'écoute, on sait que tout ça a de la valeur, que c'est important et
éphémère. On se prend une réalité en pleine gueule, celle du temps qui
passe, de la roue qui tourne...
Je suis restée avec ma famille le lendemain, pour
être là et parce que j'avais besoin d'eux. J'ai dormi dans mon petit
lit de lycéenne, j'ai retrouvé cette maison fourmilière. Il y avait ma
cousine Anna de Turin, douce sous ses airs de brute et tellement
complice malgré la barrière de la langue (qui n'en est plus une après
deux heures à ses côtés). Il y avait les cousins et cousines de mon
père, gentils mais fuyants. Il y avait tous mes cousins et cousines qui
vivent pourtant à deux pas de chez moi et que je ne vois plus du tout.
Et il y avait ma tante, veuve souriante et discrète.
Et mon père au milieu de tout ça qui avait passé une
semaine à galoper pour tout organiser et pour régler tous les aspects
administratifs. Fort et fragile à la fois, il a su fédérer tout le
monde, faisant fi de son chagrin...Et je ne peux m'empêcher de
m'inquiéter pour lui, de le trouver taciturne et triste...
Rentrée chez moi, j'ai du mal à retrouver mes
marques. Toutes les futilités des semaines passées s'évanouissent au
regard de la mort. J'en réévalue mes priorités. Je me sens étonnamment
bien, entourée de richesse dont il me faut profiter...
En cette période de confusion et d'égarement, je multiplie les mots. Comme des bouées qui me maintiennent la tête hors de l'eau, comme des tuteurs pour ne pas partir dans tous les sens, comme des boussoles pour 'indiquer le chemin. Je griffonne, je tapote, je liste, j'élabore des plans d'écriture. Je reprends de vieux projets laissés en friche et j'en imagine de nouveaux. Je raconte la réalité et la fiction. Et dans cette brousse verbale, j'en viens à me demander si je ne vais pas m'égarer.
Diane en particulier connaît les derniers temps une vraie renaissance, après des mois de présence en pointillés. Elle a d'ailleurs eu droit hier soir à un petit ravalement de façade ! J'y viens très volontiers quand le besoin de mettre de l'ordre dans des idées confuses se fait sentir. J'exige structure de la pensée et sincérité. Ensuite, j'ai l'impression d'y voir plus clair. Mais n'est-il pas finalement plus risqué de vouloir à tout prix tout verbaliser et donner du sens ? N'y a-t-il pas un danger à tourner en rond ainsi autour de questions auxquelles seul le temps peut donner des réponses ?
Sur les jours passés, j'ai visité une exposition d'art contemporain, j'ai fait un barbecue avec des copains, j'ai assisté à un tournoi de ping pong, j'ai fêté le nouveau statut de professeur de mon frère, j'ai dit "ta gueule" deux fois à Nam, j'ai donné une représentation de théâtre de princesses, j'ai rempli des centaines de bulletins, j'ai refusé de répondre au téléphone, j'ai dormi une dizaine d'heures, j'ai mangé peu et mal, j'ai lu Un cœur à l'étroit, j'ai passé des heures à jouer au Mah-jong, j'ai vu une offre d'emploi taillée sur mesure pour moi, j'ai changé mes projets pour cet été, j'ai fait des marchés aux puces, j'ai mangé au resto avec the Pooh, j'ai mangé japonais...
Sur les jours à venir, je vais manger brésilien, je vais faire la fête à un festival de musique en plein air, je vais animer mon premier match d'impro en tant que maître de cérémonie, je vais aller passer quelques jours sur une île bretonne, je vais reprendre mes fonctions d'animatrice de camp itinérant, je vais dormir un peu plus et reprendre une alimentation "normale", je vais écrire une pièce de théâtre, je vais être en vacances...
C'est tout pour aujourd'hui et c'est déjà beaucoup.
Il y a deux jours, passage rapide dans un supermarché. Rapide, car je suis attendue et déjà très en retard. J'ai trois articles lorsque j'arrive à la caisse : une bouteille de crémant d'Alsace, un pain de campagne et une boîte de 24 préservatifs. Devant moi, une fille de mon âge accompagnée d'un homme plus âgé qui pourrait être son père. Ils rient en déversant sur la tapis des tonnes de courses, j'ai l'impression que leur chariot n'a pas de fond. Je patiente et lorsque vient mon tour, Je pose mes achats sur le tapis. Derrière moi, un homme arrive. Il pose la petite barre censée séparer nos achats sur le tapis, semble inspecter ce qui s'y trouve et me regarde droit dans les yeux. Il dit "je passerai bien les deux prochaines heures avec vous". Et moi de rougir sans trouver un mot à dire.
- Il veut dire tout ce qui à présent me déchire et me mord, ce délire qui ouvre mes mains pour le meurtre. n'était cette croyance entêtée qui me reste dans le cœur, vous apprendriez, folle, ce que ce mot veut dire, en sentant votre visage se déchirer sous mes ongles."
Le Malentendu, Albert Camus, 1958.
Je retrouve ces mots qui me trottaient dans la tête depuis des mois. Les mots d'une pièce jouée il y a une dizaine d'années. Les mots de la rage que j'avais à l'époque cherchée au plus profond de moi-même et sans doute surjouée, alors trop jeune et innocente pour connaître la force de ce sentiment. Aujourd'hui, je relis la pièce, je survole ces pages et les mots que je lis trouvent un écho dans un tiroir de ma mémoire, bien rangés. Dans la solitude d'une pièce sombre qui veut se protéger de la chaleur, je mesure l'impact de ces dix années.
Les mots manquent toujours quand c'est trop grand. On ne veut pas les formuler pour ne pas égratigner le tableau d'ensemble, par peur de trop en dire ou pas assez. Plus d'une semaine écoulée depuis notre périple vers les deux concerts de Radiohead. Les jours qui ont suivi notre retour ont été comme étouffés dans du coton. Dure réalité de la parenthèse qui se referme. Il a fallu aller honorer ces huit heures de cours qui marquaient la fin d'une année. Il a fallu faire comme avant. Pendant plusieurs jours, des sacs sont restés posés dans l'entrée, parce que les ouvrir et ranger leur contenu signifiait que c'était vraiment terminé. Il en est de même pour ce bracelet en tissu orange enroulé autour de mon poignet et scellé d'une agrafe métallique que je me refuse à couper, même pour me rendre à un entretien d'embauche.
Je pourrais en faire une narration chronologique et détaillée, qui garderait intact chaque souvenir, mais je n'y tiens pas car ce n'est pas ainsi que les éléments me resteront en mémoire. La première image qui me revient et qui me restera, c'est bien entendu cette scène bleutée, les longs tubes métalliques et les premières notes de Weird fishes sur la grande scène de Werchter en Belgique. Bien sur aussi les quelques heures de route qui ont précédé, toute cette excitation et ce nœud au ventre qui paraissait se resserrer chaque minute davantage, les quinze euros payés pour se garer, la première vision de la scène en entrant sur le site, tellement loin qu'on aurait dit que des playmobils s'y agitaient. On retrouve vite l'ambiance festival, les intemporels, les 90 000 personnes qui gravitent autour de scènes géantes, sur un terrain immense, les gamins qui se sont déjà dégueulé sur les pompes, la gadoue qui fait patauger tout le monde, les zombis qui errent sans plus trop savoir pourquoi ils sont venus, les cadavres qui dorment et cuvent au sol sous la pluie. Mais aussi les détails : paquets de schtroumpfs et autres bonbecs dans mon sac, gobelets de bière ramassés pour récupérer un gobelet plein, Ben Harper et sa mélancolie, Kate Nash et sa folie, les gouttes de pluie dégoulinant sur mon Kway bleu, et cette éclaircie venue d'un soleil couchant, juste avant le concert attendu, comme une promesse que tout serait parfait. Puis le concert: chaque chanson, chaque seconde un bonheur, une merveille. Avec cette joie au ventre de savoir qu'on y aurait droit deux fois, qu'on peut se détendre, ça y est. Cette petite contrariété aussi quand deux gamines italiennes à ma gauche, dos à la scène ont commencé à entonner un Ave Maria alcoolisé au début de All I need, et qu'il a fallu les remettre en place pour profiter des basses qui me vrillaient le thorax. Un concert magique, beaucoup de titres issus du dernier album, mais aussi des titres déjà devenus classiques, des larmes que je n'ai pas voulu retenir sur certains morceaux (Reckoner entre autres) et la voix exceptionnelle de Thom, cette fidélité aux versions studio et en même temps tellement plus fort, tellement différent, cette impression d'être dans un rêve, de vivre un moment unique, très particulier. L'envie que ça ne cesse pas. Chaque début de titre comme un cadeau, comme du temps gagné. Puis la fin, une bombe dans ma poitrine à l'idée qu'on en est qu'à la moitié. Déjà des suppositions sur ce qui suivra, alors que nous rejoignons le parking dans un flot de milliers de personnes avançant au ralenti, presque trop silencieuses après un tel spectacle.
Vingt quatre heures plus tard, après une nuit dans un camping au calme, une douche froide, deux heures et demi de route vers le Sud et une bonne sieste sous la tente réinstallée dans un autre camping, nous entrons sur la Grand place d'Arras. Contexte totalement différent, public propre et sec, plus âgé aussi, plus sérieux et concerné peut-être. Nous sommes tout de suite paniqués de voir les longues files d'attente vers les toilettes et les bars, nous découvrons vite les rigoles de pipi qui traversent la place car les hommes n'attendent pas trois quarts d'heure. Et je me retrouve une fois de plus prise en otage avec ma vessie. Coup de colère contre les organisateurs qui ne considèrent décidément pas les festivaliers comme des êtres humains, mais comme des portefeuilles. Nous trouvons malgré tout une buvette où nous désaltérer, avec la prise de risque de devoir subir l'affront des toilettes. Puis nous nous faufilons le plus près possible de la scène. Difficile de se rapprocher, des milliers de personnes sont sans doute massées là depuis des heures. Le concert de Sigur Ross déjà vu la veille se termine alors que nous avons atteint, Neb, mon frère et moi une place stratégique. Les minutes qui nous séparent du début du concert semblent alors interminables. L'installation de la scène se fait comme la veille : les longs tuyaux métalliques sont glissés au centre, les instruments placés à leurs postes. Puis le concert : le 15 step majestueux que j'attendais la veille ouvre le spectacle. Ce début fabuleux n'a su masquer une violente envie de faire pipi que je pensais pouvoir réprimer et qui m'a forcée à repartir quelques dizaines de mètres en arrière et à abandonner mon poste de privilégiée. J'ai suivi le concert seule du fond de la place avec les avantages d'y voir l'intégralité de la scène et de pouvoir y siffler quelques litres de bière tranquillement en m'imprégnant du rythme des différents morceaux. Quel bonheur de découvrir une setlist si différente de la veille, quelle joie de voir le groupe à l'aise, plaisanter à propos des spectateurs chanceux perchés sur les fenêtres de la place, de voir Jonny et Thom se planter avec le sourire deux fois sur le début de Faust Arp. Oublier que ça va prendre fin et savourer. Il y a quelque chose de religieux, une communion qui se fait avec l'ensemble des personnes présentes, et en même temps, je suis seule. Puis arrivent The National Anthem et Street Spirit. Sonne la fin. Galère joyeuse pour retrouver mes deux hommes qui eux n'avaient pas bouger. Plus de portables chargés pour eux, il me faut donc passer au crible les 30 000 personnes présentes ce soir là. Le rendez-vous donné devant une buvette a visiblement été mal compris. Je finis par retrouver mes zouaves quelques minutes plus tard. Encore une mousse et nous repartons tout gonflés de musique vers le bus qui nous déposera à notre véhicule.
Le lendemain, retour triste, sous la pluie, en Alsace, dans la soirée. Six heures de route teintée des notes magiques qui restent gravées. Passage obligatoire par Strasbourg à cause des oublis de mon frère que nous déposons le soir même dans un train pour Nice après l'avoir encore nourri. Mardi matin, réveil pour les dernières heures de cours, je me lève, et en me brossant les dents, je me bloque les cervicales au point de ne plus pouvoir tourner la tête. La contrariété du retour sans aucun doute. Il me reste depuis ces notes et ces lumières.
Ce week-end avait lieu comme chaque année depuis que je suis gamine un festival dans le village de mes parents. Du rock et de la bière. Je n'ai pas su me motiver. Neb est allé donner un coup de main pour le service. Je ne voulais pas, pour rester encore sur les notes du week-end précédent, pour décanter la magie. J'ai passé du temps avec ma mère, au calme, j'ai beaucoup dormi, joué avec mon chien, pris des photos... Plus d'impératifs de temps, tout s'arrête, je me repose, c'est les vacances. Le plus dur est fait, le plus beau est fait.
Elle dit atmosphère, mais ce n'est sans doute pas le mot juste, je parlerais d'univers, de couleurs, de lumières. Toujours et encore la lumière, aussi importante que les mots, plus peut-être. Alors il faut le prendre, le percevoir, le laisser filtrer en soi par chaque pore, le respirer... ça on peut le dire, le "comment", mais pas le "parce que". La quintessence, ce qui traverse, éphémère, ça ne se dit pas, c'est trop personnel, trop fluide, impalpable, pas de rugosité, pas de relief auquel se raccrocher. C'est comme l'huile d'ambre d'un violon, la candeur de celle qui colle les feuilles d'or derrière la vitre, les lignes blanches trop rapides sur la route, la voix du bout du fil qui grésille, les larmes qui font qu'on existe toujours, le vent d'automne, la langueur monotone. Cette année l'automne est doux sur ma peau, j'aime bien. Un univers nouveau.
Y'a le ménage à faire, de la vaisselle dans l'évier, un max de trucs à ranger, des caissons à monter, j'en passe et des meilleurs. Je cours partout, avec mon sac en cuir en bandoulière et mes classeurs sous le bras, aux quatre coins du département. Dix minutes pour écrire ce post. Parce que j'ai une boule de rage dans la gorge. Et pourtant, il y a à peine une semaine, on avait fait table rase et il avait promis de faire des efforts. Puis là, il rentre, avec le premier vrai sourire de la semaine sur le coin de la gueule. Alors que j'ai moi même eu une pêche d'enfer toute la semaine et que j'étais déçue que de son côté, il me ramène la sale gueule du boulot. Alors son sourire... J'étais ravie. Puis je l'ai vu prendre ses affaires et passer la porte. "Tu vas où". "Je vais prendre l'apéro avec Mat". A cinq heures, avec tout ce qu'il y a à faire ici, il va prendre l'apéro, et ça, ça lui colle un sourire sur la gueule. Va falloir que je trouve le moyen de me métamorphoser en apéro de fin de semaine pour coller la pêche à mon homme.
Sur ce, moi, je vais encore me taper une heure de route et deux heures de cours, donc pas de retour avant huit heures. Et à ce moment là, j'aurais tellement à faire avec le bordel qu'il y a ici, que mon apéro, je pourrais me le coller.
Je sors d'un conseil de classe et d'une bonne poignée d'heures de cours. Je me rends à mon atelier de théâtre, souffle de ma journée, de ma semaine. La ville est lourde, moite. J'ai attaché mes cheveux qui me collaient la peau. J'erre quelques minutes encore dans le quartier, j'aime cette ville, ma ville de jeune adulte, ma ville de huit ans, ses quartiers, sa vie, ses tensions, ses irrégularités. Je l'aime plus encore en été.
Je préfère arriver avant tout le monde, pour m'imprégner de la salle, cette immense bâtisse, ancienne église comme une grande dame, me reçoit à chaque fois comme une visiteuse particulière. Et j'aime savoir que moi et les autres, nous allons la faire vibrer deux heures durant. Ce soir là, le contraste est saisissant. La fraîcheur du dedans pince la peau. Je m'installe sur le coin de la scène, au sol, en tailleur. Je griffonne quelques éléments de structure du cours dans mon grand cahier rouge, ces mêmes éléments qui me trottent dans la tête depuis le matin, qui ont à chaque fois besoin de la journée pour s'organiser. Et je me réjouis à l'idée de ce dernier cours, de cette dernière joie avec eux, déjà un peu nostalgique, parce que même si cela reprend à la rentrée, ce ne sera jamais tout à fait pareil. Un resto est prévu juste après, parce que l'alchimie a opéré et que mon groupe est très soudé.
J. est la première à arriver. Elle s'installe sur le bord de la scène, nous échangeons quelques banalités à propos du temps et de je ne sais quels détails du quotidien. Puis arrive M., je l'avais croisé quelques minutes plus tôt, dans la rue, il m'avait dit tout ce stress qui avait rongé sa journée. Il s'installe près de moi, il sourit, il soupire. Je lui dis en plaisantant qu'il dégage de mauvaises ondes, qu'il doit respirer et se détendre, que le cours lui fera du bien. Il dit oui, qu'il attend ça depuis ce matin. Puis la fatigue semble le submerger. Il bascule en arrière, ses bras semblent avoir du mal à le suivre. Sa nuque d'abord se crispe et tout son dos. Je crois à une mauvaise blague de la part de l'apprenti comédien mais je réalise vite que ce n'est pas drôle. Je m'approche de lui, me place au-dessus de son visage pour l'interpeler mais il reste silencieux malgré ses yeux grand ouverts qui semblent tourner seuls dans leurs orbites puis se figent, sans me voir. Sa gorge se noue pour laisser échapper un râle effrayant et au même moment ses doigts se vrillent. J'aimerais le bouger, le déplacer sur le côté pour le protéger, mais il est sur le bord d'une estrade et il tomberait au sol. Le moment ne dure que quelques secondes. Une absence paniquante qui paraît s'éterniser. Tout à coup, ses yeux me voient en même temps que son corps se détend, et il me demande juste combien de temps il est parti. Il est très pâle et en quelques secondes il se couvre de sueur. Il me dit se sentir tellement bien, comme s'il avait dormi. On lui donne de l'eau, on le questionne, mais il est ailleurs. Les autres participants arrivent au compte gouttes. Ils ne le voient pas forcément, réjouis par ce qui les attend. G. qui est très jeune arrive en beuglant à qui veut bien l'entendre un résumé de ses épreuves d'options bac passées la semaine précédente. M. reste silencieux prés de moi tandis que le groupe se forme. Il rentrera chez lui après m'avoir promis de m'envoyer un message rassurant à son arrivée. Et je commencerai mon cours, avec cette angoisse sourde et lourde qui aura besoin d'une bonne demi-heure pour quitter mon corps.
Il y a ces matins où tout est plus difficile. D'abord, bien sur, il y a ces réveils trop précoces et de plus en plus désagréables. A cinq heures et demi, les gens normaux dorment. Plus moi. Je m'affaire trop machinalement à des tâches que mon corps effectue sans réfléchir. L'autre matin, j'ai passé un coton de dissolvant sur mes yeux, parce que je m'étais trompée de flacon. Mes rêves me poursuivent plus tard dans ce trajet en voiture que je fais machinalement, slalomant entre des camions que je ne vois plus. Encore plus tard, le thé se dilue trop lentement dans ma tasse blanchâtre sous les néons de la salle des profs. Le grognement de la photocopieuse tend à me rendormir. Les gloussements puérils émanant des couloirs me fatiguent déjà. L'envie de dormir me terrasse. Mes épaules semblent trop lourdes.
Et ce matin, pourtant plus difficile encore que les autres, quelques minutes avant de rejoindre ma salle de classe, les mots sont revenus. Comme le printemps après l'hiver, comme le soleil après la nuit. Tout naturellement. J'avais voulu les chasser. J'avais voulu ne plus vivre à travers eux. Je voulais que chaque instant soit à l'état brut. Je ne voulais plus de ce filtre. Il avait fallu désenclencher les réflexes, chasser les mauvaises habitudes. Puis c'était arrivé. Ne plus voir en chaque instant les mots qui l'ont grattera sur la papier, les lettres que l'on tapotera sur le clavier. Je m'étais aussi posé trop de questions sur la valeur des mots ici, sur cette zone de dialogue qui n'en est peut-être pas une. Puis les questions se sont évaporées, laissant place à nouveau à la spontanéité.
J'ai lu ce post il y des semaines... J'ai trouvé un peu de moi chez elle, comme à chaque fois que le lis ses mots. Et une fois n'est pas coutume, je fais une liste de ce qui m'aide à bosser, de ce qui me motive le matin à aller enchainer quelque dix heures de cours :
Quitter une maison propre et rangée en sachant qu'elle m'accueillera confortablement à mon retour sur les rotules quelques heures plus tard.
être prête, savoir comment vont se dérouler les heures de la journée, à la minute près, parce qu'on a pas le droit à la faute.
Avoir des idées qui fourmillent en permanence et les cultiver comme un petit jardin.
Profiter du soleil qui est de nouveau là quand je fais le trajet le matin, et savoir qu'avec un peu de chance, il sera là pour moi au retour le soir.
Des nuits de huit heures, me lever tôt pour avoir le temps de m'étirer, d'évoluer dans ma maison, de me préparer des petites friandises pour le goûter, de me faire un bon thé pour mettre la machine en marche.
Le sourire de mes élèves, les éclats de rire parfois, les remerciements, la curiosité éveillée, leur envie d'avancer.
Ma curiosité, mon désir d'en savoir toujours plus, d'en découvrir au quotidien.
L'idée que je suis libre, que tout peut changer le jour où ça ne me convient plus, qu'il n'y a qu'un pas.
Ma fierté d'en être arrivée là et cette certitude que je peux aller encore plus loin.
La prise de risque, le fait de se mettre en danger en donnant, en s'exposant.
En cours cet après-midi, chez un élève que j'apprécie tout spécialement, pourtant tête en l'air et particulièrement bordélique, mais tellement attachant. Nous sommes en train de préparer son oral de bac français. Sur la table, son portable qui vibre. Je jette par principe un regard qui se veut méchant : il est censé l'éteindre avant le cours. Il me fait une mine de "s'il te plaît, je t'en supplie, oh, s'il te plaît". Je fais oui de la tête et me replonge dans la lecture de l'extrait de Candide sur lequel il va plancher. Je l'entends simplement triturer les touches de l'engin pendant quelques secondes et je manque de tomber de ma chaise quand il pousse un hurlement, qui est immédiatement suivi d'un saut sur place et d'une petite danse de joie. Je reste bouche ouverte, je connais la bonne humeur du personnage, mais là, j'avoue que ça me dépasse. Il se réinstalle alors que je le dévisage, silencieuse avec des yeux comme des soucoupes. Il reprend juste sa respiration, tire la chaise vers la table, baisse les yeux sur sa copie, les relève et me dit, avec un sourire qui lui illumine tout le visage : "ma copine n'est pas enceinte". Et beh, on aura eu chaud sans le savoir, il a seize ans. Je lui épargne la leçon de moral, il l'a apparemment entendue une bonne dizaine de fois les derniers jours. En voilà un qui fera attention à l'avenir.