mardi 19 mai 2015

Un épisode de ma vie de prof.

Il y a quelques minutes, j'ai assisté à une scène épouvantable. Devant mon bureau, une de mes élèves. D'habitude douce et souriante, elle s'est livrée devant moi à un exercice démoniaque digne des meilleures scènes de l'Exorciste. Elle a hurlé, trépigné, pleuré, ses yeux ont manqué de sortir de leurs orbites, elle a bavé, m'a insultée, m'a menacée, a tourné plusieurs fois sur elle-même dans une espèce de tourbillon satanique, a été prise d'un fou rire nerveux pour remettre des torrents de larmes par dessus et a fini par quitter la salle en me traitant de connasse, dans un violent courant d'air haineux. De la drogue ? Un envoutement ? Une scène d'impro ratée ? Rien de tout ça, je lui ai juste confisqué son téléphone.

ADOHEUREUX-MIX_ET_REMIX-COURINTERN

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vendredi 14 novembre 2014

Le quart d'heure meurtrier.

"Cette semaine, nous avons commémoré la Grande Guerre. Nous avons hissé des drapeaux, nous avons fleuri des monuments, allumé des flammes, écouté les fanfares, baissé un peu les yeux, et pensé à eux, nos poilus courageux. Des dîners mondains aux comptoirs de tous les bars de France et de Navarre, la der des ders devait logiquement remporter la palme des sujets les plus abordés. Et puis, un événement, un cataclysme, est venu fracasser notre quotidien à coups de flash spéciaux sur nos télés, d'alertes sur nos portables, d'appels hystériques de nos proches...

La France entière s'est figée : un 11 Septembre hexagonal allait en quelques secondes bouleverser nos vies et éclipser le 11 Novembre du calendrier. Nabilla Benattia venait de se faire arrêter pour avoir poignardé son compagnon. Il s'est alors passé ce qui se passe toujours quand un pays, un peuple, a rendez-vous avec son destin. Nous nous sommes sentis unis, paralysés par la nouvelle, mais unis dans l'adversité. C'est toute la France qui s'est fait poignarder par sa poupée vivante qu'elle avait elle-même fabriquée. Chucky Benattia, prions pour toi !
"Truc de ouf !"

Oublié, les mots mous de François tentant désespérément le temps d'une émission de réveiller une libido populaire en hibernation. Disparu, la menace imminente de la plus grande épidémie du siècle. Même le ralliement de François Fillon à la longue liste des personnalités éclaboussées par la grosse soupe à scandales n'y aura rien changé. Comme à Dallas en 63, le temps s'est arrêté, et tout le monde se souviendra de ce qu'il ou elle était en train de faire ce 7 novembre 2014. "Tu as vu ?!", "Tu as entendu ?!", "C'est l'hallu !", "Truc de ouf !"... Le téléphone arabe français s'est mis en branle et la twittosphère a explosé, nous allions désormais devoir vivre dans une nouvelle ère, celle de l'après-"7 Novembre".

Alors que je tâtonnais comme tout le monde dans l'épais brouillard de cette nouvelle vie a surgi du passé un fantôme... Venu me demander des comptes... Il m'a dit qu'il s'appelait Lazare, comme la gare... Et qu'il voulait comprendre pourquoi son pays lui préférait cette Nabilla qui n'avait ni médaille militaire ni faits de guerre. Lazare Ponticelli, notre dernier poilu français, me demandait de lui expliquer Nabilla... C'est l'histoire d'une fille qui entre dans la postérité grâce à une phrase. Je lui parle du "Allô", du shampoing, du buzz... Mais Lazare ne comprend pas.
Humains de laboratoire

Je lui raconte Moundir, Diana, Steevy, Loana, Stefan, Rudy, Marie, FX, et les autres... Petits soldats d'une nouvelle télévision, chair à canon de la guerre des chaînes. Je lui explique cette jeunesse sacrifiée sur l'autel de la célébrité. La cruauté des concepts d'émissions, le sadisme des stratégies, les délations, les éliminations, l'avilissement des cerveaux, l'humiliation partout diffusée ! J'explique ces hordes de jeunes et de moins jeunes qui s'affament sur des îles, mangent des vers ou des souris, s'enferment avec des serpents, se roulent dans la fiente et le vomi, tripotent des inconnus dans l'obscurité et s'isolent de leurs proches pour nourrir leurs névroses aux yeux de tous...

Je lui confesse notre fascination collective à observer ces humains de laboratoire en train de se mettre en scène dans le seul but d'exister un peu. Lazare s'assoit, abattu, terrassé par mon exposé. Il me dit que, dans les tranchées, personne n'avait de shampoing... Mais qu'ils avaient un devoir. Il me raconte son obscurité, sa peur, ses compagnons éliminés les uns après les autres, et la voix... Pas celle de Secret Story, celle de la survie qui te maintient debout dans cette funeste loterie. Il me parle de l'absurdité de la guerre, la sienne, et les autres... De la bêtise humaine, qui ne connaît pas de limite. Il était venu pour râler un peu, parce que là-haut, avec les potos, ils aiment bien quand on pense à eux, et que là c'était vraiment l'occasion. Mais il n'avait pas mesuré l'ampleur des dégâts, ici bas. Il repart, affligé par cette troisième guerre mondiale, celle contre la connerie.

Nabilla est en prison. Les poilus ne sont plus. Et je crois qu'on est devenu fou.

À Lazare Ponticelli, et tous ses camarades. Merci. Et pardon."

croix

Bérengère Krief

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mercredi 4 juin 2014

La cabine.

Charlotte est amoureuse.

Ça remonte à quelques semaines. Une journée de septembre ensoleillée. Elle voulait prendre des nouvelles de son amie Clémence et s'était donc rendue à la cabine. Comme tout le monde, elle aurait pu se servir de son smartphone qui lui aurait permis de ne pas quitter sa chambre, mais à la maison, on lui avait refusé ce "caprice". A chaque fois qu'elle voulait entendre la voix de Clémence, elle sortait donc dans la rue, pas très loin, à quelques dizaines de mètres, et s'isolait dans la petite cabine vitrée, sans doute l'une des dernières de la ville à ne pas avoir été déboulonnée. Elle aimait ce petit habitacle en pleine ville, comme une bulle.

Puis un jour, sur le banc, de l'autre côté de la rue, alors que dans son oreille droite la voix de son amie se lamentait, elle l'a vu. Il était installé sur ce banc avec son ami en grande conversation. Bien sur, il ne l'a pas vue, il n'a même prêté aucune attention à sa présence. Mais depuis ce jour là, Charlotte fait tout pour sortir plus souvent encore, elle passe de longues heures dans la cabine et trouve de multiples sujets pour lancer son amie Clémence dans d'interminables conversations, ce qui lui laisse tout le loisir d'observer celui qui la fait vibrer. Parfois même, elle simule et n'appelle personne : elle mime simplement une conversation. Bien sur, il n'est pas toujours là, et c'est parfois un déchirement lorsqu'elle ne le trouve pas sur ce banc. Mais les jours où il est là, elle a l'impression que cela lui donne une énergie, une force pour affronter sa famille et ceux qui semblent ligués pour lui gâcher la vie. Elle voudrait trouver le courage de traverser la route et d'aller lui parler. Mais Charlotte est d'une timidité maladive. Et elle est tellement impressionnée par son charme qu'elle reste planquée dans sa cabine, de l'autre côté de la rue. 

Puis vient ce jour où elle prend son courage à deux mains. Elle a tout prémédité, elle s'est pomponnée et a réussi le matin même à obtenir l'autorisation de sortir en début d'après-midi pour téléphoner et aller se balader. Le repas de midi lui semble alors élastique, elle compte les minutes. On lui fait des remarques sur sa tenue, sur son maquillage, mais ça lui est égal. Vers deux heures, elle quitte la maison pour marcher calmement vers la cabine. Alors qu'arrive le coin de la rue, elle ferme les yeux pour se faire la surprise : il est là, assis au soleil, détendu et seul cette fois. L'occasion parfaite. Charlotte ne peut pas la laisser passer, il faut qu'elle aille lui parler. Et c'est donc de quelques mètres seulement qu'elle modifie son itinéraire habituel pour aller s'installer sur ce banc. En silence, elle observe la cabine juste de l'autre côté de la route dans laquelle elle ne rentrera pas aujourd'hui, puis ose enfin un "bonjour". Elle se sent tremblante, maladroite et idiote. Pourtant, naturellement, la conversation s'engage. Il s'appelle Pierre, il avoue vite avoir remarqué ses va et vient sur les jours précédents. Au début, il sourit mais ne tourne pas les yeux vers elle. Puis la conversation se tisse avec évidence et leurs regards se croisent, émus. Ils parlent d'eux, de leurs vies, de leurs familles, de leurs envies. L'heure tourne et quand Pierre se relève, les ombres s'étirent, il est déjà tard. Ils se séparent sans s'être touchés, avec la certitude de se revoir très vite.

C'est légère que Charlotte rejoint sa maison. Elle pousse la porte d'entrée et se dirige toute guillerette vers sa chambre. Elle reste bouche bée en y découvrant sa fille et ses trois petits-enfants venus ce dimanche lui rendre visite et sur le point de repartir après l'avoir attendue tout l'après-midi.

***

cabine

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Le téléphone jaune.

Ou

Chronique d'une époque déconnectée.

téléphone

 

2000. Je travaille sur mon mémoire. A propos d'elle, entre autres. Postmodernisme et érotisme. Je cogite, je tourne les idées et les retourne. Je vis seule depuis peu. Dans mon grand loft au cinquième étage. J'ai une "vie de barreaux de chaise" comme dit alors ma mère. Je sors, je traine la nuit, dans des bars, dans des boîtes, avec des gens que je connais à peine, avec d'autres que je connais trop. Ensuite, je peux passer une semaine enfermée chez moi à travailler, à regarder la télé et à manger des coquillettes, à boire du café et à fumer. Je peux dormir toute la journée et travailler la nuit entière, sous la lumière crue de mon bureau. Les paramètres Espace/temps me bouleversent.

Dans mon appartement, il y a une poutre et sur cette poutre, j'ai fixé mon téléphone jaune. Mon seul téléphone. D'autres ont déjà à l'époque fait l'acquisition d'un "portable", entrant dans une révolution qui les dépasse déjà. Moi, je n'en veux pas. Lorsque je sors de chez moi, on ne peut plus me joindre. Je deviens un életron libre, coupé de toute connexion. C'est un choix, j'organise la vie autrement. C'était avant. C'est une équation que les moins de vingt ans ne peuvent pas comprendre.

Alors, parfois, lorsque j'attends un appel important, j'évite de sortir. Ou alors je sors vite. Je m'organise pour faire ce que j'ai à faire à l'extérieur le plus vite possible, mission commando. Et je rentre ventre à terre vérifier si on a appelé, si on a laissé un message.

Septembre. J'attends son appel. Ça fait trois jours que je n'ai pas bougé. Tout mon apparetment gravite autour du combiné jaune, il en devient le centre. L'idée même de prendre une douche et de ne pouvoir le décrocher s'il sonne me panique. Je me souviens que lorsqu'il m'appelle, sa voix est lointaine, éteinte, blanche. Il m'annonce qu'il viendra peut-être, je sais déjà, intimement, que tout basculera. Ce jour là, lorsque je raccorche le combiné sur son socle, un clic déclenche en moi une colère, une rage physique. Ce n'est pas à lui que j'en veux, c'est à moi, et à ce petit boitier jaune dont j'attendais tant. Je m'en veux d'avoir cru...

Un autre jour de cette même année. Le téléphone jaune sonne. Une voix de femme que je ne connais pas. Cest elle, l'auteur des écrits que je décortique depuis des mois. Elle me pose des questions, des dizaines. Je suis rongée par la timidité, l'émotion, l'incrédulité. Nous échangeons longuement et je lui promets de lui envoyer mon travail losrqu'il sera fini. Après avoir reposé le combiné jaune, des centaines d'autres questions me viennent. Jamais plus pourtant je n'entendrai le son de sa voix.

2000. Je commençais ma vie d'adulte. Quelques mois plus tard, je faisais l'acquisition d'un "portable" et internet entrait dans ce même petit appartement, me connectant à d'autres, à des personnes que je ne rencontrerai jamais. Aujourd'hui, je n'ai plus de téléphone fixe. Et je vis dans un monde dans lequel les gens téléphonent dans la rue, dans les trains, dans les supermarchés et choisissent le plus souvent de se "connecter" à d'autres lointains plutôt qu'à ceux qui sont juste à côté d'eux. Pour ma part, je résiste toujours, dans une moindre mesure, je refuse les tablettes et autres smartphones. Je choisis encore souvent de regarder les gens autour de moi, de croiser leur regard, quand ils veulent bien lever les yeux de leurs écrans.

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