mercredi 11 novembre 2015

Le poison.

C'est avec une ligne rose claire, tout juste parallèle à une autre plus foncée, que tout débute. Ça se passe un vendredi matin, il y a quelques jours, à 5h30. J'en réveille mon Gab pour lui montrer le bâtonnet sur lequel je viens de faire pipi. Je lis dans l'obscurité de notre chambre son sourire et ses gestes tendres. La journée n'est que douceur et espoirs nouveaux. Dans l'après-midi, je me rends chez mon médecin pour une confirmation, il me prescrit une prise de sang que je fais dans la foulée. Le samedi matin à 9h, une voix monocorde me confirme au téléphone que je suis enceinte.

Les temps qui suivent sont chargés de rêves tout doux et de projets qu'on osait pas dessiner jusqu'alors.

Voilà deux ans et demi que nous attendions ce petit "miracle". On en était arrivés à faire ces fameuses analyses pour vérifier que tout était bien à sa place. On en était arrivés à se dire que peut-être ce n'était plus possible. On en était arrivés à se faire une raison. On avait même eu cette discussion, il y a quelques semaines à peine, nous nous étions dit qu'elle était belle notre vie, qu'elle avait du sens, que si ça devait être comme ça, nous saurions faire en sorte que ce soit beau quand même, parce que ça l'a toujours été.

Alors quand soudain, contre toute attente, c'est là, c'est réel, on trace les lignes du futur. On se plaît à se projeter. Une annonce à la famille pour Noël, quel joli cadeau ! Des petits travaux, une place à faire dans l'appartement, une réorganisation de notre lieu de vie. Un prénom. Un bébé d'été puis une vie à trois. Puis on pense à peine au boulot, et à tous ces soucis qui épuisent depuis la rentrée : c'est secondaire. Gab est plein d'espoir. Je veux pourtant être plus prudente. Je sais que les trois premiers mois, à mon âge plus encore, sont jalonnés de risques. D'autant plus que ce qui m'a poussé à faire ce test, c'est le conseil téléphonique de ma gynéco alors que je l'appelais inquiète pour des signes étranges, des choses inhabituelles, des pertes brunâtres. Mais on me dit que tout va bien, mon médecin me dit même avec un sourire radieux "mais ce n'est pas une maladie Madame"... Gab chasse mes soucis avec son déferlement de bonne humeur.

Puis il me faut prendre soin de moi. Je commence à glaner des informations : ce que j'ai le droit de manger, ce qu'il me faut éviter, les conseils à suivre, les habitudes à prendre. J'abandonne le thé pour les tisanes, j'oublie les fromages au lait cru, je tire déjà un trait sur les sushis (seules chairs animales que je mange encore, mon pêché mignon). Je me renseigne sur des achats de vêtements, mes seins gonflent déjà et je me dis que mes pauvres soutien-gorges ne les soutiendront plus longtemps.

Puis vient ce matin là. Je me rends à l'un de mes cours. Je gare ma voiture de l'autre côté de ce grand axe que je traverse de quelques foulées. Je galope pour avoir le temps de préparer ma classe. J'arrive en salle des profs, je ne veux pas écouter les douleurs sourdes. Je monte dans ma salle de classe et j'acceuille mes élèves. Je ne veux pas sentir ces crampes, ces signaux forts au creux de mon ventre. Je ne veux pas sentir ce qui coule entre mes jambes. Je suis bien décidée à tenir le coup. Je m'aveugle en donnant un cours rythmé et énergique, je sollicite les échanges avec mes élèves, je me plonge dans les questions de méthode et les objectifs du concours.

Mais à midi, l'évidence est là, il faut se rendre aux urgences. Je passe à la maison et Gab me rassure encore "tu ne sais pas, on verra bien". mais j'ai tu depuis de longs jours ce que je sais : quelque chose ne tourne pas rond.

...

Nous avons attendu de très longues heures dans une petite salle sinistre. La lumière vive de cette belle journée d'automne s'est éteinte progressivement, laissant place aux néons agressifs des plafonniers. A 16 heures, la douleur claquait dans ma tête et dans mon ventre, alors qu'on me fouillait l'intérieur et qu'on m'annonçait une grossesse extra uétrine. Il a fallu la confirmer avec une prise de sang. Encore deux heures à attendre. J'ai refusé de rester sur place, dans ce cadre affreux. Nous sommes rentrés, comme des zombies, faisant fi des consignes des médecins et des infirmières. Nous avons parlé si peu, nous avons pleuré. A notre retour, la jeune médecin s'est appuyée sur les taux sanguins pour confirmer et nous expliquer que nous avions le choix entre une injection toxique pour tuer le foetus et une opération chirurgicale. Des inconvénients dans les deux cas. Nous avons choisi le poison, qui semble être moins intrusif. Qui semble oui... Elle m'a laissée, encore, dans la salle d'attente. J'aurais voulu déchiqueter les magazines poisseux posés là, qui avaient été feuilletés par toute l'agoisse qui a défilé ici. Quelques minutes plus tard, j'ai vu repasser le médecin dans le clouoir, je l'ai suivie et je suis rentrée dans son bureau derrière elle, elle était seule, par chance. J'ai voulu être sure qu'elle ne se trompait pas, qu'on allait pas tuer mon bébé pour rien. Elle m'a montré, les chiffres, la place de ce bébé qui n'a pas su sortir de ce couloir où il était resté bloqué, les signes, mes pertes brunes (évidentes à ses yeux mais que ni ma gynécologue, ni mon généraliste n'avaient jugé utile de prendre au sérieux). J'ai pleuré sur son bureau, mais j'avais besoin de l'entendre. On m'a fait une injection dans la fesse droite. Cette vieille infirmière qui m'a piquée, m'a demandé si j'avais déjà des enfants. Non. Mon non a été suivi d'un silence gêné. je comprendrais dans les jours qui suivraient, en le disant à quelques personnes autour de moi, par la force des choses, que cette question se voulait rassurante, l'interlocuteur se raccroche à ça. Si au moins j'ai un enfant, j'ai déjà quelque chose, mais je n'ai rien. Et cette vieille femme et son silence maladroit m'ont révoltée. j'ai eu envie de lui demander de se taire, sa politesse et son empathie m'ont donné la nausée.

Nausée. Les trois jours qui suivent sont cauchemardesques. Je dors, je pleure, je suis épuisée. Quand j'ouvre les yeux, c'est pour voir cette réalité si moche : je suis en train de tuer le premier bébé (et peut-être le seul) que j'ai accueilli dans mon ventre. La douleur physique est violente. Un écrasement, une destruction intérieure. Le peu de temps où je suis éveillée, je m'abrutis de séries, de films, je fais défiler devant mes yeux des histoires, peu importe lesquelles, pas la mienne. Je m'étouffe, je me noie. Je me blottis dans la douleur de mon Gab, dans ses espoirs éteints, soufflés. Nous conjuguons nos peines. Il est très présent pour moi, prend soin de nous en nous préparant de bons petits plats, de la chaleur et du réconfort. Il me parle, il m'écoute, il me connecte à cette réalité et nous parvenons à la voir progressivement moins laide qu'elle ne l'est.

J'en suis au jour 5. Je commence à sortir la tête de l'eau. Je suis en arrêt pendant 5 jours encore (une semaine en tout). Je n'imagine pas ce qu'aurait été cette semaine s'il avait fallu aller travailler. Je me suis noyée à l'intérieur, je n'auaris jamais trouvé la force. Je suis allée hier faire la première prise de sang, les résultats semblent bons, le taux est nettement descendu, ce qui veut dire que ce petit morceau de bébé est bien en train de mourir en moi, le poison le tue. Mais il faudra encore attendre plusieurs semaines pour en être à zéro. Tous les soirs, il me faut à nouveau gober une petite pilule contraceptive, pour éviter de tomber enceinte sur les trois mois à venir, parce que je suis "toxique". J'ai su d'ailleurs que ce poison, le méthotrexate, qui coule dans mes veines est une forme de chimiothérapie qui tue les cellules. Le liquide sera présent dans mon organisme de longs mois.

J'ai terminé hier soir le roman Nagasaki d'Eric Faye. L'histoire d'une femme qui vit dans l'appartement d'un homme sans que celui-ci ne le sache. Elle se blottit dans un placard à son insu et sort en son absence pour se faire du riz ou lui voler un yaourt dans son frigo. Il s'en rend compte au niveau de la bouteille de jus de fruits qui baisse. Puis parvient finalement à la chasser. Et à regretter cette présence.

J'ai chassé cet intrus dans mon petit placard, celui qui s'était installé au mauvais endroit et qui ne pouvait pas rester là. Je l'ai chassé. Je suis vide. Empoisonnée.

bras-bienveillance

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dimanche 27 septembre 2015

Des envies de rentrée.

  • Marcher, aller à la piscine, courir peut-être...
  • Me relaxer, faire du yoga, méditer, même s'il est difficile de prendre ce temps là, il doit apparaître dans les priorités
  • Reprendre le violon (et ça semble compromis pour le moment)
  • Dessiner, dans la rue, dans des cafés, dans des musées, même en cours, ... Dessiner des gens, des moments, des sensations, des paysages. Ne plus bloquer, surtout pas par perfectionnisme, excès d'exigence. Faire.
  • Aller voir des spectacles, encore et encore. De tout. Même des choses auxquelles je ne suis pas habituée. Faire face aux a priori. Se laisser habiter par l'inspiration.
  • Continuer l'impro, continuer à insuffler des choses nouvelles, à oser, même face à l'impossible. Chercher davantage de partenariats, d'échanges, provoquer des rencontres...
  • Planifier des vacances : anticiper les "trous" d'emplois du temps et prévoir des virées (tout près dans les régions voisines ou plus loin : capitales européennes, nature lointaine)
  • Devenir Greeters
  • Cuisiner
  • Lire un peu tous les jours
  • Préserver mes temps de sommeil, m'aménager des siestes sans culpabilité
  • Continuer à visiter des musées
  • M'accorder du temps avec mon homme, avec mes chiens, avec ma famille, avec mes amis
  • Anticiper pour pouvoir profiter de l'instant
  • Relativiser
  • Écrire, encore, toujours, m'en tenir à cette belle régularité qui me satisfait
  • ... Et puis me fixer moins d'objectifs, pour avoir plus de chances de les atteindre....

roue

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mardi 18 août 2015

Mes toutes petites victoires.

Je lis souvent, comme un petit plaisir, les mots rassurants et bienveillants de Christie. J'y trouve récemment ses modestes victoires. De ces petits billets qui font du bien. Il y a ces petits pas que l'on fait, que l'on oublie, mais qui sont autant de satisfactions. Je veux en permanence garder les yeux sur mes exigences, mes projets, ce qu'il reste à faire, tout ce que je n'ai pas encore accompli. Je me fais aujourd'hui le cadeau de regarder par dessus mon épaule, de me régaler, de me féliciter de ce que j'ai fait. Petites actions ridicules ou vraie réussite personnelle... Alors que la page d'une autre année scolaire se tourne, qu'est-ce que j'ai su faire de bien les derniers mois...

  • Me mettre à l'aquarelle, prendre le courage du "moche", du "raté", de l'ébauche, de ce trait qui mentalement est parfait et qui vient saloper une belle feuille blanche
  • Accueillir la petite Maïdi dans nos vies, lui faire une place, lui permettre d'évoluer et constater qu'elle nous a adoptés
  • Faire avancer avec fougue et force mon groupe d'impro, le voir s'épanouir, s'éclater, avec ses individualité, ses solitudes, ses tempéraments, en faire une entité, une cohérence. Et voir chacun gagner en force, en indépendance.
  • Tisser des liens plus forts, plus vrais avec des amis, partager avec eux, leur laisser une place plus grande, leur faire confiance, accepter leurs erreurs, leur distance. Garder ce lien, le nourrir, le consolider.
  • Prendre mon temps avec Gab, lui laisser le temps dont il a besoin, accepter ses différences, ses silences, ses peines. Savoir aussi que je lui fais du bien : ma présence, mes envies, mes idées, ma tendresse.
  • Ne plus manger de viande et avancer progressivement vers une alimentation encore plus raisonnée (je ne parle pas de "raisonnable", ni de "restriction", mais bien de raisonnance, au sens de raison et peut-être même de résonance). Moins de produits laitiers, des aliments plus variés et goûteux. Et de la créativité.
  • Savoir, tout doucement, petit à petit, développer l'indulgence de moi-même, me montrer bienveillante avec ma propre personne. savoir regarder en face ces montagnes d'exigences de perfection, et ponctuellement, leur tourner le dos, consciemment. C'est fragile pour le moment, c'est tenu et rare, mais j'arrose cette petite plante pour lui donner la vigueur qu'elle mérite
  • Tout doucement, écouter mon corps : son équilibre, sa souplesse, sa fatigue. L'atelier cirque suivi ces derniers mois m'y a aidé...
  • ...

Et ce matin, tout particulièrement grosse victoire : un petit pas vers une nouvelle vie. Je me décide enfin après un été d'attente, à envoyer balader cet employeur qui se moque de moi depuis bien trop longtemps... Je perds de nombreuses heures et même si ça semble insignifiant, ça va me forcer à me propulser vers l'indépendance !

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jeudi 6 août 2015

Pourquoi est-il si difficile d'écrire ?

Journée de grosse chaleur. Je suis enfermée dans mon appartement, dans l'obscurité et le silence, seuls le ventilateur et la respiration des deux chiens produisent un souffle régulier. J'écris et je lis depuis ce matin. Gab est parti dans les montagnes pour y rejoindre sa famille pour quelques jours. Je ne tenais pas à l'accompagner, je crois qu'il a besoin de ce temps pour lui, j'avais besoin de ce temps pour moi. Je relis, au détour de mes divagations, un article que j'ai enregistré il y a des mois, sans avoir alors eu le temps de le détailler. Il évoque justement l'écriture. Comme une barrière, une souffrance. Écrire à mes yeux n'est pas souffrir.

Je ne m'impose pas de barrière (peut-être le faudrait-il pourtant pour aller vers plus de qualité, de but, d'exigences), et je vois alors l'écriture comme un guide, un tuteur, une ligne directrice. Elle me permet l'ordre et la lucidité, en cas de tempête ou de brouillard. Elle me permet l'évasion en cas d'ennui. Elle me permet le cadre de l'introspection en cas de chahut.

Je comprends bien sur les difficultés évoquées ci-dessous, celle surtout de la rigueur d'un médium qu'on ne maîtrise pas et qui effraie. Je le constate au quotidien dans mes classes : combien savent s'exprimer correctement, voire brillamment à l'oral, et perdent tous leurs moyens face à une feuille blanche ? Je voudrais, et cela se profile dans mes projets de vie nouvelle, trouver une place sérieuse à l'écriture. J'aimerais "travailler" avec elle et non plus simplement la transmettre comme une fin en soi : savoir écrire. Je voudrais transmettre l'amour que je lui porte et montrer comme elle peut être bénéfique, voire salvatrice. Dans le cadre d'une salle de classe c'est possible bien sur, mais limité. C'est pourquoi je cherche à réinventer mon métier. Des ébauches sont en cours et (compte tenu des difficultés que je rencontre en ce moment) pourraient bien se précipiter.

Récemment, avec des amis, j'ai réitéré l'expérience de l'atelier d'écriture (tenté il y a des années avec des inconnus alors, dans le cadre d'une association de loisirs). Ce fut très productif et poétique, les résultats sont allés bien au-delà de mes espérances, ce fut un très beau moment de partage et de créativité, composée à plusieurs mains. Une nouvelle date est d'ailleurs déjà arrêtée et j'en suis ravie...

Plus que jamais, je me cherche donc le courage de faire "de ma vie un rêve et de mes rêves une réalité". Et sans aucun doute, l'écriture y occupera une place centrale.

atelier6

 

"L’écriture ne sert pas seulement à s’exprimer ou
mémoriser. Elle suppose de mettre à distance la langue que l’on parle et d’oser se confronter au jugement d’autrui.

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire… », répète inlassablement le perroquet du bistrotier ami de Zazie, comme un encouragement à faire mieux. Faire mieux que parler, c’est par exemple écrire, mais un romancier comme Raymond Queneau en sait quelque chose : c’est nettement plus fatigant. Si lui-même n’a jamais fait état de soucis particulier de ce côté, beaucoup de ses confrères, dont Victor Hugo, Stendhal et Gustave Flaubert, ont avoué souffrir de la fameuse angoisse de la page blanche. D’autres se sont ligués pour dénoncer le mythe du poète inspiré, en répétant qu’écrire, c’est toujours du travail. Quant au petit Nicolas de René Goscinny, il trouvait tout simplement que « téléphoner, c’est rigolo », alors qu’écrire, « c’est embêtant ». Pourquoi est-il laborieux d’écrire ?


D’abord, évidemment, il y a un apprentissage à faire pour maîtriser les lettres et les mots, ou tout autre moyen graphique véhiculant du sens. Au bas mot, trois ans de travail scolaire acharné, avant de pouvoir envoyer sa première lettre au père Noël. À ce stade, les problèmes ne font pourtant que commencer : viennent la maîtrise de l’orthographe et l’art de composer un texte compréhensible, choses qui ne sont pas garanties à tout le monde. Même pour un adulte bien entraîné, voire pour un professionnel, se mettre à écrire est presque toujours envisagé avec une certaine appréhension, alors que soutenir une conversation avec des amis est plutôt une détente.

L’écrivain Jules Renard a laissé dans son journal intime un aphorisme célèbre : « Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu. » On ne peut pas mieux dire, et a priori, tout le monde préfère ne pas être interrompu. Mais ça n’a pas que des avantages. À moins de répondre à un QCM ou de rédiger sous la dictée d’autrui, écrire c’est se lancer dans le vide. Il faut avoir quelque chose à dire, et entrevoir dans quel ordre on va l’énoncer et par où commencer. Comme le souligne Michel Fayol, l’écriture est monologique : pas d’interlocuteur, pas d’interruption, pas de questions et pas de réponses. Il faut donc tout faire soi-même, sans être sûr du résultat. Sera-t-il correct et intéressant ? Pour tenter de le savoir, on se relit : tout scripteur est en même temps son premier lecteur. Est-ce vraiment conforme à ce que l’on voulait dire ? Est-ce vraiment cela que l’on aimerait que les autres comprennent ? Oralement, on peut toujours se reprendre, reformuler autrement. À l’écrit, il faut détruire et recommencer, à moins de tomber sous le coup de la remarque acerbe de Buffon : « Ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu’ils parlent très bien, écrivent mal. »

Deuxième motif de difficulté : écrire demande de la concentration. Il y a plusieurs raisons à cela. La première est que la technique, qu’elle soit manuelle ou mécanographique, accapare une partie de l’attention. Mais surtout, elle impose une forte contrainte à la pensée. Nos idées peuvent venir en paquets, simultanément ou comme un flot sans interruption. Combien de fois avons-nous fait l’expérience que ce que nous imaginions vouloir dire ne pouvait pas se formuler tel quel par écrit ? L’écriture, elle, est strictement linéaire et scandée par des discontinuités entre les mots et les phrases. Il y a donc une pénible conversion à faire. De plus, sauf cas exceptionnel, nous écrivons beaucoup moins vite que nous parlons, et donc que nous pensons. Des spécialistes ont montré que nous faisions plus d’erreurs en milieu et en fin de mot qu’au début. C’est la conséquence de ce décalage : nous sommes déjà en train de penser au mot suivant alors que nous finissons d’écrire le précédent, et cela seul crée une fatigue pour la mémoire, exige un surcroît d’attention.


Une autre complication vient du fait que l’écriture est un monomédia, tandis que l’interaction verbale est un multimédia. Il s’agit donc de faire entrer dans un canal unique et étroit toutes sortes d’informations véhiculées à l’oral par l’intonation, le geste, le regard, l’expression du visage, la situation même que partagent les interlocuteurs. La parole est, dit-on, aidée par un contexte et s’appuie sur lui. L’écriture tend à perdre ce contexte et ne peut compter que sur ses propres forces. Si par exemple, je rédige une lettre d’excuses pour avoir oublié de rendre un livre à la bibliothèque, je dois dater, indiquer mon nom et développer des formules telles que « Monsieur ou Madame, je vous prie de bien vouloir excuser le retard avec lequel je vous retourne ce volume des Trois Mousquetaires, etc. » Suivent quelques prétextes fallacieux. Face à la bibliothécaire, je n’aurai qu’à prendre un air navré et tendre le livre en disant que « je suis un peu en retard ».


Les spécialistes de l’écriture savent à quel point cette difficulté n’a été résolue que très progressivement dans l’histoire. Les icones, les glyphes et les idéogrammes ont en général précédé les écritures logographiques, c’est-à-dire celles qui reproduisent la parole. Leur capacité à coder le discours était encore très partielle et leur usage limité à certains types d’inscriptions. Les systèmes logographiques ont à leur tour mis des siècles à se perfectionner en inventant la coupure entre les mots, la ponctuation, les guillemets, les majuscules, les parenthèses, etc. Tous ces éléments sont venus compenser le cruel appauvrissement qui affecte l’écriture par rapport à la parole : le point remplace le ton de la voix qui baisse, la virgule code un petit silence. Mais c’est encore incomplet. Bien des attitudes et émotions, qui affectent le sens, ne peuvent être exprimées que de manière lexicale : « Tu es parti il y a une heure », dit-elle, d’un air excédé. Le point d’exclamation existe, mais pas celui de réclamation. Conséquence : il faut presque toujours écrire plus que l’on parle pour dire la même chose.


Philippe Meirieu, auteur d’un petit ouvrage intitulé comme le sujet de cet article, souligne, lui, une autre facette intimidante de l’écriture. Il cite deux auteurs, Jean-Louis Chiss et Jacques David, qui résument bien la situation : « L’angoisse de la page blanche, la peur de faire une simple lettre, les réticences, affichées ou non, à remettre un travail écrit, sont autant de symptômes d’une difficulté à accepter que des propos soient irrémédiablement inscrits dans l’histoire d’une personne. » Comme dit le proverbe, « les écrits restent », et peuvent – et sont même destinés en général à – être lus par quelqu’un. Car, même si le scripteur n’a pas d’interlocuteur, il a en général un ou plusieurs destinataires, qu’ils soient connus ou inconnus. Sauf dans le cas des écritures purement mnémotechniques – listes de courses ou journal intime –, nous rédigeons avec l’inquiétude subliminale que ce quelqu’un comprendra ou ne comprendra pas, aimera ou n’aimera pas, jugera notre production, s’il ne s’en moque pas franchement. C’est pourquoi écrire, c’est s’engager, c’est produire des énoncés qu’à un certain moment on ne pourra plus changer et qu’il faudra bien montrer. Ce côté irréversible est, selon P. Meirieu, une source importante de difficultés face à l’écriture d’un texte tant soit peu personnel.


Reste que cette rémanence de l’écrit a été vue de manière très positive par les spécialistes de la « littératie », qui ont vu dans l’invention de l’écriture une véritable « révolution pour l’intellect », ayant eu un impact profond sur l’histoire de la pensée humaine. Selon Jack Goody, Walter Ong, David Olson et quelques autres, l’écriture ne fait pas que transcrire un message : en en fixant la lettre, elle met en évidence les imprécisions et les contradictions qu’il peut comporter. Elle rend donc comparables et critiquables des énoncés qui auparavant ne l’étaient pas. Par retour, l’écriture aurait donc contraint les hommes à plus de cohérence, de rationalité et de précision. Tout en soulageant la mémoire, l’écriture a donc apporté de nouvelles exigences de rigueur, celles-là même qui rendent la formulation d’un texte écrit plus coûteuse en réflexion qu’un propos oral.


À part cette peine, l’écrit a toutes sortes de qualités et d’avantages, dont le premier est de circuler indépendamment de la personne qui en est l’auteur. Cette caractéristique intéressante est aujourd’hui concurrencée par bien d’autres technologies, numériques, ou non, qui nous permettent de faire voyager la voix et l’image. On a donc pu annoncer le déclin programmé de l’écriture. Or rien n’est moins sûr : jamais on a autant écrit que depuis qu’Internet, le courrier électronique et les SMS téléphoniques existent. Face à ce phénomène, deux explications bien différentes sont fournies. L’une, teintée de critique, affirme que cette écriture-là n’est plus ce qu’elle était : les messageries, par exemple, avec leur capacité dialogique en temps réel, en feraient une sorte de bavardage écrit. Quant aux SMS, ils seraient la ruine de la langue et de l’orthographe.


Mais tout cela ne justifie pas qu’on les préfère. L’écrit a des propriétés que l’on oublie souvent de considérer : celles de maintenir une distance entre un auteur et son lecteur, d’autoriser la réflexion et de ralentir les interactions. P. Meirieu cite un exemple frappant : celui d’un adolescent qui préfère de loin laisser un petit mot à ses parents disant « ce soir, je sors. Ne m’attendez pas », plutôt que de leur téléphoner ou d’attendre leur retour. En l’occurrence, l’avantage est simple : cela évite une discussion. Cette prise de distance par l’écrit a de nos jours des applications beaucoup plus larges et visibles. Le 22 août dernier, le journal Le Monde consacrait un article au boom des SMS et autres messageries : 10 milliards par jour de messages sur Facebook dans le monde, 280 SMS par personne et par mois en France. Les adolescents en écrivent 83 par jour, 2 500 par mois. Interrogées, de jeunes personnes expliquaient que ce n’était pas par économie, mais par préférence : moins intrusif, moins stressant que l’appel téléphonique, le SMS est en quelque sorte plus poli et presque aussi rapide que la parole. Une maman lui reconnaissait même les qualités typiques de l’écrit : « À l’oral, je peux bafouiller, chercher mes mots. Par écrit, je prends le temps pour être bien comprise. » Après tout, il n’est pas si difficile d’écrire. On s’y fera peut-être un jour."


Nicolas Journet, Sciences Humaines

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lundi 20 juillet 2015

Des abeilles.

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Joli et très original cadeau d'anniversaire.

J'ai eu la chance cet été de suivre une formation apicole de deux jours en banlieue parisienne. J'ai adoré découvrir ou redécouvrir les mystères de la vie des abeilles. J'ai aimé les regarder évoluer, travailler, petites ouvrières infatigables. J'ai projeté et imaginé une vie ou je pourrais travailler à leurs côtés....

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lundi 29 juin 2015

A l'aube des promesses.

Ma fin d'année scolaire s'accompagne comme chaque année de multiples angoisses. Certaines, raisonnées, sont dues à ces perpétuelles incertitudes et aux difficultés financières déjà présentes qui vont sans doute s'accentuer sur les trois mois à venir. D'autres, plus tacites et sourdes sont de l'ordre du rapport au corps, à la perfection, au temps, au désir, à l'enfantement... Des constantes pour moi, comme pour tant d'autres. Je réfléchis beaucoup les dernières semaines à cet empoisonnement et aux solutions qui s'offrent à moi. Je veux regarder devant et je vois comme chaque année ces longues semaines comme tant d'opportunités. Voilà quelques projets pour mon été, parce qu'il est doux de les écrire, comme des promesses que l'on se fait à soi-même :

  • Dessiner : aquarelle, croquis
  • Lire des livres (une pile qui tient de plus en plus difficilement en équilibre au pied de mon lit)
  • Lire le journal
  • Ecrire (carnet de voyage, blog, feuilles volantes, cartes postales, lettres d'amour ou d'amitié)
  • Développer mes connaissances en photo, participer à des concours, faire des sorties thématqiues, ressortir mon Diana
  • Faites quelque chose qui m'effraie
  • Me relaxer, méditer, prendre conscience du moment (j'entame la lecture fascinante du livre de Christophe André, je me trouve face à des évidences lumineuses)
  • Cuisiner (des tentatives nouvelles, pâtés et laits végétaux, nature comestible, agar-agar...)
  • Faire du yoga, travailler ma souplesse et mon équilibre, si possible, dehors...
  • Marcher, au moins une heure par jour
  • Danser
  • Courir
  • Nager
  • Faire l'amour
  • Ne rien faire
  • Boire des tisanes (j'ai encore hier cueilli de la mélisse sur le bord d'un canal)
  • Aider mon homme à faire évoluer son projet
  • M'éssayer à la céramique
  • Jongler
  • Visiter des musées de la région
  • Faire venir le cinéma à la maison, grace à notre vidéo-projecteur
  • Faire du vélo
  • Passer une journée au lit
  • Multiplier les soirées avec les amis, soirées cocktails, balade nocturne, nuits à la belle
  • Faire des balades avec les chiens de la SPA
  • Faire de l'Affut
  • Lire des articles ou des textes en italien et en anglais
  • "Photographier" des sons
  • Aller au théâtre, notamment , parce que ça fait des années que j'en ai envie
  • Prendre soin de moi, et des gens qui m'entourent, en multipliant des petites attentions simples
  • Coudre
  • Faire de l'Origami
  • ...

ciel

Je trouve par hasard cette illustration qui résume les contraintes satisfaisantes que je tente de me fixer au quotidien :

journée

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dimanche 12 octobre 2014

De la vigne.

Un week-end pour moi. La bonne conscience qui veut que j'avance sur mes projets polymorphes est en pleine lutte avec ma procrastination glandeuse qui pourrait me clouer au canapé deux jours durant. Première journée écoulée, je suis malgré tout satisfaite de l'avancée des choses...

Cette nuit fut réparatrice. De celles où je me réveille blottie dans une position identique à l'endormissement.

Des images de vignes aux couleurs chaudes et saturées me restent sous les yeux. Des coteaux qui dominent la ville, des amis avec moi, ou des connaissances qui deviennent alors des amis (un ancien élève par exemple). Une boutique dont la devanture vend/vante toutes sortes de produits étalés sur des tissus. Une attente. Je pense que je n'ai pas pris mon violon alors que j'ai cours, que c'est dommage. Mon appareil photo, extension de moi-même, est bien là, mais il ne m'obéit plus vraiment* : un papillon très bleu qui contraste fortement avec tout ce décor de feu se pose sur l'objectif et je tente vainement d'en capter l'image.

Plus tard/tôt, je suis sur mon vélo, nue comme un ver, et je pédale sur des artères très fréquentées (axe routier, voie d'insertion d'autoroute). Je me dis alors que je n'ai sûrement pas le droit de monter sur l'autoroute à vélo (mais je ne m'inquiète pas de ma non-tenue). Je me retrouve dans un garage ou un parking souterrain et je veux m'habiller. Des gens me croisent, leurs regards insistent sur mon corps, ils rient. On vient me chercher. On me mène dans un petit local vitré, on m'impose des explications, maintenant qu'on m'a trouvée. Je réalise vite que ça n'a rien à voir avec ma nudité mais qu'il s'agit d'une faute que j'ai commise. Je ne sais plus laquelle. Un crime ? Un meurtre. Je pense à chercher mes chiens, ils sont seuls, il faut que je les aide, je ne peux pas les oublier. Lucien est là, comme souvent, un soutien, une présence.

Plus tard/tôt, je suis dans une chambre, couchée dans un lit et plusieurs personnes que je connais très bien sont là autour de moi (lui entre autres). Je suis recouverte d'épaisseurs de draps blanc éclatant. Entre alors une soigneuse. Elle soulève les draps pour accéder à mon intimité. Je supplie les gens dans la pièce de ne pas bouger, j'ai si peur qu'ils me voient ainsi. Pourtant, l'idée de traverser la ville nue sur un vélo ne me dérangeait pas, il me semble que je militais pour quelque chose, qu'il y avait une revendication saine.

Noter mes rêves les derniers temps me fait du bien. Je vide mon esprit et je sollicite ma mémoire. Je m'apprète maintenant à aller travailler, débarrassée d'une bonne partie de ces constructions nocturnes.

vignes-jaunes

*il filme alors qu'il n'a jamais eu cette fonction et je cherche longtemps comment rétablir ce que je connais. Il est dans mes rêves un prolongement de mon corps, un troisième oeil, une mémoire. dans mes rêves seulement ?

Posté par Diane Groseille à 10:36 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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