samedi 2 janvier 2016

L'amnésie de la force bête.

Il y a quelques semaines...

Un dimanche soir, je rentre chez moi après avoir passé un très beau moment avec des amis à construire l'imaginaire autour de manala et de lait chaud dans le cadre d'un atelier d'écriture. La tête pleine d'ailleurs et de belles images, j'allume la télé, impatiente. Je reste debout sur place, dans mon salon, encore emballée dans mon manteau, dans mon écharpe, dans mes certitudes. Les mots dégueulasses que déverse l'écran plat me coulent sur la tronche, des larmes, des désillusions.

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Je vis dans une région, un pays qui a fait ses choix avec ses peurs. Cette même peur qu'ont souhaité nous insuffler ces fanatiques il y a quelques semaines. Je vis entourée de gens qui pensent que la haine, le rejet et l'isolement peuvent être des solutions. Je vis dans un monde qui répond à l'extrêmisme par l'extrêmisme. J'ai honte. Oui, encore. De ce déversement de colère et d'hostilité. J'ai honte de vivre dans une région où un citoyen sur deux ne s'est pas exprimé. Dans un pays dans lequel les jeunes générations semblent souffrir d'amnésie. Ce sont deux rapports à la peur qui s'affrontent. La phobie qui écrase tout raisonnement. L'absence de peur de ceux qui se taisent. Les choix que nous ne faisons pas aujourd'hui influeront sur l'attractivité économique, les budgets des lycées, des transports, le développement durable, l'aménagement du territoire... Notre quotidien. Mais nous ne choisissons pas.

***

Quelques heures plus tard, je suis debout dans un cimetière, dans la lumière froide et bleue de ce mois de décembre. Ma famille autour de moi, nous saluons ma grand mère dont le petit corps léger et trop fatigué pour continuer a été mis dans une boite  en bois au fond d'un trou. Nous jetons des roses multicolores dans le trou avant de tourner les talons et de la laisser là. Elle a connu toute sa vie ces peurs qui animent aujourd'hui majoritairement nos choix. Elle a connu la peur du manque, la peur de l'occupant, la peur de mourrir, la peur de perdre sa liberté. Elle a traversé la France de part en part pour fuir cette peur. Elle a connu la libération de Paris, elle a applaudi des hommes sur des chars qui criaient la victoire. 

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Nos choix aujourd'hui sont amnésiques. Nous oublions les dérives du passé, nous oublions que ce sont nos choix, par jeux de domino, qui nous mènent au pire. J'aime les gens, j'aime leur diversité,  leurs différences qui font notre richesse. Je veux continuer à les aimer alors que je ne suis pas d'accord avec une bonne partie d'entre eux. Je veux croire en l'espoir. Je voudrais dire à ceux que je croise de ne pas avoir peur, de se montrer confiants et forts.

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coeur

 

 

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samedi 21 novembre 2015

La pensée molle.

Je pourrais me révolter encore ici et maintenant contre toute cette haine, être en colère face à tant d'injustice, crier la révolte et l'incompréhensionn qui m'animent. Mais ce n'est pas l'objet des propos qui vont suivre (et ça ne veut pas dire que je ne suis pas touchée, bouleversée, révoltée, bien sur).

Ma question aujourd'hui est toute autre, bien que centrée aussi, indirectement sur les faits récents : quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi rumeurs en tout genre sont aujourd'hui relayées par tous, y compris les médias eux-mêmes et le rectorat de Strasbourg (qui diffuse par mails des hoax du type "nous sommes tous Paris") ? Pourquoi fleurissent sur nos profils des articles de plusieurs mois, voire années, sortis de leur contexte ? Pourquoi l'on utilise à tort et à travers les images et l'émotion comme des armes de désinformation massive ? Et pourquoi, au XXIeme siècle, alors qu'on n'a jamais eu accès à une telle masse d'information, s'entête-t-on, par paresse, par bêtise ou par perversion à baigner dans un tel obscurantisme ? Je ne condamne rien, je questionne, sérieusement...

Mon quotidien professionnel repose sur des objectifs concrets :  développer la curiosité des étudiants dans le sens d’une culture générale ouverte sur les problèmes du monde contemporain (questions de société, de politique, d’éthique, d’esthétique) & développer le sens de la réflexion (précision des informations et des arguments, respect de la pensée d’autrui, formation à l’expression d’un jugement personnel). Comme disait l'un de mes formateurs il y a plus de dix ans, notre rôle est de "fabriquer la tête" des élèves. Il entendait par là que nous avions la responsabilité de leur apprendre à réfléchir par eux-mêmes, à se servir de leur cerveau comme d'un outil et non d'une éponge. Pour moi, un étudiant qui a réussi est celui qui sait penser, qui sait se forger une opinion (même si elle n'est pas la mienne, justement et surtout si elle n'est pas la mienne, ce qui voudrait dire qu'il auara su s'opposer à moi et trouver son idée) et qui saura s'appuyer sur des faits concrets, qui saura se justifier, qui saura faire ses choix d'adulte dans une monde qu'il "comprend"...

Il me semble donc incroyable, effrayant de constater aujourd'hui une telle passivité face à une situation si grave. C'est en ce moment précisément que nous nous devons d'être vigilants. Mais l'information aujourd'hui se consomme comme n'importe quel produit de base. Elle se fond dans les mécanismes obscures du marketing, on nous la vend comme un paquet de cacahuètes ou une eau de toilette. Elle est à la fois objet de consommation, de divertissement, de culte. Elle est pourtant au coeur de nos sociétés, omniprésente, sans que l'on sache réellement la respecter et la comprendre. Et elle peut devenir, si l'on n'y prête pas attention, celle qui se retourne contre nous : manipulation, censure, propagande.

Notre sensibilité nous pousse aujourd'hui à panser nos plaies avec le partage. Des vagues d'émotions déferlent sur l'information (des présentateurs qui versent des larmes en rendant hommage à des collaborateurs tués, des images sur des bandes son de violons et de piano, des témoignages de rescapés), ce qui est normal et sain. Nous avons besoin de cette catharsis. Mais cela ne nous dispense pas de réfléchir. Or aujourd'hui, On se retrouve à "partager" en un clic lent, lâche, facile. On diffuse, sans le réaliser, on partage, sans l'avoir mesurer. On se retrouve maillon d'une chaîne informative fragile. On mélange, on dilue, on mixe tous ces bons sentiments avec la peur. On en fait un blougi boulga indigeste d'information populaire indigeste. Internet devient cette entité, qui réagit et qui "pense" d'une seule et même voix, d'un seul et même clic. Tout cela, ce mécanisme de la pensée molle est facilité voire renforcé par des idées préchiées par des partis extrémistes qui diffusent leur bouillie, par la simplification des faits, la manipulation des contextes, le vecteur "peur", idées tellement évidentes à relayer pour qui ne les "mastique" pas, ne les digère pas, ne les compare pas, ne les confronte pas , aux faits, à sa pensée, à celles des autres. On gobe, on picore des titres formatés, les yeux fermés, aveugles.

Comment accepter qu'aujourd'hui nous véhiculions ainsi l'erreur, la rumeur, la bêtise, tel que nous l'aurions il y a des siècles, incultes et illettrés sur des places de marché  ? Aujourd'hui, tous les outils sont à notre disposition, écrans démocratrisés, nouvelles accessibles en temps réel au point d'en devenir envahissantes parfois ?

Je veux cependant terminer cette réflexion avec de l'espoir. Parce que oui, au-delà de toute cette force bête qui semble surgir dans les commentaires des articles de presse, dans les lignes de nos statuts, dans le choix de nos images, il y a de la joie, du rire, de l'envie, de la lumière. J'ai du mal à croire que cette unité qu'on nous présente aujourd'hui comme une solution, une force, puisse ne pas s'éssouffler. Mais il y a bien sur, une force libre, réfléchie, multiple et active, celle qui ne se mettra pas à genoux, celle qui intelligement saura avancer, contrer et vivre (à tous les niveaux, de toutes les façons), celle qui sait penser face à tant de bêtise. Je rêve d'une société qui saurait réagir d'un même cri dissonant, dans lequel on entendrait l'idée réfléchie de chacun, lumineuse.

fil

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mercredi 11 novembre 2015

Le poison.

C'est avec une ligne rose claire, tout juste parallèle à une autre plus foncée, que tout débute. Ça se passe un vendredi matin, il y a quelques jours, à 5h30. J'en réveille mon Gab pour lui montrer le bâtonnet sur lequel je viens de faire pipi. Je lis dans l'obscurité de notre chambre son sourire et ses gestes tendres. La journée n'est que douceur et espoirs nouveaux. Dans l'après-midi, je me rends chez mon médecin pour une confirmation, il me prescrit une prise de sang que je fais dans la foulée. Le samedi matin à 9h, une voix monocorde me confirme au téléphone que je suis enceinte.

Les temps qui suivent sont chargés de rêves tout doux et de projets qu'on osait pas dessiner jusqu'alors.

Voilà deux ans et demi que nous attendions ce petit "miracle". On en était arrivés à faire ces fameuses analyses pour vérifier que tout était bien à sa place. On en était arrivés à se dire que peut-être ce n'était plus possible. On en était arrivés à se faire une raison. On avait même eu cette discussion, il y a quelques semaines à peine, nous nous étions dit qu'elle était belle notre vie, qu'elle avait du sens, que si ça devait être comme ça, nous saurions faire en sorte que ce soit beau quand même, parce que ça l'a toujours été.

Alors quand soudain, contre toute attente, c'est là, c'est réel, on trace les lignes du futur. On se plaît à se projeter. Une annonce à la famille pour Noël, quel joli cadeau ! Des petits travaux, une place à faire dans l'appartement, une réorganisation de notre lieu de vie. Un prénom. Un bébé d'été puis une vie à trois. Puis on pense à peine au boulot, et à tous ces soucis qui épuisent depuis la rentrée : c'est secondaire. Gab est plein d'espoir. Je veux pourtant être plus prudente. Je sais que les trois premiers mois, à mon âge plus encore, sont jalonnés de risques. D'autant plus que ce qui m'a poussé à faire ce test, c'est le conseil téléphonique de ma gynéco alors que je l'appelais inquiète pour des signes étranges, des choses inhabituelles, des pertes brunâtres. Mais on me dit que tout va bien, mon médecin me dit même avec un sourire radieux "mais ce n'est pas une maladie Madame"... Gab chasse mes soucis avec son déferlement de bonne humeur.

Puis il me faut prendre soin de moi. Je commence à glaner des informations : ce que j'ai le droit de manger, ce qu'il me faut éviter, les conseils à suivre, les habitudes à prendre. J'abandonne le thé pour les tisanes, j'oublie les fromages au lait cru, je tire déjà un trait sur les sushis (seules chairs animales que je mange encore, mon pêché mignon). Je me renseigne sur des achats de vêtements, mes seins gonflent déjà et je me dis que mes pauvres soutien-gorges ne les soutiendront plus longtemps.

Puis vient ce matin là. Je me rends à l'un de mes cours. Je gare ma voiture de l'autre côté de ce grand axe que je traverse de quelques foulées. Je galope pour avoir le temps de préparer ma classe. J'arrive en salle des profs, je ne veux pas écouter les douleurs sourdes. Je monte dans ma salle de classe et j'acceuille mes élèves. Je ne veux pas sentir ces crampes, ces signaux forts au creux de mon ventre. Je ne veux pas sentir ce qui coule entre mes jambes. Je suis bien décidée à tenir le coup. Je m'aveugle en donnant un cours rythmé et énergique, je sollicite les échanges avec mes élèves, je me plonge dans les questions de méthode et les objectifs du concours.

Mais à midi, l'évidence est là, il faut se rendre aux urgences. Je passe à la maison et Gab me rassure encore "tu ne sais pas, on verra bien". mais j'ai tu depuis de longs jours ce que je sais : quelque chose ne tourne pas rond.

...

Nous avons attendu de très longues heures dans une petite salle sinistre. La lumière vive de cette belle journée d'automne s'est éteinte progressivement, laissant place aux néons agressifs des plafonniers. A 16 heures, la douleur claquait dans ma tête et dans mon ventre, alors qu'on me fouillait l'intérieur et qu'on m'annonçait une grossesse extra uétrine. Il a fallu la confirmer avec une prise de sang. Encore deux heures à attendre. J'ai refusé de rester sur place, dans ce cadre affreux. Nous sommes rentrés, comme des zombies, faisant fi des consignes des médecins et des infirmières. Nous avons parlé si peu, nous avons pleuré. A notre retour, la jeune médecin s'est appuyée sur les taux sanguins pour confirmer et nous expliquer que nous avions le choix entre une injection toxique pour tuer le foetus et une opération chirurgicale. Des inconvénients dans les deux cas. Nous avons choisi le poison, qui semble être moins intrusif. Qui semble oui... Elle m'a laissée, encore, dans la salle d'attente. J'aurais voulu déchiqueter les magazines poisseux posés là, qui avaient été feuilletés par toute l'agoisse qui a défilé ici. Quelques minutes plus tard, j'ai vu repasser le médecin dans le clouoir, je l'ai suivie et je suis rentrée dans son bureau derrière elle, elle était seule, par chance. J'ai voulu être sure qu'elle ne se trompait pas, qu'on allait pas tuer mon bébé pour rien. Elle m'a montré, les chiffres, la place de ce bébé qui n'a pas su sortir de ce couloir où il était resté bloqué, les signes, mes pertes brunes (évidentes à ses yeux mais que ni ma gynécologue, ni mon généraliste n'avaient jugé utile de prendre au sérieux). J'ai pleuré sur son bureau, mais j'avais besoin de l'entendre. On m'a fait une injection dans la fesse droite. Cette vieille infirmière qui m'a piquée, m'a demandé si j'avais déjà des enfants. Non. Mon non a été suivi d'un silence gêné. je comprendrais dans les jours qui suivraient, en le disant à quelques personnes autour de moi, par la force des choses, que cette question se voulait rassurante, l'interlocuteur se raccroche à ça. Si au moins j'ai un enfant, j'ai déjà quelque chose, mais je n'ai rien. Et cette vieille femme et son silence maladroit m'ont révoltée. j'ai eu envie de lui demander de se taire, sa politesse et son empathie m'ont donné la nausée.

Nausée. Les trois jours qui suivent sont cauchemardesques. Je dors, je pleure, je suis épuisée. Quand j'ouvre les yeux, c'est pour voir cette réalité si moche : je suis en train de tuer le premier bébé (et peut-être le seul) que j'ai accueilli dans mon ventre. La douleur physique est violente. Un écrasement, une destruction intérieure. Le peu de temps où je suis éveillée, je m'abrutis de séries, de films, je fais défiler devant mes yeux des histoires, peu importe lesquelles, pas la mienne. Je m'étouffe, je me noie. Je me blottis dans la douleur de mon Gab, dans ses espoirs éteints, soufflés. Nous conjuguons nos peines. Il est très présent pour moi, prend soin de nous en nous préparant de bons petits plats, de la chaleur et du réconfort. Il me parle, il m'écoute, il me connecte à cette réalité et nous parvenons à la voir progressivement moins laide qu'elle ne l'est.

J'en suis au jour 5. Je commence à sortir la tête de l'eau. Je suis en arrêt pendant 5 jours encore (une semaine en tout). Je n'imagine pas ce qu'aurait été cette semaine s'il avait fallu aller travailler. Je me suis noyée à l'intérieur, je n'auaris jamais trouvé la force. Je suis allée hier faire la première prise de sang, les résultats semblent bons, le taux est nettement descendu, ce qui veut dire que ce petit morceau de bébé est bien en train de mourir en moi, le poison le tue. Mais il faudra encore attendre plusieurs semaines pour en être à zéro. Tous les soirs, il me faut à nouveau gober une petite pilule contraceptive, pour éviter de tomber enceinte sur les trois mois à venir, parce que je suis "toxique". J'ai su d'ailleurs que ce poison, le méthotrexate, qui coule dans mes veines est une forme de chimiothérapie qui tue les cellules. Le liquide sera présent dans mon organisme de longs mois.

J'ai terminé hier soir le roman Nagasaki d'Eric Faye. L'histoire d'une femme qui vit dans l'appartement d'un homme sans que celui-ci ne le sache. Elle se blottit dans un placard à son insu et sort en son absence pour se faire du riz ou lui voler un yaourt dans son frigo. Il s'en rend compte au niveau de la bouteille de jus de fruits qui baisse. Puis parvient finalement à la chasser. Et à regretter cette présence.

J'ai chassé cet intrus dans mon petit placard, celui qui s'était installé au mauvais endroit et qui ne pouvait pas rester là. Je l'ai chassé. Je suis vide. Empoisonnée.

bras-bienveillance

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samedi 5 septembre 2015

Cette vérité, notre honte.

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Mais non, cet enfant n'est pas mort ! Mais non, il dort, il se repose, son corps est simplement là, posé sur le sable, avec ces beaux habits de petits garçons qui va faire sa première rentrée des classes. Il va se lever, sourire et partir à l'école, comme tous les autres. Les enfants ne meurent pas, pas comme ça. Mais non, ce n'est pas possible, un enfant de trois ans ne peut pas venir s'échouer sur une plage au XXIeme siècle, sous les yeux noirs des appareils photos...

Mais non, je ne vis pas dans ce pays, je ne vis pas dans ce monde, je ne suis pas de ces hommes, des ces femmes, de ces politiques, de ces occidentaux, de cette humanité qui n'en a que le nom. Je ne vis pas dans un monde où les frontières sont des lignes de démarcation, des murs parfois, des barbelés, où par peur, chacun se protège en fermant les yeux, où les hommes crèvent et ce monde s'enfout.

Et si pourtant. Et toi, pauvre conne, tu fais quoi, tu écris, tu n'as que tes mots, alors tu les tripotes un peu, ici, ailleurs, dans cette vaste vitrine de plaisanteries que sont nos écrans, qui nous laissent croire que non, on n'est pas de ces monstres qui regardent tout ça sans rien dire. On pleure, on crie. On se donne une contenance, on s'indigne, on "partage", on "aime" même, crétins que nous sommes, quand les mots nous manquent.

Et pourtant, je n'ai pas d'armes, j'ai des lamres, des mots creux, mon silence, mon respect et ma peine, qui viennent se serrer tout contre ceux de tous les autres, qui deviennent murmures fracassants, gênants, malsains, sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télé, à la Une des journaux, sur les blogs... A quoi bon, une indignation de plus, qui dans les vagues molles de notre société de mass média, viendra s'échouer morte, sur une plage, pour laisser place à une nouvelle focalisation, un autre scandale, plus dégueulasse, plus cru, plus éphémère.

J'ai honte, honte d'être là, assise, sans rien faire. Honte de ne pas trouver les mots justes, les actes forts et sensés. Je lis depuis des semaines les articles qui me permettent de comprendre. Je laisse faire, je suis de tous ces silencieux lâches. Je pense à tous ceux qui ne sont pas sur cette photo. Tous ceux qui souffrent, qui hurlent, qui se battent, qui s'épuisent, qui se meurent, dans notre silence.

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samedi 15 août 2015

L'été du dedans, l'été du dehors.

Matinée de frais, après de très longues journées de canicules, subies péniblement dans mon appartement sous les toits. L'impression de respirer de nouveau, de sortir d'une espèce de torpeur.

Cet été est véritable. On y cherche la fraîcheur de l'eau, la douceur des soirs qui s'étirent au dehors lorsque le feu du soleil a enfin voulu se cacher, l'ombre d'une façade, le calme d'une forêt ombragée, la climatisation d'un supermarché en plein après-midi...

M'ont encore traversée cet été ces impressions de dichotomie : le dedans / le dehors.

Hier encore, petite fille, l'été était synonyme de liberté. Gamines de la campagne, dès le saut du lit, ma soeur et moi nous précipitions au dehors pour y passer de longues journées de jeux. L'extérieur était notre liberté, espace sans limite, sans contour, sans règles : nos règles, nos jeux, nos délimitations... Et ce n'est qu'à la fin du jour, alors que les premiers réverbères s'allument, alors que les cris se font moins vifs et que la fatigue commence à se faire sentir, qu'éreintées, les genoux croûtés, les jambes griffées par les ronces, nous retournions au bercail pour s'y endormir devant Intervilles ou les Dents de la mer...

Aujourd'hui, le dehors de l'été, c'est les promenades, la nature sans cesse découverte et redécouverte, dessinée, photographiée, les longues heures à marcher, à parler avec Gab, les siestes dans les jardins. Mais le dehors parfois effraie, bêtement. C'est le dehors de la ville, c'est le dehors de la rencontre, de l'autre, du regard. Le dedans protège, isole, coupe du temps, de tout : on s'y vautre dans l'oisiveté. Le dedans a su protéger aussi les derniers temps de la chaleur. Volets fermés, c'est une journée d'obscurité qui s'impose pour ne pas étouffer.

Dimanche soir, autre et nouvelle vision du dehors. Un dehors agressif et concret, une autre réalité. Après une soirée avec C. et B., à regarder 2001 l'Odyssée de l'espace sur le grand écran de mon salon, je suis sortie sous une pluie battante avec mes deux chiens pour le petit pissou du soir. Je mes suis faufilée entre les gouttes et sous l'auvent de la banque, éclairée par les néons blancs crus, j'ai découvert une jeune Fleur, petite demoiselle, trempée jusqu'à l'os, à ses pieds, un sac, un chien roulé en boule. Je passe une première fois devant elle. Les deux chiens et moi bouclons notre habituel tour de quartier nocturne et lorsque nous repassons devant elle, je m'arrête, je lui demande si elle a faim. Elle me dit oui. Je lui propose de monter avec moi. Elle me suit, petit animal craintif et fatigué. Mes amis entre temps se sont couchés. Je l'installe dans mon salon et lui sors du pain, du fromage, des fruits. Elle hésite, elle mange. Elle parle peu, moi non plus, je n'ai que peu de choses à lui dire. Je lui propose une douche, elle me répond avec un sourire qui en dit long sur le luxe de ma proposition. Fleur dort dehors depuis des semaines, elle m'avoue n'avoir que peu mangé et ne s'être lavé depuis des jours. Elle est arrivée dans la région il y a trois jours, elle ne sait pas où aller. Pendant qu'elle occupe la salle de bain, par réflexe, je déplace dans ma chambre les quelques rares objets qui ont un tant soit peu de valeur (appareil photo, ordinateur, à vrai dire, je n'ai pas d'objets de valeur). En le faisant, je me dis que c'est bête, qu'elle m'inspire confiance... Quand elle me rejoint, elle me dit qu'elle va y aller, elle ne cesse de me remercier. Je lui dis que si elle le souhaite, elle peut rester et dormir sur le canapé. Ses yeux s'illuminent. Je mesure à la lumière de son regard l'angoisse qu'est le dehors pour elle. Elle a vingt ans, pas plus, elle est une jeune femme seule, elle dort dehors. 

Le lendemain, après avoir déjeuné avec moi et mes amis, elle est partie, avec un petit sac de nourriture et son jeune chien. La porte a claqué derrière elle. Elle laissait alors ce dedans protecteur pour un dehors inconnu, pour une ville hostile pour ce qu'elle est, pour un futur sans aucune certitude. Plus que jamais, j'ai vu mon dedans comme une chance, un luxe, une richesse, une base. Depuis, souvent je pense à elle, la solitude de son corps menu DEHORS.

rue

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samedi 2 mai 2015

Lu.

truffe

 

Il est minuit. Nous avons derrière nous une journée pleine de soleil. Nous avons profité de la plage et du soleil. Nous sommes arrivés ici il y a deux jours. La journée a cependant été entachée par les vomissements de Lu. Mon ami chien est souvent sujet à des difficultés digestives et nous le fait d'ailleurs souvent savoir par toutes sortes de gaz plus surprenants les uns que les autres. Mais là, ça devient inquiétant. Très inquiétant. Nous sommes sur le point d"aller nous coucher. Je me dis que demain, il faudra que j'aille chez la vétérinaire s'il ne va pas mieux. je me dis ça en me brossant les dents et lorsque je rejoins ma chambre, je trouve Lu sur mon lit (dont l'accès lui est interdit) et il a vomi deux gros tas qui sont posés devant lui. Il me regarde avec de tout petits yeux noirs qui disent "aide-moi". Je me rhabille rapidement. Avec C., nous consultons des pages internet, nous passons un ou deux coups de fil. J'hésite quelques minutes (ça me semble une éternité), puis nous décollons. A une demi-heure de route, nous trouvons devant une clinique vétérinaire une adorable jeune femme blonde à la peau mate qui nous reçoit en souriant. Elle parle à Lu, le fait monter sur une petite table d'examen. Comme d'habitude, celui-ci se laisse faire, très conciliant. Je vois ses yeux qui me disent encore "aide-moi". Mes gestes se veulent rassurants pour lui. Je pense d'ailleurs que la véto va juste lui donner de quoi faire cesser ses vomissements, mais après lui avoir palpé le ventre, elle décide de faire une radio. Pour cela, je dois m'équiper d'une armure pour l'aider à tenir Lu qui se montre très docile. J'espère que cet épisode va nous rassurer, ça ne peut pas être grave. Mais quelques minutes suffisent à laisser apparaître l'image en noir et blanc. Une énorme masse blanche se dessine sur un fond noir, au milieu des contours de Lu en gris clair. Le jeune fille me dit très simplement, sans détour que c'est "très mauvais" et qu'elle "appelle le chirurgien de garde". Je vois le regard inquiet de C. qui sort fumer une cigarette, les yeux perdus de Lu que je prends contre moi, tout contre moi, en lui murmurant des choses importantes à l'oreille. Cela ne prend que quelques minutes avant de voir une femme plus âgée, le chirurgien, dans l'encadrement de la porte. Elle parle tout de suite à Lu, l'examine et confirme ce que nous savions déjà. Il faut opérer. Elle ajoute que c'est une opération importante et qu'une anesthésie est toujours risquée, surtout sur un chien de neuf ans. "Puis on ne sait pas ce qu'on va trouver à l'intérieur". La jeune fille a préparé la salle d'opération, elle nous dit que ça va durer une petite heure, qu'il faut que nous rentrions chez nous, qu'elle nous appellera. Elle nous accompagne à la porte avec Lu dans les bras. Je le laisse derrière cette porte qui se ferme. Une heure interminable débute, je compte les minutes. L'écran de mon nouveau téléphone semble m'indiquer un temps ralenti. Nous faisons la route dans l'autre sens, jusqu'à notre bel appartement de vacances qui soudain, dans cette nuit noire et inquiétante, n'a plus du tout le même charme et a perdu tout son exotisme. C. reste à mes côtés pour partager ces trop longues minutes. Nous parlons, nous échafaudons des hypothèses, sur le "avant" et le "après". On mise, on fait des pronostics. Je suis sure qu'il ne peut rien lui arriver. Ce chien est mon ami, mon compagnon, il partage ma vie, je parle sa langue, il est fort. Le téléphone sonne. Les premières paroles, je ne les écoute pas. La politesse me passe au-dessus, je cherche simplement à mesurer dans chaque intonation la gravité de la situation, le dénouement. Tout va bien. Il n'est pas encore réveillé, mais l'opération s'est bien passée. Elles ont trouvé un bouchon de sable dans son intestin. Mon champion du monde des abrutis a mangé du sable et jouant avec une balle le jour même sur la plage. Il en a mangé au point de boucher son système digestif.

Aujourd'hui tout va mieux. Nos vacances se sont articulées autour de la convalescence du dog, sans pour autant être compromises, il a fallu aménager notre temps autour de ses médicaments, de son repos, de nos inquiétudes.

J'ai mesuré, une fois de plus, à quel point ce que l'on estime de stable et de solide autour de nous est fragile, éphémère. Lu n'est qu'un chien. Mais il est une amitié, il est une compréhension, il est une présence. Ce n'était pas son heure. C'était juste un signal. Bon chien !

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dimanche 6 juillet 2014

Inquiétude.

L'inquiétude est ma matière grise.

Elle est cette tension qui me brise.

Elle s'insinue où jamais on ne l'attend,

Dans les interstices de chaque instant.

 

Elle est irritation, comme l'étiquette d'une chemise,

La lanière d'une sandale, la poignée d’une valise,

Et sans prévenir elle devient douleur ou sang.

Elle fait du passé et du futur le présent,

Pour écraser le moment.

 

Incantation de craintes,

Chant de lamentation.

brouillard1

«S’inquiéter, c’est comme prier pour ce qu’on ne veut pas»

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