vendredi 14 novembre 2014

Le quart d'heure meurtrier.

"Cette semaine, nous avons commémoré la Grande Guerre. Nous avons hissé des drapeaux, nous avons fleuri des monuments, allumé des flammes, écouté les fanfares, baissé un peu les yeux, et pensé à eux, nos poilus courageux. Des dîners mondains aux comptoirs de tous les bars de France et de Navarre, la der des ders devait logiquement remporter la palme des sujets les plus abordés. Et puis, un événement, un cataclysme, est venu fracasser notre quotidien à coups de flash spéciaux sur nos télés, d'alertes sur nos portables, d'appels hystériques de nos proches...

La France entière s'est figée : un 11 Septembre hexagonal allait en quelques secondes bouleverser nos vies et éclipser le 11 Novembre du calendrier. Nabilla Benattia venait de se faire arrêter pour avoir poignardé son compagnon. Il s'est alors passé ce qui se passe toujours quand un pays, un peuple, a rendez-vous avec son destin. Nous nous sommes sentis unis, paralysés par la nouvelle, mais unis dans l'adversité. C'est toute la France qui s'est fait poignarder par sa poupée vivante qu'elle avait elle-même fabriquée. Chucky Benattia, prions pour toi !
"Truc de ouf !"

Oublié, les mots mous de François tentant désespérément le temps d'une émission de réveiller une libido populaire en hibernation. Disparu, la menace imminente de la plus grande épidémie du siècle. Même le ralliement de François Fillon à la longue liste des personnalités éclaboussées par la grosse soupe à scandales n'y aura rien changé. Comme à Dallas en 63, le temps s'est arrêté, et tout le monde se souviendra de ce qu'il ou elle était en train de faire ce 7 novembre 2014. "Tu as vu ?!", "Tu as entendu ?!", "C'est l'hallu !", "Truc de ouf !"... Le téléphone arabe français s'est mis en branle et la twittosphère a explosé, nous allions désormais devoir vivre dans une nouvelle ère, celle de l'après-"7 Novembre".

Alors que je tâtonnais comme tout le monde dans l'épais brouillard de cette nouvelle vie a surgi du passé un fantôme... Venu me demander des comptes... Il m'a dit qu'il s'appelait Lazare, comme la gare... Et qu'il voulait comprendre pourquoi son pays lui préférait cette Nabilla qui n'avait ni médaille militaire ni faits de guerre. Lazare Ponticelli, notre dernier poilu français, me demandait de lui expliquer Nabilla... C'est l'histoire d'une fille qui entre dans la postérité grâce à une phrase. Je lui parle du "Allô", du shampoing, du buzz... Mais Lazare ne comprend pas.
Humains de laboratoire

Je lui raconte Moundir, Diana, Steevy, Loana, Stefan, Rudy, Marie, FX, et les autres... Petits soldats d'une nouvelle télévision, chair à canon de la guerre des chaînes. Je lui explique cette jeunesse sacrifiée sur l'autel de la célébrité. La cruauté des concepts d'émissions, le sadisme des stratégies, les délations, les éliminations, l'avilissement des cerveaux, l'humiliation partout diffusée ! J'explique ces hordes de jeunes et de moins jeunes qui s'affament sur des îles, mangent des vers ou des souris, s'enferment avec des serpents, se roulent dans la fiente et le vomi, tripotent des inconnus dans l'obscurité et s'isolent de leurs proches pour nourrir leurs névroses aux yeux de tous...

Je lui confesse notre fascination collective à observer ces humains de laboratoire en train de se mettre en scène dans le seul but d'exister un peu. Lazare s'assoit, abattu, terrassé par mon exposé. Il me dit que, dans les tranchées, personne n'avait de shampoing... Mais qu'ils avaient un devoir. Il me raconte son obscurité, sa peur, ses compagnons éliminés les uns après les autres, et la voix... Pas celle de Secret Story, celle de la survie qui te maintient debout dans cette funeste loterie. Il me parle de l'absurdité de la guerre, la sienne, et les autres... De la bêtise humaine, qui ne connaît pas de limite. Il était venu pour râler un peu, parce que là-haut, avec les potos, ils aiment bien quand on pense à eux, et que là c'était vraiment l'occasion. Mais il n'avait pas mesuré l'ampleur des dégâts, ici bas. Il repart, affligé par cette troisième guerre mondiale, celle contre la connerie.

Nabilla est en prison. Les poilus ne sont plus. Et je crois qu'on est devenu fou.

À Lazare Ponticelli, et tous ses camarades. Merci. Et pardon."

croix

Bérengère Krief

Posté par Diane Groseille à 06:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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