samedi 21 novembre 2015

La conjugaison des deuils.

Un samedi matin. Le même samedi matin.

Ce matin, je me suis levée, j'avais l'impression de ne pas l'avoir fait , vraiment, depuis de longs jours. Ce matin, j'ai senti un peu de force, une semaine après, j'ai envisagé de faire le ménage, de cuisiner, de reprendre une vie, ma vie, parce qu'il faut. Ce matin, une fois encore, plus fort encore, on découvre l'horreur, la haine, la mort. En me couchant la veille, quelques informations m'étaient déjà arrivées aux oreilles, quand somnolente et épuisée, j'avais préféré aller me coucher, comme pour me protéger de tout ça, comme si à mon réveil, tout cela aurait pu ne pas exister. Gab était resté devant les écrans, une bonne partie de la nuit.

Nouvelle prise de sang la veille. J'ai su que mon injection faisait effet. Le travail de suppression opère. On a quand même prolongé mon arrêt de travail de dix jours. Parce que je suis faible, physiquement et psychologiquement. La gynéco de l'hopital m'a dit que je n'étais pas prête à affronter ma vie. J'ai besoin de "reconstruire" avant, dit-elle. Je rencontre une psychologue, face à laquelle les larmes coulent. Je me sens un peu moins vide, un peu plus légère. Comme en janvier, je passe de longues minutes, de longues heures à me saouler de ces images qui tournent en boucle, à en devenir insignifiantes, comme un mauvais alcool que l'on boit sans soif pour essayer de mieux comprendre et qui incontournablement, provoque la nausée. Plus tard, télé éteinte, déconnexion, solitude. Je ne veux plus entendre les commentaires des tous ces journalistes qui tricotent toute cette violence, surenchère de scoops et exhibition d'emotions mises en scène. Je ne veux plus lire la bêtise crasse des statuts de certains de mes "amis", ceux qui composent mon "réseau social" et qui se précipitent sur des conclusions folles, irréfléchies, dangereuses. L'obscurité s'empare avec la terreur de tous les médias.

Je suis là, enfermée dans mon cocon, dans MA douleur. Je suis chez moi, petit appartement chaud, douillet, coupé du monde. Je me réfugie à l'intérieur. On me dit ne pas sortir, de ne pas me confronter au dehors. C'est là-bas, dans cette ville, dans ces rues. Ce pourrait être l'inconnu, mais c'est à quelques mètres de l'appartement des parents de Gab, des rues que je connais bien, des immeubles familiers. Je repense à notre marche cet été pour traverser la capitale, ville-village. Je repense à cet esprit Paris.

Plusieurs personnes m'ont parlé de deuil. J'ai d'abord été surprise par ce mot. Je crois en effet qu'il me faut oublier cette petite vie qui a commencé à exister. Il s'agit de faire le deuil d'un être qui n'existe pas encore, le deuil d'un futur qu'on a déjà projeté, le deuil de tous ces espoirs qui avaient commencé à trouver un sens. Il faut dire au revoir à quelqu'un qu'on a jamais rencontré. La mort est alors partout, trois jours de deuil national. C'est soudain chez nous que ça arrive. Nos morts, nos innocents. Mais nos cadavres valent-ils plus que ceux de Syrie, que ceux de Palestine, que ceux du Liban ? Et si oui, sous quel prétexte ? Notre culture ? Notre "civilisation" ? Parce que nous sommes un pays occidental, civilisé, loin de ces "sauvages" qui s'entrertuent de toute façon depuis des millénaires et pour qui la violence est devenue une forme de quotidien, la routine de la mort.

On me dit sans arrêt que maintenant, "ça va aller". Je pense et repense cette formule. Je panse et repanse mes plaies. Une aberration de la langue française. Verbe "aller" + verbe "aller". Alors que j'ai l'impression de faire du sur place, de n'aller nulle part. Mais qui va où ? Qui est "ça" ? Moi ? Rien ne va. Le terrorisme est l'emploi de la terreur à des fins politiques, religieuses, idéologiques ou crapuleuses. Terreur. La peur semble être partout. Même pas peur ? Oui, nous voudrions le scander, l'écrire et le crier. Mais elle est bien là, dans la voix de mes proches au téléphone, dans le regard de Gab, dans les choix que nous allons faire sur les prochains jours...

Je me tais, j'écrase. Je garde les mots qui se mélangent en moi. Je ne réponds pas aux mails, aux textos, aux coups de fil. Ou alors rapidement, poliment, simplement. pour dire que je suis toujours là, que je fais ce que je peux.. Je reste évasive car je manque de mots face aux maux. Partout les mots, partout le verbe comme arme pour faire face à l'incompérhension. Le langage pour dire la douleur. Les paroles de la Marseillaise qui sont sont un appel à la guerre. Puis le silence national, face à la mort. Une minute partagée, sur les places publiques, les chaînes de télé, dans les salles de classes.

***

J'en oublie un peu mon nombril, mon corps (et ce que je n'ai pas tout a fait terminé d'écraser en moi) vers lequel je suis tournée depuis huit jours, et je regarde dehors, autour, au-delà. Je n'ai pas envie d'ajouter cette peine à celle dont je dégouline déjà, je n'ai pas envie de multiplier mon incompréhension à celle des autres, je ne veux pas créditer ceux qui souhaitent la division, je veux me soustraire et toute cette injustice exponentielle à la mienne. Mais tout est là, tout se conjugue. L'individuel et le collectif.

Je conjugue et je superpose ces mots, ces morts, ces deuils. Ils ont en commun l'inconnu et l'innocence. On a tué des entités que je ne connaissais pas, injustement. Mais dans les deux cas, c'est un peu de moi qui a été tué. Un peu de mon espoir, de ma joie de vivre, de mon insouciance. Et tout cela dans toute cette lumière, cette chaleur, cet automne qui n'en finit pas de flamboyer.

5

Posté par Diane Groseille à 13:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,


vendredi 13 novembre 2015

Tuer.

Battue, foutue, exténuée

Tu tues tout

Tu tues ton foetus, sorte de tumeur

Tu évacues tes vétustes tuyaux, tubes et utérus

Tunnel éteint

Tu tutoies le tumulte brut

Inutile statue sans but

Aux seins pointues, dévêtus

Tu chuttes, tu buttes

Upercute de pute

Tueuse. 

***

tunnel

On m'impose une semaine d'arrêt de travail. Je passe par trois phases. La première, les complications : il va falloir prévenir mes différents employeurs qui vont râler, sans aucun doute et il va falloir par la suite rattraper tous ces cours. Phase deux, on comprend à la tête du médecin que c'est non négociable, que c'est utile, qu'elle ne cèdera pas, on se soumet alors et on se dit qu'on va forcément s'emmerder. Troisème phase, on liste mentalement tout ce qu'on n'a jamais le temps de faire (ces satanaées listes à rallonges dont on ne voit jamais le bout et qui pourrissent la conscinece de tout moment de repos) et on se dit donc, mais oui, allons bon, pourquoi pas...

 

Puis on m'a injecté ce poison, dans la fesse droite. Et je n'avais pas imaginé à quel point il allait m'être impossible de travailler...

 

On ne m'avait pas dit la tristesse à venir. Sur le moment, je n'avais pas compris le deuil. Je n'avais pas mesuré la vie qu'il fallait saluer, laisser s'en aller, chasser.

On ne m'avait pas prévenu que j'allais manger sans fin, sans faim, pour remplir ce vide intersidérale que mon corps creuse dans mon ventre, ce trou noir, ce néant.

On ne m'avait pas signalé que mon corps allait saigner, autant, tellement, par vagues, par morceaux, par torrents de larmes noires.

On ne m'avait pas prédit la douleur. Les crampes fourbes et prolongées, élastiques de souffrance. Les pliures de l'âme au coeur du corps. Origami d'uterus pour faire des formes que personne ne reconnaîtra jamais.

On ne m'avait pas avertie pour l'attente, les longueurs, les vides, le non espoir, le silence.

On ne m'avait pas évoqué les hormones. Les montagnes russes d'émotions. Les crises de suffocation à s'en étrangler avec des sanglots et des cris. Une pelote de nerfs qui te tricote des angoisses. Un sac de noeud de merde.

On ne m'avait pas informée qu'il me fallait prendre ce temps, cette douleur, ces efforts, pour tuer.

Posté par Diane Groseille à 08:36 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

lundi 29 juin 2015

Tom et l'autofiction.

Mes vacances débutent officiellement dans quelques heures. Demain midi exactement. Le mois de juin fut difficile, comme chaque année. Je ne sais pas trop l'expliquer. C'est toujours une tension que de travailler en pointillés. J'ai eu beaucoup de temps pour moi, sans trop savoir comment l'utiliser. Parce qu'il y a toujours cette attente, que je ne sais pas gérer. Je me retrouve épuisée par mon impatience.

table-de-chevet

Durant ces longues journées de juin, souvent vides, je prends plus de temps pour lire. Et j'ai des projets de lecture bien trop ambitieux pour cet été. Dans les stocks de mon homme, en tant que dame de compagnie lors de dernières expositions, j'ai picoré des dizaines de livres qui s'entassent au pied de mon lit.

Je lis en ce moment Tom est mort de Marie Darieussecq. J'ai acheté ce livre sur des puces, à 1€, un jour de grand soleil, dans un des plus beaux village de France, en vue des vacances à venir, parce que le titre était simple, la couverture était blanche.

Je suis entrée très vite dans ces mots. Une femme écrit dans un cahier dix ans après la mort de son fils. Elle livre ses réflexions, naturelles et authentiques, crues et violentes. Elle décortique le vide laissé par la mort, par l'accident, elle parle du néant qui suit, de la difficulté de vivre sans l'enfant. Je lis les premières pages et j'interromps ma lecture. Un peu sonnée, je me sens voyeuse dans cette lecture bouleversante, face à tant d'intimité, d'impudeur, de souffrance. Il faut que je vérifie si ce récit si "vrai" l'est vraiment. Il me faut quelques secondes pour qu'un moteur de recherche me livre le mot "autofiction". Bien sur, je poursuis ma lecture, mais je suis dérangée. Ce petit Tom qui n'est plus, n'a en fait jamais été. Je me sens un peu trahie. On m'a sali le fameux pacte autobiographique...

Je pense à Tom et me vient cet autre Tom, le Tom de Xavier Dolan, lui aussi fasciné par la mère, lui aussi objet de fiction dans ses propres films.

Je réfléchis beaucoup à l'importance d'écrire pour soi, d'écrire sur soi... Et je lis...

Posté par Diane Groseille à 09:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,