jeudi 5 mai 2016

Sardinia.

En janvier, en pleine course absurde et déraisonnable. Gab me dit "calme-toi, ça va bien se passer". Il me fait le décompte de "ce qui reste". Je me sens comme un boxeur sur un ring, je viens me poser, défoncée, les idées en sang, entre deux raclées interminables, sur le petit tabouret dans l'angle droit et je crache ma fatigue et ma tristesse dans une bassine. Il me dit "tu sais quoi ? Il te faut des vacances".

Une soirée noire, entre deux paquets de copies à corriger, traces de stylo rouge sur ma vie, nous réservons une semaine en Sardaigne. Les images de ces plages paradisiaques viennent s'imprimer quelques secondes à peine sur fond de douleur, comme un ailleurs de dessin animé, un monde qui n'exsite pas. Commence alors le vrai décompte, que Gab n'oublie pas, qui me semble irréel. "Courage, il te reste trois mois". J'entends, "baisse pas les bras, ça va durer 10 ans".

Entre temps, j'ai été déclarée KO debout. Je suis descendue du ring (on m'a poussée de force) et j'ai continué à morfler. Puis est arrivé ce 8 avril, jour de ma fête, jour de départ. Je ne l'avais pas préparé, je n'y avais même pas pensé. Valise vide, tête vide. Cet espoir d'exotisme aurait pu panser ma souffrance, mais c'était comme mettre un sparadrap Dora l'exploratrice sur la gueule explosée de Mohamed Ali. Alors, soudain, on est montés dans un avion, et on a débarqué une heure et demi plus tard sur ces plages qui n'existaient qu'en A6, couleurs trop saturées, trop contrastées.

Dans la réalité, nous étions juste à côté de la carte postale. La saison n'avait pas commencé, les touristes se comptaient sur les doigts de l'hotesse qui nous annonçait qu'il faisait 25°C à Olbia. Nous avons erré dans les rues de cette bourgade qui n'a presque pas de raison d'être sans ses touristes. Puis nous avons loué une petite fiat 500 qui nous a menés où nous voulions, sous le soleil juste en dessous, là où le ciel et la mer s'embrassent. Cités balnéaires désertiques, plages de naufragés solitaires, résidences "fantôme".

Qu'il fut étrange de retrouver, à mes côtés, si loin de mon univers, la bestiole, fidèle au poste, efficace, collée à mes basques. En regardant les photos, parfois, il me semble voir son ombre dans toute cette luminosité.

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lundi 25 avril 2016

Des maux & mes pas - La pénombre.

 

montagnes1Un matin, le vent. Fin novembre.

Si un film existait sur ma vie des derniers mois, on y verrait des images en boucle. La nuit, la pluie, toujours les mêmes gestes, les mêmes trajets. La clé sur le contact, mes pas dans les couloirs, lumière artificielle, un stylo rouge sur une copie qui gribouille à l'infini, les réveils automatiques et cauchemardesques. Pas de visage. Pas de regard. Pas de paroles.

J'ai d'abord cru à une période de fatigue, à cette simple difficulté, légitime, à faire face à un emploi du temps ingérable, impossible. Souvent, on me demande comment j'arrive à en faire autant, comment je fais. Alors quand je peine, je me dis d'abord que bien sur, c'est normal. Puis c'est l'hiver, la lumière s'éteint, je pars le matin dans la nuit, je reviens sans avoir parfois vu un rayon de soleil, mon travail de la journée éclairé par des néons.

Le travail, mon métier, est devenu torture. Non seulement il a perdu de son sens, mais il me fait mal. Il me tiraille, il me pousse hors de ma propre vie, il exige de moi ce que je ne peux plus, des heures et des heures d'efforts, construction de cours, élaboration de supports, bulletins, validation de notes, commentaires remarques individuelles, remarques générales, retours de mails, présence sur les conseils de classes... La barque est trop pleine. La barque peine. La barque coule.

Souvent, alors que je tente de mettre en relief mes maux, de les comprendre, je veux voir un sens à l'accident / l'incident récent. Car je cherche des explications cohérentes et raisonnées à ce qui ne peut l'être complètement. Je souffre encore beaucoup de ce que je considère comme un échec : la perte de ce petit être qui n'était pas encore vraiment une vie, un truc en devenir. J'ai repris le travail vite, pour anesthésier tout ça, pour éviter de cogiter, parce qu'il fallait que ça aille mieux. Je regarde d'au-dessus cette année 2015. Une année bien difficile. Beaucoup d'inquiétudes (l'opération de mon Lu, mon nouveau job), beaucoup de choix difficiles (quitter un employeur, en "adopter" un nouveau, créer une boîte), beaucoup de peine (le deuil en exponentiel, des séparations autour de nous, de celles qui ne nous appartiennent pas mais qu'on subit en voyant une personne chère s'éloigner), beaucoup de drames (individuels, collectifs), beaucoup de tensions. Puis peu de repos, peu d'exotisme, pas de "vacances", pas de recul...

***

Un matin, le vent - Janvier.

Je suis déjà debout depuis trois bonnes heures, j'ai déjà corrigé deux paquets de copies, j'ai parcouru en voiture, en pilote automatique, les quelque 50 kilomètres qui me séparent de mon lieu de travail du jeudi. Comme souvent le matin, pas assez reposée, pas assez objective, j'ai pleuré au volant, dans cet habitacle, seule cellule où, semble-t-il, je me retrouve un peu moi-même. J'ai garé ma voiture, loin, pour ne pas payer toute la journée, et je traverse cette ville dans la pénombre, chargée de mes sacs (de toute cette organisation lourde et embarrassante, de tout ce poids, de toutes ces questions, de toute cette perte de sens). Mais j'avance. Avec cette certitude "si tu avances, tu ne tombes pas". Je suis sur le trottoir, à l'arrêt, je regarde les lignes au sol et le petit bonhomme rouge en face, bras et jambes tendues. Je suis le petit bonhomme rouge devant ces lignes tracées au sol. Il fait toujours nuit. Il fait nuit dans ma vie. Le flot continu des voitures, les lignes persistantes tracées par la lumière des phares mouillés. Au loin, une sirène, stridente, du bleu découpé dans le champ de vision, et sans m'en rendre compte, je fais deux pas sur la route. Un. Deux. Et sans m'en rendre compte, je dis, à voix haute me semble-t-il "arrêtez-moi". Dans ma tête, ça prend le sens de "arrêtez ça". Une voiture fait un écart, je recule, je remonte sur le trottoir, où j'attendais et je réalise ma bêtise, le ridicule de la situation. Je crois que je me suis dit, un instant, que c'était une solution pour ne pas affronter ma journée et celles qui allaient suivre. Il ne s'est rien passé. J'ai fait ensuite les pas lourds qui me séparaient de mes salles de classe et j'ai assuré les heures de cours de cette longue journée et de celles qui devaient suivre.

Mes journées de cours ressemblent à des gouffres dans lesquels je me jette chaque matin. Parfois, sérieusement, en claquant la porte derrière moi, très tôt, je ne suis pas tout à fait sure de rentrer le soir. Et j'ai souvent le sentiment en poussant ma porte le soir que plusieurs jours se sont écoulés, que mes heures se sont étirées, souffrantes, malades. Je reviens creuse, vidée, épuisée, VIEILLIE. Je me suis dit l'autre soir que chaque journée était comme cette péripétie du film Interstellar de la planète "eau" sur laquelle on reste quelques minutes et dont on revient pour réaliser que de très longues années se sont écoulées...

 

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Seules pistes d'éveil ou du moins de maintien d'une certaine stabilité : manger et dormir. La bouffe est une drogue. Moi qui n'ai jamais faim avant midi, je me réveille en ce moment très tôt, mue par une faim animale. En morfalant, j'ai l'impression de remplir un vide, un néant de sens, une faille. Je me "récompense", je me "console". Leurre. Mon corps en est devenu détestable, boudiné dans ses complexes, dans une enveloppe grasse de malaise. Ficelé dans mes fringues, à en avoir mal (physiquement et moralement). Et je pourrais dormir constamment. Le sommeil est un refuge même si j'ai l'impression qu'il ne soulage plus. J'en manque, mes nuits sont si courtes et agitées que je me réveille courbaturée, crispée, douloureuse. Lorsque je peux vraiment me "reposer", mes nuit sont ponctuées d'angoisse, de rêves fous, de courses, de cris. Tout ce que je cherche encore dans mes nuits, c'est l'oubli. Mon corps est une boule de colère cimentée de lassitude.

***

Un matin, le vent - Mi-mars.

Lundi, 5h30. Comment en suis-je arrivée là ? Je ne m'en rends pas compte, mais j'ai travaillé tout le week-end, à l'exception d'une sortie au théâtre le samedi soir (et encore, j'y suis allée parce que les billets étaient pris, que des amis nous attendaient, sans quoi, je ne me serais pas arrêtée de travailler - j'y ai trainé ma mauvaise conscience). Je ne voyais pas ces alignements d'heures à corriger des copies, à valider des notes, à préparer des cours. Je ne voyais pas tout le travail accompli. Je ne voyais pas que j'enchainais une semaine de plus de trente heures de cours avec un week-end de près de vingt heures de travail. Je voyais CE QUI RESTAIT A FAIRE. Beaucoup trop. Hier soir, tard, j'ai posé mon stylo rouge. Autour de moi, la table du salon toute encombrée de copies, des tasses de thé, des mouchoirs parce que j'ai encore pleuré, des restes de tablettes de chocolats, carburant artificiel. A vrai dire, toutes les surfaces planes autour de moi étaient recouvertes de copies, de feuilles de cours, de fichiers d'examen, de photocopies... Statique, dans ma tête je courais. J'ai vu qu'il était tard, je savais que j'avais besoin de sommeil, parce que le jour qui allait suivre comprenait 8 heures de cours et 4 heures d'ateliers théâtre - ajoutons à cela une heure et demi sur la route, des copies, encore des copies, et une demi heure à midi pour relier deux centres de formation. J'ai fais les calculs. Je me suis brossé les dents. Je me suis couchée. Et là, dans le noir, les sanglots ont explosé, encore, mais plus fort. Étouffant, j'ai suffoqué dans mes larmes. Parce que là, couchée, ma tête travaillait toujours, elle composait la journée du lendemain, elle préparait les jours à venir, elle envoyait les mails en retard, elle faisait des listes. Je savais que même en me levant 4 heures plus tard, c'est à dire très tôt, je ne parviendrais pas à tout faire. Alors je me suis relevée. J'ai bien pensé, "arrête ça, c'est pas sérieux, c'est même ridicule, tu as besoin de dormir". Mais je me suis bien relevée. Et j'ai travaillé, encore, j'ai senti toute la nuit mes cervicales qui ont crié, mon dos qui gémissait, qui craquait, mes yeux piquaient, et les sanglots encore que j'ai étouffés pour ne pas manquer d'air.

Et soudain, j'en suis là, je pose un regard sur l'horloge. Lundi, 5h30. Je sais que je n'ai toujours pas fini. Je m'engueule intérieurement : comment m'y suis-je pris pour ne pas être capable de faire plus, plus vite, mieux. Je m'en veux tellement. Je pleure, lourdement, nerveusement, douloureusement, je m'entends gémir tellement je souffre. Et je comprends que je ne peux plus, que ce n'est plus possible. Que ça ne fera qu'un échec de plus à ajouter à toute cette liste qu'est ma vie insensée. Je pense d'abord à prendre la journée. Mais Gab quand il se lève me dit d'aller voir le médecin. J'entends ces mots dans sa bouche depuis des mois, mais je ne les comprends pas, et je suis persuadée que je peux aller au bout. Que je dois.

Autour de moi, j'ai entendu souvent ce mot si laid, "burn out". Il est "tendance", on le cuisine à toutes les sauces et les médias s'en délectent. On m'a dit de faire attention, on m'a parlé d'un collègue, d'un ami, d'une connaissance qui s'était fait tacler sans le voir venir par cette grosse bête sournoise et vicieuse. Burn out. Brûlé dehors. Au contraire, de mon côté, je me sens éteinte dedans. Exctinct in. Plus envie de rien. Ce qui me fait vibrer habituellement, mes catalyseurs, mes vecteurs de force, sont à l'arrêt. Plus de motivation, aucune, une impression de fatigue dégueulasse qui me colle à la peau, qui me coupe la respiration, qui ralentit la circulation de tous mes fluides. Écrire, dessiner, faire la cuisine, enseigner, partager, jouer, se projeter, imaginer, raconter : autant de motivations éteintes. Asphyxiées. Insensées.

Je vais voir le médecin dans l'après-midi. Je suis là, mais je suis absente. Ce n'est pas vraiment moi. Je vois cette femme, lourde, lâche, écrasée qui tente de trouver des mots pour dire ce qu'elle nie depuis des mois. Il me parle immédiatement d'arrêt de travail. Je lui dis que ce n'est pas possible. Il répond que ce n'est pas négociable. Bien sur, j'y avais pensé. Mais mes employeurs, que vont-ils dire, que vont-ils faire ? Et mes étudiants, je ne peux pas les laisser comme ça... Je lui explique un peu, vaguement, comment ça se passe. Je lui parle de cette femme en particulier, ma directrice depuis septembre, qui me détruit, qui exige tant. Celle par qui tout a perdu son sens. Il murmure, mais je l'entends bien, le mot "connasse". Puis il me dit que je ne dois rien à ces gens, que si je suis "dans cet état là", c'est à cause d'eux. Il dit aussi le mot dépression.

 

***


Un matin, le vent - Fin avril

Comment écrire quand on ne respire plus ?

Alors, elle est là, elle est de retour. Dépression. J'ai mis des semaines à la nommer et à l'accepter, à la regarder dans les yeux, mais je ne doute plus aujourd'hui. Tous les voyants sont au rouge. Je retrouve mes peurs passées, que je croyais effacées. Les indices sont là : les sueurs nocturnes, l'absence d'envie(s), la peur des autres, du dehors, du regard, la perte totale de confiance, l'estime de soi en berne, le dégoût, la honte, la faiblesse. La terreur parfois, souvent.

Je voudrais voir partout des explications à l'état dans lequel je suis aujourd'hui, mais tout est flou. J'ai peur de ce qui suivra. Écartelée entre un passé triste et un avenir effrayant. Deux seules certitudes, écrites en moi : la culpabilité (de ne pas faire plus, de ne pas faire mieux) et l'échec qui est présent partout où mes yeux se posent... J'ai le sentiment de devoir m'excuser de tout, tout le temps, je ne me sens plus légitime nulle part. Cabossée, abîmée, courbaturée. J'ai couru derrière une vie idéale : je serais forte, j'aurais le temps de faire tout, je tiendrais mes objectifs, je serais exemplaire, parfaite. Or, aujourd'hui, le moindre petit objectif semble trop compliqué, inaccessible. J'ai le sentiment d'être seule, incapable. Je m'en veux, je m'en veux tant. De ne pas y arriver. De ne pas être plus efficace. De ne pas être plus forte. J'ai une telle volonté de bien faire, de répondre à toutes ces exigences et je me sens si seule face à ces montagnes d'objectifs, qu'un gouffre se creuse, toujours plus profond entre ce que je voudrais faire en tant qu'enseignante / femme / amie et la réalité de la vie qui est la mienne.

Je suis en arrêt depuis un mois. Les crises d'angoisse sont récurrentes. Plus de souffle, le ventre en vrac, l'agitation. Je suis incapable de me concentrer, même sur ce que j'aime habituellement*. Je n'ai plus de désir (dans tous les sens du terme). Je suis épuisée, je me sens cassée, démolie.

Nous sommes partis en Sardaigne la semaine dernière. C'était programmé de longue date et le médecin m'a dit que ça me ferait du bien. Qu'il est étrange de se retrouver sur des plages paradisiaques et si lumineuses avec cette masse noire à l'intérieur et ce boulet d'angoise qui ralentit chaque geste.

On me dit que ça va passer, on me dit qu'avec le temps, tout va s'arranger. J'entends mille fois cette putain de phrase "t'as touché le fond, tu vas remonter". Je suis collée au fond.  JE ME MANQUE.

 

* L'écriture de ces queqlues lignes m'a demandé des mois. A l'état de brouillon, ce texte a été remagné, supprimé, réécrit et trituré des dizaines de fois. Je suis désolée de ce que je livre ici de désolation et de noirceur.

 

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vendredi 13 novembre 2015

Tuer.

Battue, foutue, exténuée

Tu tues tout

Tu tues ton foetus, sorte de tumeur

Tu évacues tes vétustes tuyaux, tubes et utérus

Tunnel éteint

Tu tutoies le tumulte brut

Inutile statue sans but

Aux seins pointues, dévêtus

Tu chuttes, tu buttes

Upercute de pute

Tueuse. 

***

tunnel

On m'impose une semaine d'arrêt de travail. Je passe par trois phases. La première, les complications : il va falloir prévenir mes différents employeurs qui vont râler, sans aucun doute et il va falloir par la suite rattraper tous ces cours. Phase deux, on comprend à la tête du médecin que c'est non négociable, que c'est utile, qu'elle ne cèdera pas, on se soumet alors et on se dit qu'on va forcément s'emmerder. Troisème phase, on liste mentalement tout ce qu'on n'a jamais le temps de faire (ces satanaées listes à rallonges dont on ne voit jamais le bout et qui pourrissent la conscinece de tout moment de repos) et on se dit donc, mais oui, allons bon, pourquoi pas...

 

Puis on m'a injecté ce poison, dans la fesse droite. Et je n'avais pas imaginé à quel point il allait m'être impossible de travailler...

 

On ne m'avait pas dit la tristesse à venir. Sur le moment, je n'avais pas compris le deuil. Je n'avais pas mesuré la vie qu'il fallait saluer, laisser s'en aller, chasser.

On ne m'avait pas prévenu que j'allais manger sans fin, sans faim, pour remplir ce vide intersidérale que mon corps creuse dans mon ventre, ce trou noir, ce néant.

On ne m'avait pas signalé que mon corps allait saigner, autant, tellement, par vagues, par morceaux, par torrents de larmes noires.

On ne m'avait pas prédit la douleur. Les crampes fourbes et prolongées, élastiques de souffrance. Les pliures de l'âme au coeur du corps. Origami d'uterus pour faire des formes que personne ne reconnaîtra jamais.

On ne m'avait pas avertie pour l'attente, les longueurs, les vides, le non espoir, le silence.

On ne m'avait pas évoqué les hormones. Les montagnes russes d'émotions. Les crises de suffocation à s'en étrangler avec des sanglots et des cris. Une pelote de nerfs qui te tricote des angoisses. Un sac de noeud de merde.

On ne m'avait pas informée qu'il me fallait prendre ce temps, cette douleur, ces efforts, pour tuer.

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mercredi 11 novembre 2015

Le poison.

C'est avec une ligne rose claire, tout juste parallèle à une autre plus foncée, que tout débute. Ça se passe un vendredi matin, il y a quelques jours, à 5h30. J'en réveille mon Gab pour lui montrer le bâtonnet sur lequel je viens de faire pipi. Je lis dans l'obscurité de notre chambre son sourire et ses gestes tendres. La journée n'est que douceur et espoirs nouveaux. Dans l'après-midi, je me rends chez mon médecin pour une confirmation, il me prescrit une prise de sang que je fais dans la foulée. Le samedi matin à 9h, une voix monocorde me confirme au téléphone que je suis enceinte.

Les temps qui suivent sont chargés de rêves tout doux et de projets qu'on osait pas dessiner jusqu'alors.

Voilà deux ans et demi que nous attendions ce petit "miracle". On en était arrivés à faire ces fameuses analyses pour vérifier que tout était bien à sa place. On en était arrivés à se dire que peut-être ce n'était plus possible. On en était arrivés à se faire une raison. On avait même eu cette discussion, il y a quelques semaines à peine, nous nous étions dit qu'elle était belle notre vie, qu'elle avait du sens, que si ça devait être comme ça, nous saurions faire en sorte que ce soit beau quand même, parce que ça l'a toujours été.

Alors quand soudain, contre toute attente, c'est là, c'est réel, on trace les lignes du futur. On se plaît à se projeter. Une annonce à la famille pour Noël, quel joli cadeau ! Des petits travaux, une place à faire dans l'appartement, une réorganisation de notre lieu de vie. Un prénom. Un bébé d'été puis une vie à trois. Puis on pense à peine au boulot, et à tous ces soucis qui épuisent depuis la rentrée : c'est secondaire. Gab est plein d'espoir. Je veux pourtant être plus prudente. Je sais que les trois premiers mois, à mon âge plus encore, sont jalonnés de risques. D'autant plus que ce qui m'a poussé à faire ce test, c'est le conseil téléphonique de ma gynéco alors que je l'appelais inquiète pour des signes étranges, des choses inhabituelles, des pertes brunâtres. Mais on me dit que tout va bien, mon médecin me dit même avec un sourire radieux "mais ce n'est pas une maladie Madame"... Gab chasse mes soucis avec son déferlement de bonne humeur.

Puis il me faut prendre soin de moi. Je commence à glaner des informations : ce que j'ai le droit de manger, ce qu'il me faut éviter, les conseils à suivre, les habitudes à prendre. J'abandonne le thé pour les tisanes, j'oublie les fromages au lait cru, je tire déjà un trait sur les sushis (seules chairs animales que je mange encore, mon pêché mignon). Je me renseigne sur des achats de vêtements, mes seins gonflent déjà et je me dis que mes pauvres soutien-gorges ne les soutiendront plus longtemps.

Puis vient ce matin là. Je me rends à l'un de mes cours. Je gare ma voiture de l'autre côté de ce grand axe que je traverse de quelques foulées. Je galope pour avoir le temps de préparer ma classe. J'arrive en salle des profs, je ne veux pas écouter les douleurs sourdes. Je monte dans ma salle de classe et j'acceuille mes élèves. Je ne veux pas sentir ces crampes, ces signaux forts au creux de mon ventre. Je ne veux pas sentir ce qui coule entre mes jambes. Je suis bien décidée à tenir le coup. Je m'aveugle en donnant un cours rythmé et énergique, je sollicite les échanges avec mes élèves, je me plonge dans les questions de méthode et les objectifs du concours.

Mais à midi, l'évidence est là, il faut se rendre aux urgences. Je passe à la maison et Gab me rassure encore "tu ne sais pas, on verra bien". mais j'ai tu depuis de longs jours ce que je sais : quelque chose ne tourne pas rond.

...

Nous avons attendu de très longues heures dans une petite salle sinistre. La lumière vive de cette belle journée d'automne s'est éteinte progressivement, laissant place aux néons agressifs des plafonniers. A 16 heures, la douleur claquait dans ma tête et dans mon ventre, alors qu'on me fouillait l'intérieur et qu'on m'annonçait une grossesse extra uétrine. Il a fallu la confirmer avec une prise de sang. Encore deux heures à attendre. J'ai refusé de rester sur place, dans ce cadre affreux. Nous sommes rentrés, comme des zombies, faisant fi des consignes des médecins et des infirmières. Nous avons parlé si peu, nous avons pleuré. A notre retour, la jeune médecin s'est appuyée sur les taux sanguins pour confirmer et nous expliquer que nous avions le choix entre une injection toxique pour tuer le foetus et une opération chirurgicale. Des inconvénients dans les deux cas. Nous avons choisi le poison, qui semble être moins intrusif. Qui semble oui... Elle m'a laissée, encore, dans la salle d'attente. J'aurais voulu déchiqueter les magazines poisseux posés là, qui avaient été feuilletés par toute l'agoisse qui a défilé ici. Quelques minutes plus tard, j'ai vu repasser le médecin dans le clouoir, je l'ai suivie et je suis rentrée dans son bureau derrière elle, elle était seule, par chance. J'ai voulu être sure qu'elle ne se trompait pas, qu'on allait pas tuer mon bébé pour rien. Elle m'a montré, les chiffres, la place de ce bébé qui n'a pas su sortir de ce couloir où il était resté bloqué, les signes, mes pertes brunes (évidentes à ses yeux mais que ni ma gynécologue, ni mon généraliste n'avaient jugé utile de prendre au sérieux). J'ai pleuré sur son bureau, mais j'avais besoin de l'entendre. On m'a fait une injection dans la fesse droite. Cette vieille infirmière qui m'a piquée, m'a demandé si j'avais déjà des enfants. Non. Mon non a été suivi d'un silence gêné. je comprendrais dans les jours qui suivraient, en le disant à quelques personnes autour de moi, par la force des choses, que cette question se voulait rassurante, l'interlocuteur se raccroche à ça. Si au moins j'ai un enfant, j'ai déjà quelque chose, mais je n'ai rien. Et cette vieille femme et son silence maladroit m'ont révoltée. j'ai eu envie de lui demander de se taire, sa politesse et son empathie m'ont donné la nausée.

Nausée. Les trois jours qui suivent sont cauchemardesques. Je dors, je pleure, je suis épuisée. Quand j'ouvre les yeux, c'est pour voir cette réalité si moche : je suis en train de tuer le premier bébé (et peut-être le seul) que j'ai accueilli dans mon ventre. La douleur physique est violente. Un écrasement, une destruction intérieure. Le peu de temps où je suis éveillée, je m'abrutis de séries, de films, je fais défiler devant mes yeux des histoires, peu importe lesquelles, pas la mienne. Je m'étouffe, je me noie. Je me blottis dans la douleur de mon Gab, dans ses espoirs éteints, soufflés. Nous conjuguons nos peines. Il est très présent pour moi, prend soin de nous en nous préparant de bons petits plats, de la chaleur et du réconfort. Il me parle, il m'écoute, il me connecte à cette réalité et nous parvenons à la voir progressivement moins laide qu'elle ne l'est.

J'en suis au jour 5. Je commence à sortir la tête de l'eau. Je suis en arrêt pendant 5 jours encore (une semaine en tout). Je n'imagine pas ce qu'aurait été cette semaine s'il avait fallu aller travailler. Je me suis noyée à l'intérieur, je n'auaris jamais trouvé la force. Je suis allée hier faire la première prise de sang, les résultats semblent bons, le taux est nettement descendu, ce qui veut dire que ce petit morceau de bébé est bien en train de mourir en moi, le poison le tue. Mais il faudra encore attendre plusieurs semaines pour en être à zéro. Tous les soirs, il me faut à nouveau gober une petite pilule contraceptive, pour éviter de tomber enceinte sur les trois mois à venir, parce que je suis "toxique". J'ai su d'ailleurs que ce poison, le méthotrexate, qui coule dans mes veines est une forme de chimiothérapie qui tue les cellules. Le liquide sera présent dans mon organisme de longs mois.

J'ai terminé hier soir le roman Nagasaki d'Eric Faye. L'histoire d'une femme qui vit dans l'appartement d'un homme sans que celui-ci ne le sache. Elle se blottit dans un placard à son insu et sort en son absence pour se faire du riz ou lui voler un yaourt dans son frigo. Il s'en rend compte au niveau de la bouteille de jus de fruits qui baisse. Puis parvient finalement à la chasser. Et à regretter cette présence.

J'ai chassé cet intrus dans mon petit placard, celui qui s'était installé au mauvais endroit et qui ne pouvait pas rester là. Je l'ai chassé. Je suis vide. Empoisonnée.

bras-bienveillance

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mercredi 23 septembre 2015

Journal de corps.

Voilà des semaines, des mois, que je me dois, c'est inscrit quelque part, de parler de mon corps. De lui parler sans doute. Parce que le dialogue a été rompu. Ou peut-être bien que même il n'y a jamais vraiment eu de dialogue. Il y a bien sur les exigences que j'ai envers lui et les douleurs qu'il me répond. Mais pas de véritable communication. Or moi, mon corps, nous nous approchons de la quarantaine. Et c'est peut-être les nombreuses années qu'il m'aura fallu pour comprendre, doucement, progressivement, parfois dans la souffrance, que ce n'est pas juste une boîte, pas juste une enveloppe. C'est un tout.

Parler de mon corps, parler avec lui, c'est accepter de le voir vieillir. Accepter que beaucoup de facilité est déjà derrière nous. Accepter que tout ce temps, il m'a envoyé des messages que je n'ai pas toujours su ou pas toujours voulu entendre.

Aujourd'hui, il change. En partie parce qu'il m'échappe, il s'inscrit dans le temps. En partie, parce que je le souhaite, me tournant davantage vers lui, à l'écoute. J'intègre donc une nouvelle catégorie, pour celui jusque là sourd et muet. Pour un dialogue, des questions, de moi à lui, de moi à moi.

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