vendredi 6 mai 2016

"Je ne vois personne".

canapé

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Quand on souffre, on se perd, on coule, on est pris dans le courant, on essaye de s'accrocher aux branches, pour ne pas sombrer complètement. On est seul, contre tous, contre soi-même. On entend à peine le soutien, les échos des paroles apaisantes, le murmure de ceux qui veulent aider se perd dans la douleur. .

Pourtant, autour de moi, des dizaines de bonnes volontés. Les mots se trouvent réconfortants. Je veux bien admettre que je suis "malade", et que ça se soigne. Je concède. Parce que c'est plus simple à accepter que l'échec. Alors, de loin me vient cette multiplication de "guides". Et chacun y va de son "bon" conseil. Ça commence en général par "tu vois quelqu'un ?"...

... Arrive ensuite un patchwork des plus colorés...

 

"J'ai vu un accupuncteur, quelqu'un de merveilleux, je me suis sentie très fatiguée tout de suite après et ensuite, tout allait mieux"

"C'est une kinésiologue, tu verras, elle est très efficace"

"Repose-toi, dors, ça va passer tout seul"

"Il m'a manipulé, je ne lui ai même pas parlé et il m'a dit que tout ça remontait à 7 ans, quand j'ai rompu avec mon ex, il dit que je porte encore cette culpabilité physiquement"

"Seroplex, c'est radical"

"Il faut que tu te fasses suivre"

"Je fais de la danse intuitive, ça a changé ma vie"

"Il te faut une psychanalyse, une vraie"

"Les accords toltèques, c'est bouleversant"

" Un psychiatre, je te dis, les psychologues, c'est pas remboursé"

"Attaque, va aux prud'hommes, bats-toi, ça va te permettre d'extérioriser toute cette colère. Le reste, c'est des foutaises"

"Ne fais rien, plus rien, attends, prends le temps"

"Ma soeur a vu un sophrologue fantastique, il l'a conseillé sur son alimentation, son sommeil et depuis elle n'est plus la même"

"Il a vu un type qui fait de la médecine chinoise, rien que des plantes, c'est sensationnel"

"T'as essayé l'homéopathie ?"

"Moi, j'ai fait une détox sévère et je suis passée au cru, tu sais, il parait que tout vient du ventre, on est ce qu'on bouffe"

"Y'a dix ans, j'ai fait Compostelle, je me suis retrouvé. Marche, y'a que ça de vrai"

"Et sinon, je connais une somatothérapeute, tu veux son adresse ?"

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Face à ce torrent de bonnes volontés, je me suis perdues dans mon torrent de désespoir. Plutôt que de choisir, pendant de longues semaines, je n'ai rien fait. J'ai boudé les antidépresseurs que m'avait prescrits mon médecin et je n'ai contacté personne. JE N'AI VU PERSONNE. J'ai complètement bloqué sur l'idée de "me faire suivre" et de "voir quelqu'un". Sans doute trop de clichés associés à toutes ces notions. D'un côté, le stéréotype du psy classique et moi sur un divan, de l'autre, une espèce de belle soupe de développement personnel à tendance "dérive sectaire" qui ne m'attire pas du tout. Dans le doute, on est con, on s'abstient. Et quand on constate que, oh merde, ça passe pas tout seul, et bien il faut bien prendre une direction. Un remplaçant de mon médecin m'a aiguillée vers le millepertuis qui d'après lui avait fait ses preuves à fortes doses. Puis j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai eu la chance de trouver un psy prêt à me prendre dans un mois et demi (il semblerait que ce soit proche du miracle) et remboursé par la sécu. J'ai pas fait grand chose, mais ça m'a semblé insurmontable. maintenant, j'attends.

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J'ai relu les mots abandonnés ici il y a 7 ans, alors que je vivais ma première dépression. J'y vois toute l'innocence de cette première rencontre avec la bestiole. Je n'avais alors pas voulu la nommer, pendant des mois, j'ai voulu croire à autre chose : simplement ce corps trop lâche qui me lâche. Puis il a fallu admettre, je tombais de la hauteur de mes certitudes. Moi ? Forte et courageuse ? Dépressive ? Je me suis alors soignée à "grands coups" d'antidépresseurs (doses de cheval pour état inquiétant). Les mots ont manqué, on a masqué les maux. Je me suis jetée à corps et à esprit perdus dans une nouvelle vie, celle sans Neb, parce qu'il fallait reconstruire. Mais sans doute que les bases étaient fragiles. Le chimique a permis de se relever, aveugle. Sur les mois, et même les années qui ont suivi, j'ai souvent été guettée par cette peur de la rechute. Elle me scrutait, je l'apercevais souvent dans un geste, une émotion, une fatigue. Puis j'ai arrêté de me questionner, j'ai avancé, les yeux fermés.

En regardant dans le rétro, elle a toujours été là. Je crois, qu'une dépression est une bestiole qui vous suit. Elle attend la faille pour se jeter sur sa proie. Je regarde les sept années écoulées et je crois que des dizaines de fois, j'aurais pu basculer, j'ai douté, je me suis battue sans le savoir. Je me souviens de la Grèce en 2011, où si fatiguée, je partais sur les Cyclades pour m'y perdre. La bestiole avait sans doute trouvé sa place dans mon sac à dos. Je me souviens de ces hivers interminables durant lesquels j'ai douté de tout, elle était là, dans le manque de lumière et de confiance. Je me souviens de cette rupture avec Gab en 2012, démunie, épuisée, anéantie. Bien sur qu'elle était là, la bestiole.

Aujourd'hui, elle ne se cache pas, elle m'a eue. J'ai perdu. Elle est installée à côté de moi sur ce banc en bois au moment même où j'écris ces quelques mots, elle me sourit, satisfaite.

 

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samedi 15 août 2015

L'été du dedans, l'été du dehors.

Matinée de frais, après de très longues journées de canicules, subies péniblement dans mon appartement sous les toits. L'impression de respirer de nouveau, de sortir d'une espèce de torpeur.

Cet été est véritable. On y cherche la fraîcheur de l'eau, la douceur des soirs qui s'étirent au dehors lorsque le feu du soleil a enfin voulu se cacher, l'ombre d'une façade, le calme d'une forêt ombragée, la climatisation d'un supermarché en plein après-midi...

M'ont encore traversée cet été ces impressions de dichotomie : le dedans / le dehors.

Hier encore, petite fille, l'été était synonyme de liberté. Gamines de la campagne, dès le saut du lit, ma soeur et moi nous précipitions au dehors pour y passer de longues journées de jeux. L'extérieur était notre liberté, espace sans limite, sans contour, sans règles : nos règles, nos jeux, nos délimitations... Et ce n'est qu'à la fin du jour, alors que les premiers réverbères s'allument, alors que les cris se font moins vifs et que la fatigue commence à se faire sentir, qu'éreintées, les genoux croûtés, les jambes griffées par les ronces, nous retournions au bercail pour s'y endormir devant Intervilles ou les Dents de la mer...

Aujourd'hui, le dehors de l'été, c'est les promenades, la nature sans cesse découverte et redécouverte, dessinée, photographiée, les longues heures à marcher, à parler avec Gab, les siestes dans les jardins. Mais le dehors parfois effraie, bêtement. C'est le dehors de la ville, c'est le dehors de la rencontre, de l'autre, du regard. Le dedans protège, isole, coupe du temps, de tout : on s'y vautre dans l'oisiveté. Le dedans a su protéger aussi les derniers temps de la chaleur. Volets fermés, c'est une journée d'obscurité qui s'impose pour ne pas étouffer.

Dimanche soir, autre et nouvelle vision du dehors. Un dehors agressif et concret, une autre réalité. Après une soirée avec C. et B., à regarder 2001 l'Odyssée de l'espace sur le grand écran de mon salon, je suis sortie sous une pluie battante avec mes deux chiens pour le petit pissou du soir. Je mes suis faufilée entre les gouttes et sous l'auvent de la banque, éclairée par les néons blancs crus, j'ai découvert une jeune Fleur, petite demoiselle, trempée jusqu'à l'os, à ses pieds, un sac, un chien roulé en boule. Je passe une première fois devant elle. Les deux chiens et moi bouclons notre habituel tour de quartier nocturne et lorsque nous repassons devant elle, je m'arrête, je lui demande si elle a faim. Elle me dit oui. Je lui propose de monter avec moi. Elle me suit, petit animal craintif et fatigué. Mes amis entre temps se sont couchés. Je l'installe dans mon salon et lui sors du pain, du fromage, des fruits. Elle hésite, elle mange. Elle parle peu, moi non plus, je n'ai que peu de choses à lui dire. Je lui propose une douche, elle me répond avec un sourire qui en dit long sur le luxe de ma proposition. Fleur dort dehors depuis des semaines, elle m'avoue n'avoir que peu mangé et ne s'être lavé depuis des jours. Elle est arrivée dans la région il y a trois jours, elle ne sait pas où aller. Pendant qu'elle occupe la salle de bain, par réflexe, je déplace dans ma chambre les quelques rares objets qui ont un tant soit peu de valeur (appareil photo, ordinateur, à vrai dire, je n'ai pas d'objets de valeur). En le faisant, je me dis que c'est bête, qu'elle m'inspire confiance... Quand elle me rejoint, elle me dit qu'elle va y aller, elle ne cesse de me remercier. Je lui dis que si elle le souhaite, elle peut rester et dormir sur le canapé. Ses yeux s'illuminent. Je mesure à la lumière de son regard l'angoisse qu'est le dehors pour elle. Elle a vingt ans, pas plus, elle est une jeune femme seule, elle dort dehors. 

Le lendemain, après avoir déjeuné avec moi et mes amis, elle est partie, avec un petit sac de nourriture et son jeune chien. La porte a claqué derrière elle. Elle laissait alors ce dedans protecteur pour un dehors inconnu, pour une ville hostile pour ce qu'elle est, pour un futur sans aucune certitude. Plus que jamais, j'ai vu mon dedans comme une chance, un luxe, une richesse, une base. Depuis, souvent je pense à elle, la solitude de son corps menu DEHORS.

rue

Posté par Diane Groseille à 13:23 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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