vendredi 8 avril 2005

Nostalgie?

La grisaille mais le printemps. Au boulot. Inspectée hier matin: que du positif, ou presque (quelques formulations trop abstraites dans ma progression, mais pour ce qui est de la gestion de mes cours, j'ai eu droit à des fleurs virtuelles).

Aujourd'hui, c'est ma fête. Oui, je me cache derrière un pseudo depuis presque un an. Ce n'est pas pour autant que je n'ai pas été sincère. Rares sont les lecteurs qui traînent encore par ici les derniers temps, Julien le Brésilien l'a bien remarqué, mais je n'y suis plus, donc il n'y a plus grand chose à voir. Ceci dit, au risque de surprendre, de me surprendre, je partais il y a un an avec un rapport à moi-même, une écriture très personnelle qui n'attendait rien de l'autre. Aujourd'hui, le fait d'avoir tant de monde autour, tellement de blogs, trop de lecteurs qui errent, comme ivres, sur la toile, à la recherche de plus grand chose ne me tente plus. Et je réalise que L'autre avait quand même son importance. L'autre en tant que lecteur intéressé et intéressant. Aujourd'hui, le lecteur de blog est comme ces toxicomanes de la télé, il zappe ou il scotche, il lui faut du gore, du trash, de l'indécence ou du vulgaire. Alors j'écris pour moi, mais ailleurs, ce qui ne signifie pas que je n'ai plus ma ferveur du début, simplement elle ne se manifeste plus forcément ici... Et sans doute que j'y reviendrai...

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samedi 2 avril 2005

Premières fraises

Je viens ici presque en "touriste", comme si j'étais plus vraiment chez moi. Des personnes doivent lire, de temps en temps, venir ici, entrer comme on entre dans un lieu déserté.  Je suis partie en vacances et j'ai laissé la clé sous la paillasson pour que tout le monde puisse entrer. Ceci dit, y'a plus grand chose à voir, plus grand chose à lire. Diane se montre fainéante, elle se dore la pilule.

Retour d'Ardèche. Du fromage de chèvre, des saucissons et des jolis cailloux pleins les poches, des souvenirs, du soleil et du grand air plein la tête.  Des envies oubliées qui resurgissent. On a vadrouillé depuis les Alpes à travers la France, ses marchés, ses chambres d'hôtes et ses petits restaus. Des plaisirs simples. Beaucoup de calme. De plus en plus, je sais que c'est ce que je recherche. La simplicité et le calme. La solitude aussi.

ENTRE DEUX BOLS DE FRAISES. CHEZ LES PARENTS. SOLEIL.

P.S.: Mais où est passé Pancake?

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vendredi 25 mars 2005

Nouvelles écritures.

Tellement de nouvelles choses à lire sur la toile, qui donnent envie de flâner, de se plonger à nouveau dans l'univers d'autres, comme autrefois, comme au début. Mais souvent, il y en a trop. On se perd dans le dédale des mondes, des quotidiens, des couleurs. Puis certains font n'importe quoi, recommencent sans arrêt, laisse des traits par ci et des mots par là, se cherchent et ne se trouvent pas, s'affichent, de façon vulgaire parfois, impudique. Presque un an que moi j'ai commencé à écrire ici et j'ai l'impression qu'autour d'un petit groupe s'est développée une jungle. Avec des écrits magnifiques aussi, des pages sur lesquelles on pourrait passer des heures, à ressentir de l'admiration, de la compassion, à sourire, à imaginer. Un peu perdue malgré cela dans ce qui devient une immensité. J'aime croire ceux qui pensent que c'est un phénomène de mode...

Aujourd'hui, premier jour de la parenthèse vacances qui va durer 10 jours. Prise de bec avec mon homme de moi hier soir. Je me sens souvent bien loin et seule. Là, il dort derrière moi, sur le canapé rouge, alors que le soleil dehors cogne. Nous partons sans doute demain. On voulait partir loin, vite et pour quelques jours. Barcelone, Seville ou Lisbonne. Mais on s'y est pris trop tard. Alors on décolle version plus "aventure", on part vers le sud, sans trop savoir vers quelle ville, avec un budget qui va nous permettre quelques petites folies, en espérant que le soleil sera au rendez-vous, car gros besoin de lumière.

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mardi 22 mars 2005

J'apprends

J'apprends avec peine qu'il n'y a presque plus de neige sur le Kilimandjaro.

J'apprends avec joie que c'est le printemps, par le calendrier parce que j'ai pas trop l'occasion de mettre le nez dehors (début du taf à 7h30, sortie aux alentours de 17h30). Et donc dans quelques jours, j'ai 27 ans. Ceci dit, une amplitude thermique de plus de 25 °C en 15 jours, je trouve ça inquiétant, pas vous?

J'apprends par mes collègues qui font le décompte, que les vacances c'est jeudi soir pour moi, et que je serai la dernière dans l'établissement, une fois de plus.

J'apprends en achetant mon journal par deux gosses de dix ans que quand même, je cite, Marylin Manson c'est vachement mieux que Slipknot paske c'est plus trash. Y'a plus de jeunesse.

J'apprends de plus en plus à prendre mon temps, même quand il faut le voler...

J'apprends chaque jour un peu plus que j'ai de nouveaux voisins qui ont un vocabulaire très limité (putain, connasse, fallait pas mettre cette grosse merde au mur) et j'apprends ce que je savais déjà mais que j'avais adoré oublier: j'aime profondément le silence et il n'y a malheureusement qu'une maigre cloison entre eux et nous.

J'apprends par mon boulot avec dégout que chacun peut se montrer très mauvais et que les personnes de confiance se comptent sur les doigts d'une main (Note pour plus tard: ce ne sont pas ceux qui te sourient le plus).

J'apprends tous les matins au réveil que j'aime très fort mon Neb homme de moi, et même s'il y a des hauts et des bas, il m'apporte énormément

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mercredi 9 mars 2005

Au premier réveil...

Malade. En arrêt depuis lundi. Comme sans doute pas mal de monde. Rien qu'au lycée, on était trois lundi, ce qui m'a valu un beuglement de Tête de brique au bout du fil puisque j'étais la troisième à prévenir. J'aime pas rester là à rien faire, incapable de faire quoi que ce soit, toute seule, à m'endormir sans arrêt. Puis je me pose trop de questions. J'angoisse pour rien. Il faut que je trouve un moyen de me détacher de ses trouilles non fondées. Alors, je m'endors, et je me réveille encore en sueur, avec de la fièvre. Au moins, j'aurais perdu quelques kilos, ce qui ne fait pas partie de mes préoccupations en règle générale, mais le fait de ne plus rentrer dans mon dernier levi's me contrariait quand même... Voilà pour la futilité du jour. Je pense de toute façon que mes jours sur ce blog sont comptés, puisque je n'y trouve plus de réelle satisfaction. Je ne trouve pas l'écriture vraie, celle que je cherchais au départ... Elle reste partielle, éphémère, aléatoire...

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samedi 26 février 2005

Juste?

Est ce que tout le monde pense être dans le juste? Moi, je pense être juste. Dans ma façon de faire, de penser, d'être avec les autres, de dire les choses. Peut-être parfois un peu crispée en ce moment, à cause du boulot, mais j'ai l'impression que je gère de mieux en mieux. Et j'ai denouveau cette impression d'être à ma place. Et en regardant les gens autour, je me demande s'ils se sentent bien à leur place, s'ils ont l'impression d'être justes.

Je pense par exemple à ces gens, ici, qui ne peuvent s'empêcher d'être agressifs dans leurs commentaires. Ont-ils l'impression d'exister comme ça? C'est peut-être ce qui les ronge tous les jours, avec les gens dans la rue, dans la file d'attente d'un supermarché ou encore sur leur lieu de travail. "Non, mais connard, tu vois pas que tu m'emmerdes!". Mais comme ils sont incapables de faire ça dans la réalité, ils viennent prendre des forces virtuelles ici et balancent sur des blogs et sur des forums la rage accumulée dans la journée. Se sentent-ils justes après?

Ou alors, je pense aussi à cette soirée pathétique vendredi dernier, l'anniversaire d'une copine de l'Amie. Z'avaient réservé la salle au-dessus d'un bistrot pour une bouffe avec une trentaine de personnes. Je la connais pas vraiment, mais j'ai accepté l'invitation pour passer un moment avec l'Amie. Puis, dès que nous sommes arrivés, j'ai senti que ça n'irait pas. Les nanas étaient pomponnées comme pour un bal, faisait froid parce que tout le monde fumait et qu'y avait pas d'aération et tout le monde avait déjà un coup dans le nez au point de plus pouvoir parler sans crier. Y'avait un décalage, ç'aurait pu être drôle, mais au bout de quelques heures, après avoir mangé d'ignobles choses qui avaient pourtant un joli nom sur la carte, ils ont commencé à chanter la fameuse chanson de la beaufitude (dont ils ne connaissaient même pas les paroles: on est d'accord, tronche, ça rime pas avec ivrogne). Oui, oui, on s'amuse, c'est comme Cauet, y'en a encore qui vont me dire que j'ai un balai mal placé, mais je ne vois pas où est la joie, où est le plaisir là-dedans. Faire du bruit peut-être, pour se sentir exister aussi. Je n'ai pas aimé, j'ai détesté, mais j'ai rien dit, c'est leur délire. Retour de bâton, certaines personnes m'ont trouvé antipathique (dixit l'Amie). Comme dit Neb homme de moi, on s'en pète. Mais je me demande si ces personnes qui se permettent de juger quelqu'un à qui elle n'ont pas adressé la parole se sentent justes.

Il y a aussi A., ma collègue de travail, qui retourne sa veste systématiquement, en adaptant son discours à son interlocuteur, sa devise: "toujours brosser dans le sens du poil", mais se rend elle compte que très rapidement, ça mène à des incohérences, parce que forcément, ON NE PEUT PAS être d'accord avec tout le monde. Se sent-elle juste?

Je pense souvent à ça, et j'ai du mal à l'exprimer clairement. Ce n'est pas par rapport à l'image que l'on peut renvoyer, c'est justement par rapport à ce qui se passe à l'intérieur...

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vendredi 25 février 2005

Elle me rattrapera pas...

 (Anniversaire de Spö, elle a 25 ans).

Seule ce soir. Neb homme de moi a une soirée de gars qui parlent d'informatique. J'ai embarqué mes classeurs, je vais bosser ce week-end. Et ne plus les ramener au boulot parce qu'ils sont mieux ici. De plus en plus, j'aimerais que l'on reconnaisse les heures de taf supplémentaires que je me farcis. Juste parce que de plus en plus j'ai l'impression d'être une bonne poire. Et on me répête que c'est un investissement de départ. Mais où est il écrit que je fais de l'investissement bénévole dans cette boîte? C'est pour ça que mes classeurs sont mieux ici. Puis, de toute façon, avec mes 27 heures de cours, c'est pas là-bas que je vais le fignoler ce putain d'investissement de départ.

Demain, j'aimerais prendre ma petite clio et me rendre à l'aéroport de M. puis décoller dans le premier machin qui décolle, vers n'importe où et revenir quand j'en aurais envie. Par exemple dans une jolie ville pleine de soleil où je pourrais manger une salade fraîche en terrasse à midi (parce que ce serait à moins de deux heures de vol quand même) et où je me mettrais sur un banc dans un parc très calme avec un livre dans l'après midi... Longtemps; sans réfléchir, en oubliant comment je m'appelle...

Mais pour lundi, j'ai plein de copies qui me narguent, deux contrôles à boucler, et quatre heures de cours à ajuster. Juste pour lundi. Je crache à la figure de celui qui ose dire que c'est la planque. A midi, devant ma crème caramel, l'autre crétin (celui qui trouve que de toute façon "je peux la fermer parce que je suis trop jeune et que j'ai pas d'expérience de vie" (très bon argument quand on a tort face une nana de 26 ans et qu'on en a 50)) me dit de façon très ironique que j'ai l'air très impliquée dans mon travail. Grand silence à la tablée. "Pourquoi, c'est pas l'impression que ça donne?". Gloups, il avale de travers et me sort une bonne couche de miel et de cirage (mélange très indigeste, mais il a visiblement des stocks à liquider)...

Donc, demain matin, je vais me contenter de petits plaisirs bien plus accessibles. Je vais me lever tôt, prendre une douche tiède, m'emballer dans des vêtements confortables que je peux pas forcément mettre dans la semaine et aller trotter dans les ruelles, acheter du pain frais et des petits desserts, traîner dans un kiosque à journaux pour repartir avec mon libé, fouiner pour trouver un petit cadeau sympa pour Spö, ... Acheter mon timbre amende à 90 euros pour coller sur le joli papier que je dois renvoyer parce que je roulais trop vite sur une autoroute limitée à 70 km/h alors que rien ne le justifiait... ($^"o^¨^ù°ù.....//Grrrr...^//:???Petite tête de mort...*µ§;)...

Mais ceci dit, comme le souligne Jean Giraudoux,

Le bonheur est une petite chose que l'on grignote assis par terre au soleil,

 et je fais ce que je peux pour garder cette idée en moi et pour la chatouiller le plus souvent possible...

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jeudi 24 février 2005

Message conditionnel.

Buffet de la gare. Hier soir, 19 heures "Mais tu sais, Juliette, si j'étais pas marié, je serais dingue amoureux de toi"

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dimanche 20 février 2005

L'élève.

" La première fois que je l'ai vu, je l'ai trouvé insignifiant, ou presque. Les seuls éléments que je retiens de son apparition dans la salle de cours, ce sont ses feuilles volantes. C'était début octobre. Il tenait contre lui un paquet de feuilles, nues, sans aucune pochette, recouvertes d'une écriture fine et ronde. Il les a laissées choir sur le bureau, nous a regardés, a souri et a dit : «maintenant, la vraie vie commence ». C'était il y a trois ans. Il avait tort. Ce n'était pas la vraie vie. Ce n'était qu'une vie au conditionnel. Les factures à payer, le loyer et les petits jobs minables, oui… Mais pas de vrai salaire, pas de reconnaissance, pas de rythme de vie. Juste de la littérature. Une abstraction. Et pour lui, c'était ça la vraie vie. Préparer ce concours. Faire partie des grands. Maîtriser. Arrêter de penser que quelqu'un décidera à notre place.

 Au début, je l'ai trouvé prétentieux, trop sûr de lui et bien trop exigeant par rapport à nous. Parfois même méprisant. Il aurait fallu que l'on connaisse déjà tout pour lui inspirer un minimum de respect. J'en venais à le haïr quand je passais mes soirées sur une étude de texte. Son sourire me semblait en permanence chargé de moquerie et de dédain.

 Puis en deuxième année, j'ai mieux cerné son attitude. La classe était moins nombreuse. Beaucoup de ces jeunes demoiselles à qui tout était toujours tombé tout cuit dans le bec avaient baissé les bras. C'est vrai que ça représentait beaucoup de travail. Je n'avais pas de bourse. Alors je cumulais les petits boulots. Animations commerciales. Baby-sitting. Sondages. Prises de commandes par téléphone. Il fallait que je puisse avoir du temps pour moi et juste suffisamment pour payer mon appart' et de quoi manger. Je ne sortais plus. Plus du tout. Je lisais, j'emmagasinais toutes ces données, toutes ces connaissances. Parfois un roman pouvait être passionnant, me transporter, me fasciner. D'autres fois, un essai pouvait me gâcher une semaine avant que je n'en vienne à bout. Puis quand je voulais me détendre, je ne voyais plus rien d'autre qu'un bon roman que j'avais cette fois choisi.

 Il a fallu envisager de travailler sur le mémoire. Je voulais bosser sur du XX e siècle, la notion de modernité aussi, mais je n'avais aucune idée quant au sujet à traiter. Je me souviens avoir un jour discuté avec un ami pendant une pause, cigarette au bec. Il m'avait dit que j'étais inconsciente de partir sur du XX e, que j'allais me retrouver avec Monsieur Bordeau comme directeur de recherche puisqu'il était le seul à maîtriser ce siècle. Tant pis, je me suis dit, lui ou un autre. Puis je savais que même s'il était désagréable, il imposait à ses étudiants une certaine rigueur dont j'avais besoin. J'ai rapidement décidé de travailler sur les nouvelles érotiques d'Anaïs Nin, sur ses journaux et sur sa correspondance avec Miller. Quand je suis allée lui présenter une première ébauche de mon hypothèse de travail, il s'est montré odieux. Comme s'il ne m'avait jamais vue. « Vous êtes dans quelle classe ? », « Je ne sais pas si je peux encore accepter de prendre une étudiante… ». « Vous vous y prenez bien tard et votre sujet ne me semble pas très pertinent… ». Cela faisait deux ans que je suivais ses cours. Je n'avais raté que quelques rares séminaires qui avaient eu lieu sur des week-ends et où je m'étais vue obligée de travailler. Je me souviens être ressortie de son bureau ce soir là démolie. Plus envie de continuer à en suer autant pour en plus être traitée comme une moins que rien.

 Une semaine a passé. Mon téléphone a sonné un soir alors que j'étais plongée dans un bouquin barbant au possible. Un vendredi. C'était lui. Monsieur Bordeau. Sa voix au téléphone était calme. Je m'en souviens comme si c'était hier. Elle ne résonnait pas comme en cours, solennelle et creuse. Elle était chaude. Il m'a demandé, sans chercher à savoir s'i  m'était possible de passer le lendemain à son bureau pour reparler de cette histoire de mémoire. J'ai dit oui, comme une imbécile et j'ai dû annuler deux heures de cours particuliers pour m'y rendre. Les couloirs étaient déserts et sentaient la javel. Le silence était pesant. Je l'ai trouvé dans son bureau, il portait un pantalon de velours brun élimé, recouvert d'un pull en coton bleu marine. C'est la première fois que je faisais attention à sa tenue. Il m'a présenté une chaise en annonçant mon prénom. Première fois aussi que je l'entendais appeler un étudiant par son prénom mais je me suis dit que ce devait être le privilège des étudiants qu'il dirigeait. Le ton qu'il a adopté dès le début n'était en rien comparable à celui de notre première entrevue. Il m'a mise à l'aise, m'a dit qu'il acceptait de me suivre malgré les nombreux étudiants qu'il avait déjà à sa charge, car, il avait réfléchi et mon sujet lui semblait être une bonne base pour un bon travail d'analyse littéraire. Il m'a conseillé plusieurs pistes de réflexion, m'a fait une liste d'auteurs et notre discussion s'est vite animée autour de nos lectures que nous avions envie de partager. Il m'a proposé de me raccompagner chez moi puisque c'était sur sa route et qu'il était déjà tard. J'ai accepté.

 C'est là, à ce moment précis que notre relation prenait déjà une tournure maladroite. J'ai été assez niaise pour penser, jusqu'à un certain stade de cette complicité que tous les étudiants qu'il dirigeait avaient ce type de relation avec lui. Plus qu'un simple rapport prof-élève. Les choses sont allées très vite. Il me semblait normal qu'il me donne rendez-vous en soirée. Je l'imaginais débordé et je pensais que c'était le seul moment qu'il pouvait m'accorder. Cela me paraissait aussi évident qu'il me ramène devant le pas de ma porte puisqu'il vivait à l'autre bout de la ville et qu'il passait devant chez moi. Cela me semblait professionnel aussi qu'il m'appelle à des heures tardives pour me faire part d'une idée sur mon travail. Je me disais que nous étions adultes et que tout cela était normal.

 Ce qui m'a mis la puce à l'oreille, la première fois, c'est une discussion entre plusieurs personnes de ma classe perçue devant l'établissement alors que je grillais une cigarette, agenouillée, dos contre un mur. Ils se plaignaient de Monsieur Bordeau, de la façon dont il traitait ses étudiants, du retard qu'il prenait dans la gestion des dossiers, de ses absences répétées aux rendez-vous qu'il fixait, de son manque de rigueur les derniers temps. J'ai eu envie d'intervenir, mais je me suis dit que ça ne servirait à rien.

 Deux jours plus tard, je l'ai eu au téléphone. Il m'a dit qu'il avait un déjeuner en ville avec trois de ses collègues et que je pouvais les rejoindre vers quatorze heures pour avoir un point de vue différent sur mon travail et sur son avancée. Le resto en question était juste en bas de chez moi. Quand je suis arrivée, il était seul. Il m'a dit qu'ils avaient des obligations ailleurs et qu'ils n'avaient pas pu rester. Alors que je m'apprêtais à le saluer et à tourner les talons, il m'a invitée à m'asseoir, pour prendre un café, sauf si j'étais pressée.

 Je me souviendrai longtemps de ce thé à la menthe. Il m'a dit « il faut que je vous parle ». Le ton de sa voix m'a tout de suite laissé comprendre qu'il n'allait pas me parler de mon travail. Ses yeux étaient baissés. Il tripotait sa petite cuiller, nerveusement. Il a rajouté « vous n'avez rien remarqué ? ». Non, je n'avais sans doute pas voulu voir. Il est parti sur autre chose, il a dit qu'il n'avait jamais voulu se marier, que ces objectifs avaient toujours été essentiellement professionnels. C'est la première fois qu'il baissait le masque. C'est la première fois que je voyais vraiment un homme et non un prof. J'étais embarrassée mais émue aussi. Je savais bien entendu où il voulait en venir, mais je l'ai laissé faire et parler. Par curiosité. Alors que ses yeux n'osaient s'arrêter sur mon visage, les miens le fixaient, insolents et pétillants. C'est en quelques secondes nos rôles qui se sont inversés.

 Puis il en est venu aux faits. Jamais je n'aurais pu imaginer un tel scénario. Il m'a avoué que depuis trois ans, depuis mes premières heures de cours, mon image l'obsédait. Il m'a raconté à quel point cette obsession était délicate à dissimuler. Qu'il ne voulait pas de favoritisme, qu'il m'avait toujours traitée comme les autres, peut-être même avec plus d'exigence encore. Que mon regard le fascinait, mes mouvements, ma solitude, la façon dont j'avançais comme s'il n'y avait rien autour… Que s'il n'avait voulu diriger mon travail, c'était bien sur à cause de ça. Il savait que s'il acceptait, il en viendrait à ça, irrémédiablement. Je n'ai retenu que ça. Mais il parlé durant de longues minutes. Sans lever les yeux ou presque. En s'acharnant sur sa pauvre petite cuiller toute tordue. Comme un gosse.

 Puis il y a eu un silence. Sans lever les yeux, il a demandé : « vous êtes toujours là ? ». Oui, oui, j'étais là, sans voix, troublée par ce nouveau personnage que j'avais en face de moi, qui me semblait très courageux dans ce moment, très fragile aussi. Je lui ai dit « oui, je suis toujours là, je ne sais pas quoi vous dire ». Il a levé les yeux. Comme dans un moment d'éternité. Et j'ai vu un regard que je n'avais jamais vu. Jamais il ne m'avait regardée comme ça. Jamais il ne m'avait regardée en face en fait. J'ai lu une attente dans ses yeux, une trouille, et un grand vide après tant de confidences. Autour de nous personne. Et ces mots qui ne sortaient pas de ma gorge. Je réalisais toute l'admiration que j'avais pour cet homme, ce charme qu'il y avait derrière toute cette distance qu'il s'imposait, je comprenais toutes ces ambiguïtés entre nous les dernières semaines. J'aurais aimé lui prendre la main, que tout soit soudainement facile, qu'il n'y ait plus cette barrière entre nous. J'en avais une boule dans la gorge. Ce moment était figé. C'est moi qui avais baissé les yeux.

 Il s'est levé. A dit « pardon » et très vite, sans que je n'aie pu articuler un mot, est sorti, a tourné le coin de la rue, sa veste encore à la main. Et j'étais là, assise sur mon silence, avec tant de regrets, comme dans un rêve.

 Ensuite, pendant trois semaines, j'ai tenté de le joindre. Coups de fil. Petits mots glissés sous la porte de son bureau. Même pas pour mon mémoire. Je voulais lui parler. Je voulais lui donner cette réponse qui n'était pas sortie. Silence de sa part. Rien. Certains de ses cours ont même été annulés. Son aveu se retournait contre moi : son image devenait obsédante pour moi, ses yeux durant ses confidences. Ce que je n'avais jamais osé imaginer me hantait maintenant : son corps. Ses mains. Ses cheveux. Je ne le percevais plus de la même façon. Il y avait beaucoup de désir autour de cette image, beaucoup de curiosité aussi.

 C'est un soir, alors que je sortais d'un cours de théâtre, répétition générale, maquillée comme une poupée russe, que je suis tombée sur lui dans les couloirs sombres de la fac. Il devait être plus de vingt heures, c'était désert. Je ne m'y attendais pas, il était devenu un vrai courant d'air. Ses yeux m'ont dit tout de suite qu'il ne s'y attendait pas non plus. « Je voulais vous dire… ». J'ai voulu parler trop vite, par peur qu'il ne m'échappe encore. Il a mis son doigt sur ma bouche et c'est dans ce couloir, (où plus qu'ailleurs et n'importe où il incarnait « le » prof) qu'il m'a caressé le visage, et qu'il m'a embrassée.

 Comment décrire cette vague en moi ? Comment parler de cette fougue, de ce creux dans mon ventre, de ce bonheur ? Sa langue est venue s'enfouir dans ma bouche, son corps a vite été très proche, enlacé autour du mien. Il y avait une urgence dans nos mouvements. Il a été le plus raisonnable, il nous a séparés, il m'a dit « venez ». Nous avons emprunté les escaliers tortueux qui mènent à son bureau, comme des voleurs. Il a maladroitement déverrouillé la porte, m'a laissée entrer et a jeté un œil au dehors avant de refermer la porte sur nous. Ma bouche était sèche et mes mains tremblantes. Je les ai posées sur le bureau derrière moi pour retrouver un équilibre que je perdais. Il me tournait le dos. Essoufflé, il était appuyé à la porte qu'il venait de fermer. Tous deux cherchions une contenance. Une échappatoire. Pour ne pas transgresser l'interdit. Dans ma tête ces mots : « il ne faut pas, on ne devrait pas, après on ne pourra plus reculer ». Comme dans ce restaurant quelques semaines auparavant, le temps semblait s'être arrêté. Il s'est tourné vers moi, lentement. Ses yeux ont trouvé les miens immédiatement. Il m'a dit : « Je peux te dire tu ?». Cette question me semblait si stupide. L'importance n'était pas là. L'urgence n'était pas là. J'ai répondu « non ». La tension n'est pas descendue, notre désir était alors palpable dans l'air. J'ai voulu le provoquer, je lui ai demandé, alors qu'il gardait toujours ses distances, immobile, à quelques centimètres de moi, combien de fois déjà, de petites demoiselles influençables et admiratives s'étaient ainsi retrouvées dans son bureau, le soir. J'avais dans la tête l'image de papillons épinglés sur des panneaux de liège.. Je n'aimais pas son hésitation face à ma question, j'avais simplement voulu le faire réagir, pour mettre fin à ce qui devenait insoutenable. Sa réaction fut inattendue. Il a levé la tête et son regard était triste et plein de déception. Il a ouvert la porte derrière lui et m'a dit « sortez ! ». Encore une fois, j'ai failli tout gâcher. Je n'ai pas voulu laisser passer ce moment, je n'ai pas voulu partir. Je me suis approchée de lui, si près que nos souffles se croisaient. Il a attrapé ma taille et nos bouches à nouveau se sont trouvées. La porte derrière lui a claqué et nos deux corps sont venus s'y coller. Alors qu'il m'embrassait, sa main est allée tourner la clé dans la serrure. Il sentait le cuir et le tabac. Une odeur d'homme. Je voulais me blottir, je me sentais à mon tour fragile et offerte. Il a glissé ses mains sous mon pull rouge, le long de mon dos, son avant-bras me callant encore davantage contre son buste. J'ai fait de même, j'ai trouvé sous sa chemise une peau chaude, réconfortante, douce et tendre. Envie d'y mettre ma bouche, envie de m'y coller. Ses mains se sont faites plus curieuses, glissant dans mon pantalon, découvrant mon sexe humide. Plus rien autour, nos souffles très rapides, sa main qui se fait caresse et qui amplifie ce désir déjà trop fort. Une fois de plus, il s'est brusquement reculé. J'ai éclaté de rire car sa bouche était couverte du rouge théâtral de mes lèvres. Je l'ai essuyé avec la paume de ma main. Il a souri aussi. Puis il m'a regardé, tendrement et a juste dit : « pas ici ». Sa voix était tellement chaude, tellement différente, tellement rassurante. Il m'a expliqué ensuite que s'il était là ce soir là, c'était à cause d'une réunion entre collègues, histoire de budget. Qu'il fallait au moins qu'il aille justifier son absence. Qu'il me rejoindrait chez moi. Dans peu de temps.

 Je suis sortie. J'ai couru dans les rues de ma ville. Pleine de bonheur, de désir, de promesses pour les heures à venir… Arrivée chez moi, ce soir là, j'ai fait le ménage le plus rapide de ma vie. J'ai changé les draps du lit. J'ai attaché mes cheveux en chignon et j'ai pris une douche très chaude en passant devant mes yeux clos les images de son désir, ses mains sur moi, sa bouche. J'ai allumé quelques bougies. Je suis restée assise dans un fauteuil, enroulée dans un pull en coton trop grand et j'ai attendu. Quelques minutes plus tard, la sonnette retentissait dans le vide silencieux. J'ai appuyé sur le bouton et par la porte entrouverte, je l'ai entendu gravir à toute vitesse les étages qui nous séparaient.

 Je me suis retrouvée face à lui, comme pour la première fois. Mais c'était la première fois. Je me suis crue un instant dans un film. Il me regardait, et je voyais dans ses yeux qu'il avait mille choses à me dire, mais que les mots ne suffisaient pas. Il m'a prise dans ses bras et toujours son odeur de cuir si rassurante, si virile, si nouvelle pour moi. Il m'a juste serrée dans ses bras. Tout le reste ne fut que sensualité. La naissance de ce besoin que je n'aurais su imaginer.

 Sa main sous mon pull, rien que ma peau. Sa bouche, si proche de la mienne, mais qui garde la distance. Pendant quelques minutes, nous nous sommes embrassés avec les yeux. Puis il m'a soulevée. Mes jambes se sont enroulées autour de sa taille et il a pris conscience de ma nudité intégrale en callant ses mains sous mes fesses. Nous avons basculé sur un fauteuil, puis nos corps ont glissé sur le tapis du salon. Nous nous sommes trouvés vite. Ses doigts caressant mon sexe, avec fermeté, avec rigueur, aucune douceur dans son geste, de l'urgence seulement. Sa bouche dans mon cou et ses boucles qui viennent se perdre sur mon visage. Son souffle. Je glisse ma main entre nos deux corps, déboutonne son pantalon, trouve son pieu, dressé de désir, pour moi, à ce moment là. Il n'y a, à nouveau, plus rien autour, rien que nos souffles et nos peaux. Il me débarrasse de mon pull, se blottit dans ma nudité, me renifle, frotte son visage sur tout mon corps, vient lécher mon ventre, l'intérieur de mes cuisses, soulève mes jambes, sa langue passe sur mon sexe, puis c'est sa bouche entière qui vient l'embrasser, comme il avait embrassé ma bouche plus tôt dans les couloirs sombres : profondément, longuement. Ses doigts me pénètrent, jouent avec mon désir, sa main gauche creuse mon dos, soulève mon ventre, mes yeux se ferment, il gémit, je laisse son plaisir rejoindre le mien. Il m'embrasse encore et encore, jusqu'à me faire crier. A ce moment là, ce n'est plus mon professeur, plus un instant, c'est un homme, juste un homme, qui jusque là était si loin de moi. Je jouis alors que cette pensée me traverse, sous sa langue et ses lèvres, entre ses mains.

 Rapidement, il vient s'allonger sur moi, son corps sur le mien, ses jambes sur les miennes. Il prend mon visage dans ses mains, veut me parler mais ne dit toujours rien. Je sens son sexe contre le mien, à l'entrée. Mes yeux lui disent « oui » et il me pénètre, lentement. Il roule sur le côté, m'enlace avec lui. Je me retrouve sur lui, lui toujours en moi (plus fort, plus profond) et il me sourit, semble presque ému. Mon bassin commence un va-et-vient, et nous faisons l'amour, tendrement, avec les yeux aussi, mais sans aucun mot. Il pose ses mains sur mes seins, en caresse les pointes, se fait plus violent, les attrape et les malmène entre ses doigts. Il relève son buste pour attraper ma bouche, je recule et il bascule à nouveau sur moi, me pénètre plus fort encore, plus profondément, alors qu'il soulève mes jambes, plus vite aussi. De plus en plus vite, je sens son sexe en moi s'activer, son corps sur moi, qui excite ma peau, mes sens, ses gémissements, et les miens que je ne peux retenir. Ses yeux droit dans les miens aiguisent encore ce plaisir qui monte en moi. Il met un doigt dans ma bouche et je le suce en fixant ses yeux, toujours ses yeux. Il vient y mettre sa langue et ses gémissements de plus en plus prononcés ne s'étouffent pas et me font savoir que comme moi, son plaisir va éclater. Il crie, je crie, et ses bras me serrent si fort que j'ai du mal à retrouver mon souffle quand cette bombe éclate en moi, dans mon sexe, dans mon ventre, dans mon corps entier. Il m'a soulevée, m'a demandé où était ma chambre et est allé m'allonger sur mon lit. Nous nous sommes enlacés. Puis les mots sont sortis. Difficilement, mais il a su se confier. Me dire son plaisir et son bonheur. A quel point tout cela était inimaginable pour lui. La place que j'occupais dans sa vie sans le savoir. Sa peur face à tout ça. Tout ce qu'il savait déjà de moi. Je lui ai dit à mon tour. Ma surprise. Le plaisir que je venais de partager avec lui. Ma déception lorsqu'il avait pris la fuite. Mes doutes pour la suite. Le manque de mot à mettre sur une telle situation.

 Nous avons refait l'amour plusieurs fois cette nuit là. Tendrement. Violemment aussi. Avec beaucoup de force, d'intensité. Même que parfois ça me faisait venir des larmes aux yeux.  Longtemps je me souviendrai de cette première nuit, de ces instants magiques. Ce ne fut que le début d'une longue histoire dont on aurait pu imaginer la suite.

 Ce qui a suivi fut une période de grand bonheur. Nous passions des week-ends ensemble, où nous alternions des corps-à-corps fusionnels et des séances de travail pour mon mémoire. Je voulais que par rapport à ça il garde ses distances. Il ne devait être que celui qui dirige et il était en train d'influencer sévèrement mon travail. Ce n'était pas juste, mais j'avais du mal à prendre du recul face à une situation si singulière. Comment se dire alors « qu'est ce que les autres feraient à ma place ? ». Il n'y avait pas d'autres. J'allais chez lui aussi parfois. Il occupait un appartement très masculin, très épuré, avec, forcément, beaucoup de livres partout. A chaque fois que je me rendais chez lui, il me fallait respecter un cérémonial bien particulier pour que personne n'apprenne rien de cette relation. Je m'y rendais la nuit, après l'avoir prévenu, très tard et m'assurais avant de sonner que personne dans les parages ne pourrait me voir. Cette mise en scène à elle seule faisait monter en moi un désir et une urgence que je comblais dès que j'avais passé le seuil de sa porte en lui sautant dessus comme une enfant. Nos rapports étaient très charnels, toujours, et je n'ai jamais senti une réelle routine s'installer entre nous.

  Je me souviens de cette fois où, en sortant des cours, vers midi, où l'envie, le besoin de le voir se sont fait très imposants. Je suis montée dans son bureau avec l'impression que mes intentions et que mon désir étaient inscrits sur mon visage. Je suis tombée nez à nez avec lui qui m'a demandé très naturellement : « Vous me cherchiez Mademoiselle ? ». Sa maîtrise m'avait désarçonnée. J'ai finalement trouvé mes mots « je… Oui… Serait-il possible de vous voir dans votre bureau, j'ai des questions à propos de mon mémoire… Je sais que je n'ai pas pris de rendez-vous, mais si vous avez à faire, je comprendrais… ». Non, non, bien sur, il avait du temps à m'accorder. Nous nous sommes faufilés dans son bureau, sans trop de précautions puisque je venais de fournir un alibi. Nous avons ce jour là fait l'amour comme des bêtes, en étouffant nos cris. Je me souviens de mes fesses nues sur son bureau, de mon pull coincé sous mon menton et de sa bouche en train de mordre un de mes téton alors qu il me fourrait sauvagement, sa main maintenant mon dos.

 C'est arrivé une ou deux fois. Il avait toujours peur de ce que pourraient penser les gens, ses collègues, les étudiants… Je lui ai expliqué à plusieurs reprises que je m'en balançais des autres… Que de toute façon, il me restait moins d'un an avant de changer de statut. Une fois que je ne serai plus son étudiante, il n'y aura plus aucune ombre au tableau. Et dans ses bras, je ne me sentais plus étudiante, j'étais « femme », il était « homme » et il n'y avait plus aucune barrière hiérarchique.

 Puis, le temps a passé. Cette complicité entre nous ne cessait de gonfler. Il a bien entendu refusé de faire partie du jury lors de ma soutenance, ce que ses collègues ont mal compris. Je ne sais même pas quel prétexte il avait bien pu trouver. Puis je suis partie en vacances, avec une amie. Elle m'a vite fatiguée, nous n'étions pas sur la même longueur d'onde et il me manquait. Je suis rentrée plus tôt. Nous avons passé quinze jours de cet été calfeutrés chez lui, à faire l'amour, au point d'en avoir mal…

 Un an. Douze mois. Nous avons été précis. C'est la veille de la répétition générale de théâtre de l'année suivante qu'il me l'a annoncé. Je n'avais rien vu venir. Il n'aurait pas dû. C'est lui qui était venu me chercher et c'est lui qui me rejetait alors. Je n'ai pas pu l'accepter. Nous étions dans un petit restaurant thaï, nous avions fait près de 60 kilomètres pour l'occasion, pour prendre moins de risques. Toute cette mascarade commençait à me fatiguer, je trouvais ça ridicule. Mais je n'avais rien vu venir. Il a pris ma main, l'a portée devant sa bouche, a fermé les yeux. Il m'a dit avoir réfléchi, que ça lui faisait du mal, mais qu'il ne pouvait pas faire autrement. Pour lui, même après, ça représenterait trop de difficultés, il avait peur de toutes nos différences, il voyait entre nous trop de charnel pour que ça puisse devenir plus sérieux. Il a fini par dire « tu comprends, je suis mort de trouille ». Non, non, je ne pouvais vraiment pas comprendre. Je n'avais jamais vu tant de problèmes entre nous et je pensais que cette soudaine exagération était futile. J'ai souri en me disant que simplement il voulait m'en parler, mais il m'a répondu « ma décision est prise ». J'ai quitté le restaurant dans la minute et j'ai appelé un taxi que je suis allée attendre dans le bar d'une ruelle adjacente, les larmes coulaient dans mon whisky.

 Deux jours plus tard se jouait la première de la pièce. Tous les membres de l'option théâtre comptaient sur moi, j'avais LE rôle. Pour ma dernière année, je ne l'avais pas volé. Mais je les ai appelés en début d'après-midi, pour leur dire que je ne jouerai pas. Scandale. Dans la demi-heure, trois d'entre eux étaient devant ma porte et ne se laissaient pas parler tellement la situation était grave. Quand ils en sont passés aux menaces, j'ai cédé. Je me suis rendue dans cet amphithéâtre surchauffé, je me suis laissée maquillée, coiffée et pomponnée, je me suis écoutée redire mon texte plusieurs fois… Puis l'heure est venue, et je n'avais rien d'autre en tête que les mots qu'il m'avait balancés au visage. Malgré cela, j'ai joué. Bien paraît-il. En pilote automatique en fait. Je savais qu'il était là. Je le connaissais trop. Quand les lumières se sont allumées après une heure trente de spectacle, je l'ai vu, au troisième rang, debout, en train d'applaudir, sans aucune expression. Rapidement, sans me changer ni me démaquiller, je suis descendue le rejoindre. Il était sur le point de quitter la salle. « Il faut que je te parle ». La familiarité de mes mots, alors que tant de personnes gravitaient autour de nous ne lui a pas laissé le choix. J'ai rajouté « maintenant ». Il a acquiescé et je l'ai suivi. Nous sommes descendus au sous-sol, où, dans un couloir sombre et bétonné. Je ne lui ai pas laissé le choix. Mon corps est venu le bousculer contre un mur, je me suis agenouillée et ai rapidement trouvé sa braguette dont j'ai extrait son sexe que j'ai pris en bouche. Je l'entendais articuler mon prénom,  accompagné de « non », « arrête », « tu es ridicule ». Je sentais malgré tout son membre raidir dans ma bouche, entre mes lèvres et j'adorais cette sensation. Ses mains sont venues attraper des mèches de cheveux, ses doigts glissaient sur ma tête. Je me suis dit que tout allait repartir comme avant, qu'il allait être raisonnable. Il m'a soulevée, m'a regardée dans les yeux et m'a dit « il faut que tu comprennes, je ne voulais pas te blesser, mais ça n'ira pas plus loin, il y a quelqu'un d'autre ». Et comme j'avais peur que ce soit la réponse qui m'attendait, j'ai sorti de mon large costume de scène ce long couteau que j'avais trouvé en coulisse et je le lui ai planté en plein ventre, plusieurs fois me semble-t-il, jusqu'à ce que je ne vois dans ses yeux que du regret, jusqu'à ce que je sois sure qu'il ait compris que je ne suis pas ce genre de fille.

 Ils ont retrouvé son corps le lendemain. Ils n'ont jamais retrouvé ma trace. Grâce à lui. Nous avions pris tant de précautions. Je n'ai jamais su qui était l'autre. Très probablement une nouvelle étudiante, qui a préféré rester dans l'ombre. C'était il y a huit ans. Aujourd'hui, j'occupe sa place à l'université et j'évite tout contact avec mes étudiants."

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vendredi 18 février 2005

Conseils de lecture...

Pour ceux qui ne connaissent pas encore ses merveilles, j'ai encore passé une bonne heure à flâner ce matin sur son blog. J'adore. A voir et à revoir impérativement. Son humour et sa créativité me laissent admirative et songeuse...


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