vendredi 14 novembre 2014

Le quart d'heure meurtrier.

"Cette semaine, nous avons commémoré la Grande Guerre. Nous avons hissé des drapeaux, nous avons fleuri des monuments, allumé des flammes, écouté les fanfares, baissé un peu les yeux, et pensé à eux, nos poilus courageux. Des dîners mondains aux comptoirs de tous les bars de France et de Navarre, la der des ders devait logiquement remporter la palme des sujets les plus abordés. Et puis, un événement, un cataclysme, est venu fracasser notre quotidien à coups de flash spéciaux sur nos télés, d'alertes sur nos portables, d'appels hystériques de nos proches...

La France entière s'est figée : un 11 Septembre hexagonal allait en quelques secondes bouleverser nos vies et éclipser le 11 Novembre du calendrier. Nabilla Benattia venait de se faire arrêter pour avoir poignardé son compagnon. Il s'est alors passé ce qui se passe toujours quand un pays, un peuple, a rendez-vous avec son destin. Nous nous sommes sentis unis, paralysés par la nouvelle, mais unis dans l'adversité. C'est toute la France qui s'est fait poignarder par sa poupée vivante qu'elle avait elle-même fabriquée. Chucky Benattia, prions pour toi !
"Truc de ouf !"

Oublié, les mots mous de François tentant désespérément le temps d'une émission de réveiller une libido populaire en hibernation. Disparu, la menace imminente de la plus grande épidémie du siècle. Même le ralliement de François Fillon à la longue liste des personnalités éclaboussées par la grosse soupe à scandales n'y aura rien changé. Comme à Dallas en 63, le temps s'est arrêté, et tout le monde se souviendra de ce qu'il ou elle était en train de faire ce 7 novembre 2014. "Tu as vu ?!", "Tu as entendu ?!", "C'est l'hallu !", "Truc de ouf !"... Le téléphone arabe français s'est mis en branle et la twittosphère a explosé, nous allions désormais devoir vivre dans une nouvelle ère, celle de l'après-"7 Novembre".

Alors que je tâtonnais comme tout le monde dans l'épais brouillard de cette nouvelle vie a surgi du passé un fantôme... Venu me demander des comptes... Il m'a dit qu'il s'appelait Lazare, comme la gare... Et qu'il voulait comprendre pourquoi son pays lui préférait cette Nabilla qui n'avait ni médaille militaire ni faits de guerre. Lazare Ponticelli, notre dernier poilu français, me demandait de lui expliquer Nabilla... C'est l'histoire d'une fille qui entre dans la postérité grâce à une phrase. Je lui parle du "Allô", du shampoing, du buzz... Mais Lazare ne comprend pas.
Humains de laboratoire

Je lui raconte Moundir, Diana, Steevy, Loana, Stefan, Rudy, Marie, FX, et les autres... Petits soldats d'une nouvelle télévision, chair à canon de la guerre des chaînes. Je lui explique cette jeunesse sacrifiée sur l'autel de la célébrité. La cruauté des concepts d'émissions, le sadisme des stratégies, les délations, les éliminations, l'avilissement des cerveaux, l'humiliation partout diffusée ! J'explique ces hordes de jeunes et de moins jeunes qui s'affament sur des îles, mangent des vers ou des souris, s'enferment avec des serpents, se roulent dans la fiente et le vomi, tripotent des inconnus dans l'obscurité et s'isolent de leurs proches pour nourrir leurs névroses aux yeux de tous...

Je lui confesse notre fascination collective à observer ces humains de laboratoire en train de se mettre en scène dans le seul but d'exister un peu. Lazare s'assoit, abattu, terrassé par mon exposé. Il me dit que, dans les tranchées, personne n'avait de shampoing... Mais qu'ils avaient un devoir. Il me raconte son obscurité, sa peur, ses compagnons éliminés les uns après les autres, et la voix... Pas celle de Secret Story, celle de la survie qui te maintient debout dans cette funeste loterie. Il me parle de l'absurdité de la guerre, la sienne, et les autres... De la bêtise humaine, qui ne connaît pas de limite. Il était venu pour râler un peu, parce que là-haut, avec les potos, ils aiment bien quand on pense à eux, et que là c'était vraiment l'occasion. Mais il n'avait pas mesuré l'ampleur des dégâts, ici bas. Il repart, affligé par cette troisième guerre mondiale, celle contre la connerie.

Nabilla est en prison. Les poilus ne sont plus. Et je crois qu'on est devenu fou.

À Lazare Ponticelli, et tous ses camarades. Merci. Et pardon."

croix

Bérengère Krief

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jeudi 13 novembre 2014

Marie.

Marie a 18 ans. Elle vient de laisser derrière elle une journée de cours et se régale à l'idée de ce jour férié qui lui permet d'aller faire la fête avec les potes de sa promo. Elle a soigné la tenue et le maquillage. Marie est discrète mais souriante. Elle sourit quand elle monte dans sa voiture. Elle sourit aussi quand elle reçoit ce message quelques minutes plus tard. Elle sourit toujours en y répondant. Puis sa voiture va s'enrouler contre un arbre. Marie n'est plus.

Lundi prochain, je serai l'enseignante qui va retrouver cette classe à son retour dans son centre de formation. Avec une élève de moins sur la fiche d'émargement. Une chaise vide. Marie n'est plus.

chaises

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mardi 21 octobre 2014

Octobre lumineux.

Une douceur incroyable. Je dors toujours la fenêtre ouverte et les cris des oiseaux au petit matin sont presque ceux d'un mois de mars.

S'il n'y avait ces quelques indices... Il y a la nuit qui dure un peu plus longtemps, qui rogne un peu de jour de semaine en semaine. Et les couleurs vives qui s'installent sur les coteaux de ma région.

Ce matin, sur mon destrier métallique, j'ai fendu l'air, traversant la ville encore silencieuse jusqu'à l'école, sous un ciel rose. Déjà quelques égarés sur les terrasses des cafés. Comme un air de printemps...

pied-de-vigne

ruisseau

feuille-verte-et-rouge

matinade2

feuilles-rouges

mousse

arbres-varts-rouges

***

Pâle septembre,
comme il est loin,
le temps du ciel sans cendres
il serait temps de s'entendre
sur le nombre de jours qui
jonchent le sol
d'octobre

Mâle si tendre
au début de novembre
devint sourd aux avances de l'amour
mais quel mal me prit
de m'éprendre de lui ?

Sale décembre
comme il est lourd le ciel
sais-tu que les statues de sel
ont cessé de t'attendre ?


Pâle septembre
Entends-tu le glas que je sonne ?

Je t'aime toujours d'amour
je sème l'amour

Les saisons passent mais de grâce
faisons semblant qu'elles nous ressemblent

Mais qui est cet homme qui tombe de la tour ?
Mais qui est cet homme qui tombe des cieux ?
Mais qui est cet homme qui tombe amoureux ?

Pâle septembre,
comme il est loin,
le temps du ciel sans cendres
il serait temps de s'entendre

*

Camille

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dimanche 12 octobre 2014

De la vigne.

Un week-end pour moi. La bonne conscience qui veut que j'avance sur mes projets polymorphes est en pleine lutte avec ma procrastination glandeuse qui pourrait me clouer au canapé deux jours durant. Première journée écoulée, je suis malgré tout satisfaite de l'avancée des choses...

Cette nuit fut réparatrice. De celles où je me réveille blottie dans une position identique à l'endormissement.

Des images de vignes aux couleurs chaudes et saturées me restent sous les yeux. Des coteaux qui dominent la ville, des amis avec moi, ou des connaissances qui deviennent alors des amis (un ancien élève par exemple). Une boutique dont la devanture vend/vante toutes sortes de produits étalés sur des tissus. Une attente. Je pense que je n'ai pas pris mon violon alors que j'ai cours, que c'est dommage. Mon appareil photo, extension de moi-même, est bien là, mais il ne m'obéit plus vraiment* : un papillon très bleu qui contraste fortement avec tout ce décor de feu se pose sur l'objectif et je tente vainement d'en capter l'image.

Plus tard/tôt, je suis sur mon vélo, nue comme un ver, et je pédale sur des artères très fréquentées (axe routier, voie d'insertion d'autoroute). Je me dis alors que je n'ai sûrement pas le droit de monter sur l'autoroute à vélo (mais je ne m'inquiète pas de ma non-tenue). Je me retrouve dans un garage ou un parking souterrain et je veux m'habiller. Des gens me croisent, leurs regards insistent sur mon corps, ils rient. On vient me chercher. On me mène dans un petit local vitré, on m'impose des explications, maintenant qu'on m'a trouvée. Je réalise vite que ça n'a rien à voir avec ma nudité mais qu'il s'agit d'une faute que j'ai commise. Je ne sais plus laquelle. Un crime ? Un meurtre. Je pense à chercher mes chiens, ils sont seuls, il faut que je les aide, je ne peux pas les oublier. Lucien est là, comme souvent, un soutien, une présence.

Plus tard/tôt, je suis dans une chambre, couchée dans un lit et plusieurs personnes que je connais très bien sont là autour de moi (lui entre autres). Je suis recouverte d'épaisseurs de draps blanc éclatant. Entre alors une soigneuse. Elle soulève les draps pour accéder à mon intimité. Je supplie les gens dans la pièce de ne pas bouger, j'ai si peur qu'ils me voient ainsi. Pourtant, l'idée de traverser la ville nue sur un vélo ne me dérangeait pas, il me semble que je militais pour quelque chose, qu'il y avait une revendication saine.

Noter mes rêves les derniers temps me fait du bien. Je vide mon esprit et je sollicite ma mémoire. Je m'apprète maintenant à aller travailler, débarrassée d'une bonne partie de ces constructions nocturnes.

vignes-jaunes

*il filme alors qu'il n'a jamais eu cette fonction et je cherche longtemps comment rétablir ce que je connais. Il est dans mes rêves un prolongement de mon corps, un troisième oeil, une mémoire. dans mes rêves seulement ?

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lundi 6 octobre 2014

Le présent, c'est maintenant.

Odeurs de tarte aux pommes qui s'emmèlent dans l'air un peu trop frais. Gab et moi venons de passer trois jours dans son appartement, maintenant presque vide. Voilà près d'un an qu'il vit avec moi et qu'il vide ici le lieu de toutes traces du passé. Nous sommes venus passer quelques heures dans ce que nous nous amusons à considérer comme une "maison de campagne" ou "une résidence secondaire". Il y a aussi quelque chose du camping puisque les placards sont désertés. Nous repartons cet après-midi. Je me dis, comme je me le suis dit les trois dernières fois, que c'est peut-être la dernière fois. J'aime en tout cas ce lieu particulier qui est celui de nos premières fois, il a été une rupture avec mon quotidien pendant des mois, quand éreintée par des semaines trop longues, je sautais dans ma voiture pour venir me réfugier ici après deux longues heures de route, comme un sursis de douceur et de tendresse. Nostalgie agréable et sereine. Aujourd'hui, je suis installée au soleil (il diffuse sa lumière d'automne par la baie vitrée), mon ordinateur posé devant moi, sur une planche et deux tréteaux, Georges Ezra et Agnès Obel sur France Inter. Penser à tous les projets autour de la scène, à toutes ces envies d'écriture. Avoir le temps avant un départ et se sentir juste simplement bien.

*

* Quelques images de la ville jaune *

*

arbre-rose

cathedrale2

église2

facade-cathedrale-2

intérieur-cathedrale6

jardins

marronier

pont

présent-maintenant

rive

***

 

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Histoire de fesses.

Attention lecteur, ce message peut te surprendre, te déranger, te choquer...

Par sa vulgarité bien sur ( occurences de "cul") mais aussi par son caractère inutile et/ou égocentré.

media

"La Patrie, l'honneur, la liberté, il n'y a plus rien : l'univers tourne autour d'une paire de fesses, c'est tout..."

Jean Paul Sartre

"Occupe-toi de ton cul"... Mais oui, je ne fais que ça. Je ne pensais pas que l'obsession qui est celle de toute une société pouvait à ce point devenir mienne. Parler de cul ? Oui, j'ai déjà fait souvent ici, raconter des histoires olé-olé. Mais si on parlait vraiment de fesses ?

Quand d'autres se regardent le nombril, mon obsession du moment tourne autour des fesses. Et je ne suis de toute évidence pas la seule. Hommes et femmes semblent fascinés par ce territoire de notre anatomie, à tel point qu'il trouve place partout, dans la pub, le cinéma, la musique, l'art... Pourquoi tant d'intérêt ? Je n'ai pas la réponse, mais je suis moi-même victime de cette machination. On a tous croisé une faux-cul qui affirme qu'elle est bien au-dessus de ces diktats, qu'elle est en paix avec son corps, qu'elle n'est pas de ces victimes de la mode et le tout, la bouche en cul de poule... Mon cul oui ! Pour ma part, j'ignore si la réflexion est pleinement personnelle (besoin de retrouver un corps avec lequel je suis simplement  à l'aise) ou issue d'une vraie influence médiatique (à moi ce corps parfaitement photoshopé qu'on me donne à manger tous les jours !). Quoi qu'il en soit, la question me colle aux fesses...

Et je ne me limite pas aux miennes ! Pire que ces mâles attablés sur les terrasses déjà bien fraîches du moment, faisant le guet derrière un demi, je scrute, j'évalue et je prends moi aussi du plaisir à mater. Mais lorsque l'homme y voit l'objet du désir, j'en apprécie pour ma part simplement l'esthétique, les contours, le volume. J'y vois un baromètre, je jalouse, je me rassure, je compare, je rêve moi aussi du petit cul magique qui se dandine bien haut dans un slim taille 36. Du 36, je n'ai que les bougies et les derniers temps, les derniers mois, j'ai multiplié les efforts pour me débarrasser des kilos venus se blottir juste là et de cette fameuse culotte de cheval. Je me trouvais la miche molle, je me trouvais la miche moche, alors je me suis mis un bon coup de pied au cul pour manger mieux, manger moins. Les efforts sont constants et payants et après des mois pour réapprivoiser mon popotin, je lui trouve à nouveau un certain charme, quand perchée dans des escarpins qui m'ont coûté la peau des fesses, celui-ci sourit timidement. Ça valait le coup de se casser le cul !

Mais au-delà de ces considérations esthétiques, mon cul s'est rappelé à mon bon souvenir cet été à plusieurs reprises. Comme je ne le vois pas, ce dernier à dû juger malin de se manifester par d'autres moyens. Je suis tombée sur le cul. Non pas d'étonnement, mais de maladresse. Et deux fois, car elle valent mieux qu'une. La première, en Bretagne, loin de mes repères, j'ai glissé dans l'escalier, dévalant quelque dix marches, rabotant mon fessier au passage. La cascade s'est soldée par un beau bleu (qui a d'ailleurs tenté toutes les couleurs de l'arc en ciel, camaïeu de douleurs). Puis quelques jours plus tard, c'est dans les prés un soir de pique nique que j'ai glissé dans un talus me réceptionnant sur mon coccyx. On ne sait jamais tant à quel point un coccyx est utile à un corps humain que quand on tombe dessus. Suite à cette seconde chute, j'en ai eu ras le cul, et j'ai voulu voir un message subliminal que m'envoyait ma lune. "Bouge toi le cul". En effet, une alimentation rigoureuse ne satisfait plus mes exigences. Allons plus loin, soyons fou ! Je me remets au sport. Alors depuis des semaines, fini la tête dans le cul, je marche une heure tous les jours ou presque et je me suis inscrite à un atelier "cirque" qui semble me réconcilier avec mon équilibre, ma souplesse et la partie trop charnue de mon anatomie. Nous voilà de nouveau comme cul et chemise, réconciliés ! Et que cela ne m'empêche pas de me cuisiner de bon petits plats, à me taper le cul par terre s'il vous plait !

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vendredi 3 octobre 2014

Torpeur.

Un rêve cette nuit plein de transparence et de désir. Le contenu m'échappe mais il me reste des sensations douces liées à toute cette eau. Il y a une nuit, puis le jour. La ligne de l'horizon est celle de la mer, observée depuis le hall d'un hôtel, baie vitrée panoramique. Des bassins diffusent une lumière claire, bleutée. En se glissant dans l'eau tiède, on accède à des passages qui communiquent avec l'extérieur, on se retrouve dans l'immensité de l'océan.

étincelles-piscine

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mercredi 24 septembre 2014

La fin du journal.

J'ai fait une rentrée exceptionnelle. De très bonnes classes, un emploi du temps qui se goupille bien et une ambiance de travail détendue. J'ai pris un rythme très appréciable, je me sens motivée dans beaucoup de domaines : l'écriture, le sport, la vie associative, la culture. Je relis par hasard hier mes inquiétudes laissées ici les mois passés et elles me semblent gommées, comme par magie...

Il y a quelques jours, en travaillant avec une de mes classes préférées, je retombe sur ces quelques lignes du Journal d'Anne Frank, les dernières...

"Je ne supporte pas longtemps qu’on fasse à tel point attention à moi, je deviens d’abord hargneuse, puis triste et finalement je me retourne le coeur, je tourne le mauvais côté vers l’extérieur, et le bon vers l’intérieur, et ne cesse de chercher un moyen de devenir comme j’aimerais tant être et comme je pourrais être, si... personne d’autre ne vivait sur terre."

enfant-course

Et je reconnais sous ces mots si justes (si pertinents pour une enfant de treize ans) la méfiance et la douleur qui m'animaient il y a quelques mois encore. "Si personne d'autre ne vivait sur terre". J'avoue avoir souvent silencieusement, pour moi même, évoqué cette idée. Presque honteusement, je me suis imaginé quelle serait mon attitude si je n'avais à composer avec le regard de l'autre, avec tous ces codes, toutes ces règles, avec cette peur constante du jugement. Aujourd'hui, peut-être ponctuellement seulement, je me sens plus forte. Et je suis justement à l'aise avec l'idée de tous ces autres qui vivent et gravitent autour de moi. Réconciliée avec mon image, mon estime de moi...

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mardi 23 septembre 2014

Chronique de la violence ordinaire.

Un fait divers "ordinaire" : quatre adolescentes en agressent une cinquième dans un parc à Nancy. Elles ont si peu de jugeote qu'elles partagent la vidéo sur laquelle on les identifie clairement, fières et souriantes. Traînée de poudre : elles sont mises en garde à vue et les réseaux sociaux s'enflamment.

***

Début des années 90. La fin d'une année scolaire, du soleil, un banc qui surplombe ma verte vallée. Dans mon dos, mon collège que je viens de quitter plus tôt que prévu car un prof est absent. J'ai onze ou douze ans. Mes amies viennent de partir, leurs parents ont pu les chercher. Je crois que j'attends ma mère, ou le bus ou les grandes vacances, ou l'amour. Insouciance, mon univers est encore celui où tout le monde est gentil, où la méchanceté gratuite n'existe pas, où mes codes moraux correspondent à ceux dictés par Charles Ingalls. Puis l'incident. Trois filles arrivent. Elles doivent avoir treize ou quatorze ans mais je les perçois alors comme des références. Elles me parlent de mon regard, de mon insolence. Et de ce banc sur lequel je suis assise et qui est le leur. Ça me parait crédible. Je me lève, je m'excuse, je ne savais pas. Je me sens toute petite et toute merdeuse. L'une d'elle me bouscule, elle me demande si j'ai peur. Bien sur, j'ai peur. Elle me demande si j'ai du fric ou des clopes. Elle veut vérifier dans mon sac. Elle me dit de ne pas la regarder. Puis elle crie "mais regarde moi quand je te parle". Toutes rient et se moquent de moi. Une autre m'approche et me gifle. Je me souviens être surprise car ça ne fait pas ce bruit net et clair que l'on entend dans les films. C'est une claque molle, silencieuse mais douloureuse qui résonne pourtant dans mon oreille. Elle est ratée, au cinéma on aurait sans doute refait la prise. Pourtant elle est efficace : je me sens humiliée, écrasée. Jusqu'à ce jour, personne n'avait touché ainsi mon visage. Elles finissent par partir, me laissant sonnée, engourdie de honte et d'incompréhension.

Je rentre chez moi, je ne me souviens plus comment. J'ai honte, mais j'en parle à mes parents. Ils sont en colère et je ressens alors une culpabilité. Comme si ma faute avait été de me laisser faire. Je ne sais plus quelles furent les suites de l'histoire. J'imagine que ma mère-poule en a parlé au principal et qu'elle m'a ensuite conseillé de rester accompagnée. Je me souviens surtout que mes parents ont tout fait pour que la situation ne vire pas au drame, me faisant comprendre que ce n'était pas très grave, que ça pouvait arriver, qu'il fallait que j'apprenne à ne pas me laisser faire.

Au début des années 90, y'avait pas de facebook, pas de twitter, pas d'articles en ligne. J'ai grandi sans "revoir" ces images, elles ne persistent que dans ma mémoire, je suis la seule à les avoir vues et je ne les ai donc pas lues dans les yeux de tous ceux que j'ai croisés ensuite. L'anecdote, certes douloureuse, s'est limité aux cercles des personnes concernées et la blessure s'est refermée. Ce souvenir est aujourd'hui inscrit en moi, mais je ne l'assimile pas à un traumatisme, je dirais même qu'il m'a permis de me construire, de me méfier, de comprendre que le monde des bisounours n'était bon que pour la télé.

***

Aujourd'hui, je me sens mal en lisant un article sur le sujet et en visionnant malgré moi la vidéo qui l'accompagne. Non pas que ça ravive de mauvais souvenirs, mais je me sens un peu sale, je pense que ça ne me regarde pas, je n'apporte aucun soutien à cette jeune fille triste en apprenant ce qu'elle a vécu et en visionnant sa détresse, comme un passant qui ne ferait rien. Je ne me reconnais pas dans ce "pseudo soutien" qui semble s'organiser inutilement et j'imagine que ce que souhaite cette frêle jeune fille blonde est simplement qu'on efface toute trace de cet épisode. Un droit à l'oubli. Et je suis écoeurée de voir ce déchaînement de violence et cette surenchère de haine dans les commentaires qui suivent l'article. On parle de rétablir la peine de mort, de raser le crâne de la coupable en place publique ou de la pendre, on mobilise les foules pour aller lui régler son compte chez elle, on l'insulte, la traite de grosse vache, de grosse truie (qu'est-ce que sa silhouette vient faire là-dedans ? Est-ce que ça accentue sa méchanceté ?)... Cette jeune fille semble condenser toute la méchanceté du monde et en devient une icône éphémère du mépris, petite image sur laquelle on peut cracher toute sa colère de façon définitive et radicale, exutoire de ce sentiment d'injustice et de trahison. Pourquoi vouloir répondre à la violence par la violence ? Bien entendu, elle respire la bêtise et la méchanceté, elle mérite d'être punie et de prendre conscience de ses actes, mais pourquoi imaginer que se comporter comme elle pourra régler la situation ? Triste, je referme la fenêtre de cet article. Inquiète aussi. Un peu moins confiante et souriante que je ne pouvais l'être avant ma lecture... Et c'est peut-être ça qui m'effraye le plus, au-delà de toute cette violence, c'est cette perte de confiance en l'humanité.

banc

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vendredi 19 septembre 2014

Coquilles & bourdons.

" Retirez le Q de la coquille, vous avez la couille et ceci constitue précisément une coquille "

Boris VIAN

coquillages2

Il y a quelques semaines, alors que poussée par un souffle créatif et motivée, je reprenais les rênes de ce blog, m'est tombé sous le nez un commentaire dur mais juste, me rappelant à l'ordre et à la rigueur en listant des erreurs. Honte à moi : on relève dans ces pages des coquilles, des bourdons, voire un mépris pour cette chère et respectée langue française. Je présente mes excuses les plus plates et les plus consternées à cette lectrice et à tous ceux qui se sont reconnus dans la colère de son commentaire. Non mais c'est vrai, qu'est ce que c'est que cette "soit-disant" prof de lettres qui prend sans doute un malin plaisir à saquer de son stylo rouge ou d'un bon mot chaque écart de ses étudiants et qui n'est pas foutue de se relire ? Comment imaginer un instant que vos chères têtes blondes aient un avenir assuré et solide avec une telle enseignante ? Trêve d'ironie, la remarque était justifiée et elle a eu sur moi l'effet d'une douche froide. Mes bonnes intentions de régularité et d'assiduité en étaient refroidies. Depuis, les mots ont repris leurs distances. Et ma réflexion s'est souvent portée sur cette colère : aucune indulgence pour les maltraitances de la langue française. Et c'est au quotidien que je le mesure sur les réseaux sociaux et dans les commentaires d'articles en ligne. On passera volontiers sur la haine, l'intolérance ou même la bêtise, on trouvera des excuses à l'approximation, aux données erronées, aux insultes en tout genre. Mais pas de pitié pour la faute de frappe ou d'orthographe ! Il y a donc là encore du respect pour cette pauvre langue et ses défenseurs aujourd'hui, investis d'une mission honorable sont légion, parcourant inlassablement blogs, forums et autres pages à la recherche de l'honteuse coquille ! Je veux y voir de l'espoir : on ne peut en toute impunité massacrer notre verbe !

***

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