dimanche 26 mars 2006

Des nouvelles...

Quelques belles histoires par ici...

Posté par Diane Groseille à 08:18 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


jeudi 16 mars 2006

Déformation.

Il est sept heures quand elle gare sa voiture sur la place sombre devant le bâtiment. Elle n'a pas envie d'y aller. Son patron lui a dit qu'elle était la mieux placée pour suivre cette formation, qu'elle sera aussi la plus apte à transmettre ensuite ce qu'elle aura appris à ses collègues, que de toute façon, en ce moment, elle ne croule pas sous les dossiers. Indemnités de déplacement certes mais aussi trajets à rallonges. Puis des horaires de dingues. Commencer à sept heures et demi, quelle idée ! Elle est en avance, elle cherche son regard cerné dans le rétroviseur, attache ses cheveux en un chignon haut, par des gestes mécaniques, elle passe du baume sur ses lèvres, regarde la nuit autour d'elle, ce matin d'automne froid et mouillé. Il faut quitter le cocon trop chaud de la voiture, se ruer dans ce grand bâtiment noir en se faufilant entre les gouttes et trouver la salle où elle va tuer les heures à venir. A contre-coeur, elle sort, étire ses jambes, ferme son manteau. Personne aux alentours, vraiment trop en avance. Les talons de ses bottes claquent sur le macadam et sa jupe un peu trop serrée l'oblige à faire de petits pas. La lourde porte d'entrée claque derrière elle et la laisse dans un silence de plomb obscur. Juste au-dessus d'elle le voyant lumineux "sortie". Elle se dirige vers les voix qu'elle entend au bout de ce long couloir, finit par trouver une porte entr'ouverte derrière laquelle un homme et une femme boivent du café dans des gobelets en plastique. Ils lui sourient tous les deux, "oui, oui, c'est bien ici", "en avance, vaut mieux ça que d'être en retard". Lui se présente après avoir tendu sa main moite comme étant le responsable de la formation et elle son assistante, tout en sourire jauni et cheveux gras. "Installez-vous, vous prendrez bien un café ?". Non, merci, elle ne boit jamais de café, et elle aimerait autant que les autres arrivent, qu’elle puisse se fondre dans la masse des participants, écouter d'une oreille, somnoler doucement et égarer ses pensées dans ce petit matin qui s'étire.

Quelques minutes plus tard, après de trop longs échanges de politesse avec les participants qui arrivent au compte goutte, elle s'installe enfin pour que commence la fameuse formation. Elle n'en attend rien. La fiche de présence passe autour des tables disposées en U, elle sort son bloc-notes, y met studieusement la date et un titre puis commence déjà à griffonner quelques fleurs naïves dans la marge. A peine installée dans une douce torpeur, elle sursaute presque quand, un quart d'heure plus tard, un jeune homme entre dans la salle comme propulsé de l'extérieur. Il s'excuse platement, se présente au reste du groupe avec des mots trop forts pour l'heure matinale, se faufile avec trop d'aisance pour s'installer en face d'elle. Il attire les regards de tous, même une fois assis. Son retard, mais aussi ses gestes souples dérangent. Elle l'observe, alors qu'il fouille son sac pour en extraire un portable et l'éteindre, elle remarque son petit sourire en coin, comme s'il était satisfait de son entrée.

Puis la matinée s'écoule, monotone et tiède. Elle se surprend à guetter celui qui se tient en face d'elle. Elle se surprend aussi à penser à plusieurs reprises à sa dernière nuit passée avec Manuel. Il est venu la voir avant de partir pour six mois à Berlin. Elle aurait aimé lui dire merde ce soir là, lui dire on s’arrête là, lui dire adieu, lui dire les mots qui mettent fin, les mots qui permettent de reconstruire après. Elle n'a pas su. Elle a couché avec lui, elle a dormi près de lui, et très tôt, il est parti. Elle pense à cette longue parenthèse qui s'ouvre alors, morne et hypocrite, jusqu'à son retour.

Midi arrive, une heure de pause durant laquelle elle compte arpenter les rues de la ville à la recherche d'un bistrot ou elle pourra manger un sandwich rapide. Elle ne pense à rien au moment où le jeune retardataire attrape sa main dans le couloir. "On se connaît non ?". Immédiatement déçue par la familiarité dont il fait preuve et par le peu d'originalité de son entrée en matière elle répond "non" avec un sourire et se dérobe. Soudain, son regard lui a paru moins certain, plus jeune, plus gauche. Elle se retourne quand même avant de franchir la porte qui donne sur le parking. Il est là, planté au milieu du couloir, immobile, la regardant partir. Elle passe malgré tout la porte pour rejoindre sa voiture sous une pluie battante. Une fois à l'abri dans l'habitacle, elle retire sa veste, détache ses cheveux pour les secouer. Puis soudain, elle sursaute : on tambourine sur sa vitre. C'est encore lui, sous la pluie, ses cheveux noirs gouttant devant son visage, qui lui parle en tapant sur la vitre, elle ne comprend rien. Tremblante et le coeur battant, elle lui fait signe de faire le tour et de s'installer. Il s'exécute et claque la porte derrière lui, et tout de suite ses paroles et son odeur emplissent la voiture. Ses yeux pétillent, il dit savoir, avoir trouvé, ce centre de vacances, il y a dix ans au moins, où elle était animatrice, il y était aussi, il se souvient même de son déguisement ridicule pour un jeu de piste, il avait quinze ou seize ans à l'époque, elle en avait à peine plus. Bien sur, elle y était, mais elle a tellement de mal à partager son enthousiasme sur le moment, dans ce contexte, surtout que son visage ne lui dit rien du tout. Un peu mal à l'aise, cherchant à mettre fin à son monologue, elle lui propose presqu’à contre cœur qu’ils mangent un morceau ensemble. Bien sur, il accepte et durant le trajet vers le centre ville, il ne cesse de conter ses souvenirs avec nostalgie. Ils trouvent une petite brasserie sur une place et s'installent à une minuscule table ronde nappée de rouge. Elle fume cigarette sur cigarette en l'écoutant parler. Après un kir, plus détendue, elle sourit alors à ses anecdotes qui la replongent dans cet été en pleine montagne, ses toutes premières sensations de liberté et de responsabilités. Elle remarque aussi les yeux rieurs de son interlocuteur, ses larges mains, sa bouche charnue, le petit espace entre ses dents. Elle lui trouve un charme qui la déstabilise : son assurance, son éloquence. Elle a peu d'appétit et préfère le regarder parler. Puis, en quelques mots, il lui dit sa vie du moment, les études qui l'ont mené dans la boîte où il est alors, son job, sa copine Elisabeth, ses projets. Tout cela avec beaucoup de simplicité, tellement naturellement en accompagnant parfois son rire d'une main qui vient frôler la sienne, comme pour mieux partager ses sentiments. Mais l'heure les bouscule hors du restaurant et ils se doivent de rejoindre l'austère bâtiment où cinq longues heures de formation les attendent encore.

Ils regagnent leurs places respectives. Il lui jette un regard complice avant que le responsable ne reprenne ses explications et ses hiéroglyphes au tableau. L'après-midi se montre élastique. Elle baille, gribouille sur sa feuille, fait une liste de courses dans une marge, regarde par la fenêtre. Alors que ses jambes lui semblent lourdes, presque anesthésiées et qu'elle se sent comme une éponge, elle se souvient pourquoi elle a souhaité écourter ses études, allant contre l'avis de ses parents qui lui promettaient une brillante carrière d'avocate. Incapable de tenir en place. Elle remarque le regard en face d'elle qui se fait parfois insistant. Elle ne parvient pas à le soutenir, ni à savoir si c’est celui du garçon de quinze ans ou celui de l’homme qu’il est maintenant. Et sur les derniers instants, juste avant que ne soit annoncée la fin de cette journée de formation, ce n'est plus de la complicité qu'elle lit dans ses yeux, mais quelque chose qu'elle ne parvient pas à expliquer.

Plus tard, alors que chacun quitte la salle, elle discute encore avec cette jeune femme qui était assise à sa droite, elle cherche à éviter un nouveau face-à-face qu'elle ne saurait comment gérer. Elle tente de se donner une contenance quand elle le voit finalement quitter la salle. Elle enfile son manteau, passe la main dans sa poche pour y sentir le paquet de cigarettes qui l'attend. Elle sort pour se retrouver dans une nuit profonde et froide. Plus de pluie, elle allume la cigarette qu'elle roule dans ses doigts depuis quelques secondes déjà, prend le temps pour rejoindre sa voiture, laisse le froid la dégourdir un peu. Elle fouille son sac pour y trouver ses clés et ne voit pas celui qu'elle redoutait arriver derrière elle. Il dit son prénom. Elle se retourne et sent immédiatement le parfum qui avait emplit sa voiture quelques heures plus tôt. Un mélange de tabac, son blouson en cuir, quelque chose de frais, de mentholé. Ses yeux ne sont plus rieurs et le silence qui les fige en dit long. Elle veut fuir et lui dit juste "oui ?". Il demande "je peux te suivre ?". La question lui semble à la fois déplacée de par les mots qui sonnent faux, et toute logique. Elle en comprend très bien le sens.  Sans avoir réfléchi à sa réponse, elle accepte. En fait, elle accepte plus ce que lui propose ses yeux. Un regard qui se montre presque dangereux. Impatient et cru. Elle se retourne, ouvre sa voiture, y monte et met le contact. Il s'installe à côté d'elle sans en demander l’autorisation. Les mots qui ont tant pesé à midi n'ont alors plus leur place. Elle démarre et quitte le parking, laisse sa voiture rouler dans les rues noires, ne sachant trop où aller. Elle n'ose tourner son visage vers son voisin, et pourtant elle a tellement envie de voir si ses yeux disent toujours la même chose. Il n’y a que cette chanson stupide à la radio, qui lui semble tourner en boucle.

Tout commence vraiment quand une main trop chaude se pose sur sa cuisse. La distance est cassée. Le pas est franchi. Impossible alors de faire marche-arrière. Sentant que son attention n'est plus à la route, elle gare sa voiture dans une ruelle sombre et étroite bordée de maisons anciennes, une rue en pente qui mène sur une place lumineuse. Aucune réaction de sa part pour le moment. Elle reste de marbre quand la main passe de sa jupe à ses bas, puis cherche à remonter sur l'intérieur de ses cuisses. Le contact sur le tissu est électrique, elle se sent explosive. Elle hésite encore à ce moment là entre le repousser et se laisser aller. Les doigts atteignent la bordure de dentelles épaisses, frôlent sa peau, elle sent son souffle sur sa joue. Il dit « j’arrête si tu veux, je ne crois pas que… », Mais ne parvient à finir sa phrase, elle happe sa bouche, la mord presque, l’aspire, leurs dents s’entrechoquent et leur souffles se mêlent, trop chauds dans l’air encore froid de la voiture. Leurs corps se cognent. Elle ne cesse de frissonner. Il a maintenant glissé ses doigts vers son sexe, sous le tissu, pour y trouver l’humidité qui trahit son désir. Elle écarte tant qu’elle peut ses jambes gênées par la jupe trop droite. Elle soulève ses fesses et la remonte sur sa taille, dévoilant ainsi des cuisses fines et fermes, gainées de bas noirs qui contrastent avec le blanc fragile de la chair. Il glisse son autre main dans la chaleur de son décolleté, avec une sorte d’urgence, des gestes précipités, trop rapides, il la griffe presque en cherchant les pointes érigées de ses seins. Elle se sent comme une poupée sous ses doigts, sous sa bouche. Il passe sa langue sur la peau de son cou, ouvre davantage son manteau et repousse les bretelles. Elle est débraillée, à moitié nue, les cuisses ouvertes aux doigts qui la fouillent, ses seins pigeonnant par-dessus son soutien-gorge offerts à la bouche charnue. Passive, elle se donne en fermant les yeux, attentive à toutes ces sensations. Il y a bien sur le désir qui monte en elle, comme une vague puissante, mais il y a aussi cette impression de transgression et cette crainte croustillante d’être vus par un passant. Les doigts de son amant du moment la fouillent encore, plus loin, plus fort, jouant de toutes les zones de plaisir, manipulant son sexe comme pour la rendre folle. Elle souffle des mots qu’elle n’entend pas, se montre vulgaire, en veut plus, encore et vite. Elle supplie et ce n’est plus elle qui parle, c’est son désir, trop fort. Elle le veut en elle, elle le veut fort, elle souhaite qu’il la prenne, violemment, sans aucun ménagement. Elle sent le levier de vitesse qui blesse son genou, la vitre froide contre laquelle sa nuque vient s’écraser. Elle voit dans la pénombre qu’il a sorti son sexe, dont elle devine les contours, dressé comme une déclaration, comme un aveu, qu’elle voudrait prendre dans sa bouche, dans son sexe, qu’elle aimerait remercier. Il se caresse doucement, tout en continuant à mordre sa peau, à torturer ses chairs. Elle glisse sa main vers cette promesse, mais il se dérobe, calle ses mains sous ses fesses, la soulève brusquement pour venir la placer à genoux sur lui. Sa tête cogne le plafond, dans le mouvement, elle croise son propre regard dans le rétroviseur, les cernes du matin ont fait place à une urgence, quelque chose d’animal. Elle se sent comme enivrée, coincée et obligée de se blottir encore contre ce corps, toujours habillé, qu’elle découvre. Elle parvient simplement à lui soulever son pull. Elle blottit ses bras nus dans son dos chaud. Elle ne parvient pas à capter son regard, il y a toujours cette urgence qui fait que le regard n’a pas son importance, comme les mots qui pourraient même tout gâcher de ce moment « parenthèse ». Elle s’empale sur lui, sentant ses mains chaudes soutenir ses fesses. Le contact est une fois de plus électrique. Elle se sent immédiatement emplie. Ses seins sont aspirés par une bouche gourmande, les mains chaudes se baladent maintenant sur tout son corps, rapides et agiles. Elle sent le plaisir interdit monter en elle. Elle écoute attentivement le souffle de son partenaire qui s’accélère. Et ce sont soudain ses yeux comme deux poignards qui viennent se planter en elle, elle ne les attendait plus, elle en est surprise : retrouver ce regard alors qu’il y avait entre eux deux une forme d’anonymat qui s’était installé en quelques minutes. Il est ému, il lui parait alors si fragile. Toute la violence du moment semble s’évaporer avec ce coup d’œil. Il cherche sa bouche et ses mains viennent encadrer son visage. Les gestes se font encore plus rapides, à la recherche d’un plaisir qui se laisse attendre. Il cogne en elle, mais ses yeux sont toujours là, qui semblent vouloir dire quelque chose. Puis elle explose, en fixant son regard, brusquement, sans aucun gémissement, crispée, recroquevillée sur son partenaire. Lui ne tarde pas à venir à son tour, enroulant ses bras si fort autour d’elle, le souffle court. Ils se blottissent dans l’écho de leur plaisir, l’un contre l’autre. Il soupire, fait glisser sa main dans ses cheveux. Puis elle s’éloigne rapidement, tentant de rejoindre son siège, un peu gênée, se rhabillant tant bien que mal. Il lui sourit. Elle remet le contact, constate que les vitres sont pleines de buées, sourit à son tour. Ils reprennent la route. Il lui propose un café avant que chacun ne rentre chez soi. Elle accepte de le suivre dans ce petit troquet sordide. Elle l’observe, touillant son café-crème, qui semble un peu perdu. Puis il paraît soudain interloqué, se met à rire et baisse les yeux. Intriguée, elle cherche à savoir. Il lui avoue alors qu’il vient de repenser à un petit détail très drôle. Il a gagné un pari… qui remonte à un soir de boom, dix ans en arrière : « embrasser la monitrice ». Il ne pensait pas aller aussi loin.


cigarette

Posté par Diane Groseille à 19:07 - - Commentaires [8] - Permalien [#]

dimanche 20 février 2005

L'élève.

" La première fois que je l'ai vu, je l'ai trouvé insignifiant, ou presque. Les seuls éléments que je retiens de son apparition dans la salle de cours, ce sont ses feuilles volantes. C'était début octobre. Il tenait contre lui un paquet de feuilles, nues, sans aucune pochette, recouvertes d'une écriture fine et ronde. Il les a laissées choir sur le bureau, nous a regardés, a souri et a dit : «maintenant, la vraie vie commence ». C'était il y a trois ans. Il avait tort. Ce n'était pas la vraie vie. Ce n'était qu'une vie au conditionnel. Les factures à payer, le loyer et les petits jobs minables, oui… Mais pas de vrai salaire, pas de reconnaissance, pas de rythme de vie. Juste de la littérature. Une abstraction. Et pour lui, c'était ça la vraie vie. Préparer ce concours. Faire partie des grands. Maîtriser. Arrêter de penser que quelqu'un décidera à notre place.

 Au début, je l'ai trouvé prétentieux, trop sûr de lui et bien trop exigeant par rapport à nous. Parfois même méprisant. Il aurait fallu que l'on connaisse déjà tout pour lui inspirer un minimum de respect. J'en venais à le haïr quand je passais mes soirées sur une étude de texte. Son sourire me semblait en permanence chargé de moquerie et de dédain.

 Puis en deuxième année, j'ai mieux cerné son attitude. La classe était moins nombreuse. Beaucoup de ces jeunes demoiselles à qui tout était toujours tombé tout cuit dans le bec avaient baissé les bras. C'est vrai que ça représentait beaucoup de travail. Je n'avais pas de bourse. Alors je cumulais les petits boulots. Animations commerciales. Baby-sitting. Sondages. Prises de commandes par téléphone. Il fallait que je puisse avoir du temps pour moi et juste suffisamment pour payer mon appart' et de quoi manger. Je ne sortais plus. Plus du tout. Je lisais, j'emmagasinais toutes ces données, toutes ces connaissances. Parfois un roman pouvait être passionnant, me transporter, me fasciner. D'autres fois, un essai pouvait me gâcher une semaine avant que je n'en vienne à bout. Puis quand je voulais me détendre, je ne voyais plus rien d'autre qu'un bon roman que j'avais cette fois choisi.

 Il a fallu envisager de travailler sur le mémoire. Je voulais bosser sur du XX e siècle, la notion de modernité aussi, mais je n'avais aucune idée quant au sujet à traiter. Je me souviens avoir un jour discuté avec un ami pendant une pause, cigarette au bec. Il m'avait dit que j'étais inconsciente de partir sur du XX e, que j'allais me retrouver avec Monsieur Bordeau comme directeur de recherche puisqu'il était le seul à maîtriser ce siècle. Tant pis, je me suis dit, lui ou un autre. Puis je savais que même s'il était désagréable, il imposait à ses étudiants une certaine rigueur dont j'avais besoin. J'ai rapidement décidé de travailler sur les nouvelles érotiques d'Anaïs Nin, sur ses journaux et sur sa correspondance avec Miller. Quand je suis allée lui présenter une première ébauche de mon hypothèse de travail, il s'est montré odieux. Comme s'il ne m'avait jamais vue. « Vous êtes dans quelle classe ? », « Je ne sais pas si je peux encore accepter de prendre une étudiante… ». « Vous vous y prenez bien tard et votre sujet ne me semble pas très pertinent… ». Cela faisait deux ans que je suivais ses cours. Je n'avais raté que quelques rares séminaires qui avaient eu lieu sur des week-ends et où je m'étais vue obligée de travailler. Je me souviens être ressortie de son bureau ce soir là démolie. Plus envie de continuer à en suer autant pour en plus être traitée comme une moins que rien.

 Une semaine a passé. Mon téléphone a sonné un soir alors que j'étais plongée dans un bouquin barbant au possible. Un vendredi. C'était lui. Monsieur Bordeau. Sa voix au téléphone était calme. Je m'en souviens comme si c'était hier. Elle ne résonnait pas comme en cours, solennelle et creuse. Elle était chaude. Il m'a demandé, sans chercher à savoir s'i  m'était possible de passer le lendemain à son bureau pour reparler de cette histoire de mémoire. J'ai dit oui, comme une imbécile et j'ai dû annuler deux heures de cours particuliers pour m'y rendre. Les couloirs étaient déserts et sentaient la javel. Le silence était pesant. Je l'ai trouvé dans son bureau, il portait un pantalon de velours brun élimé, recouvert d'un pull en coton bleu marine. C'est la première fois que je faisais attention à sa tenue. Il m'a présenté une chaise en annonçant mon prénom. Première fois aussi que je l'entendais appeler un étudiant par son prénom mais je me suis dit que ce devait être le privilège des étudiants qu'il dirigeait. Le ton qu'il a adopté dès le début n'était en rien comparable à celui de notre première entrevue. Il m'a mise à l'aise, m'a dit qu'il acceptait de me suivre malgré les nombreux étudiants qu'il avait déjà à sa charge, car, il avait réfléchi et mon sujet lui semblait être une bonne base pour un bon travail d'analyse littéraire. Il m'a conseillé plusieurs pistes de réflexion, m'a fait une liste d'auteurs et notre discussion s'est vite animée autour de nos lectures que nous avions envie de partager. Il m'a proposé de me raccompagner chez moi puisque c'était sur sa route et qu'il était déjà tard. J'ai accepté.

 C'est là, à ce moment précis que notre relation prenait déjà une tournure maladroite. J'ai été assez niaise pour penser, jusqu'à un certain stade de cette complicité que tous les étudiants qu'il dirigeait avaient ce type de relation avec lui. Plus qu'un simple rapport prof-élève. Les choses sont allées très vite. Il me semblait normal qu'il me donne rendez-vous en soirée. Je l'imaginais débordé et je pensais que c'était le seul moment qu'il pouvait m'accorder. Cela me paraissait aussi évident qu'il me ramène devant le pas de ma porte puisqu'il vivait à l'autre bout de la ville et qu'il passait devant chez moi. Cela me semblait professionnel aussi qu'il m'appelle à des heures tardives pour me faire part d'une idée sur mon travail. Je me disais que nous étions adultes et que tout cela était normal.

 Ce qui m'a mis la puce à l'oreille, la première fois, c'est une discussion entre plusieurs personnes de ma classe perçue devant l'établissement alors que je grillais une cigarette, agenouillée, dos contre un mur. Ils se plaignaient de Monsieur Bordeau, de la façon dont il traitait ses étudiants, du retard qu'il prenait dans la gestion des dossiers, de ses absences répétées aux rendez-vous qu'il fixait, de son manque de rigueur les derniers temps. J'ai eu envie d'intervenir, mais je me suis dit que ça ne servirait à rien.

 Deux jours plus tard, je l'ai eu au téléphone. Il m'a dit qu'il avait un déjeuner en ville avec trois de ses collègues et que je pouvais les rejoindre vers quatorze heures pour avoir un point de vue différent sur mon travail et sur son avancée. Le resto en question était juste en bas de chez moi. Quand je suis arrivée, il était seul. Il m'a dit qu'ils avaient des obligations ailleurs et qu'ils n'avaient pas pu rester. Alors que je m'apprêtais à le saluer et à tourner les talons, il m'a invitée à m'asseoir, pour prendre un café, sauf si j'étais pressée.

 Je me souviendrai longtemps de ce thé à la menthe. Il m'a dit « il faut que je vous parle ». Le ton de sa voix m'a tout de suite laissé comprendre qu'il n'allait pas me parler de mon travail. Ses yeux étaient baissés. Il tripotait sa petite cuiller, nerveusement. Il a rajouté « vous n'avez rien remarqué ? ». Non, je n'avais sans doute pas voulu voir. Il est parti sur autre chose, il a dit qu'il n'avait jamais voulu se marier, que ces objectifs avaient toujours été essentiellement professionnels. C'est la première fois qu'il baissait le masque. C'est la première fois que je voyais vraiment un homme et non un prof. J'étais embarrassée mais émue aussi. Je savais bien entendu où il voulait en venir, mais je l'ai laissé faire et parler. Par curiosité. Alors que ses yeux n'osaient s'arrêter sur mon visage, les miens le fixaient, insolents et pétillants. C'est en quelques secondes nos rôles qui se sont inversés.

 Puis il en est venu aux faits. Jamais je n'aurais pu imaginer un tel scénario. Il m'a avoué que depuis trois ans, depuis mes premières heures de cours, mon image l'obsédait. Il m'a raconté à quel point cette obsession était délicate à dissimuler. Qu'il ne voulait pas de favoritisme, qu'il m'avait toujours traitée comme les autres, peut-être même avec plus d'exigence encore. Que mon regard le fascinait, mes mouvements, ma solitude, la façon dont j'avançais comme s'il n'y avait rien autour… Que s'il n'avait voulu diriger mon travail, c'était bien sur à cause de ça. Il savait que s'il acceptait, il en viendrait à ça, irrémédiablement. Je n'ai retenu que ça. Mais il parlé durant de longues minutes. Sans lever les yeux ou presque. En s'acharnant sur sa pauvre petite cuiller toute tordue. Comme un gosse.

 Puis il y a eu un silence. Sans lever les yeux, il a demandé : « vous êtes toujours là ? ». Oui, oui, j'étais là, sans voix, troublée par ce nouveau personnage que j'avais en face de moi, qui me semblait très courageux dans ce moment, très fragile aussi. Je lui ai dit « oui, je suis toujours là, je ne sais pas quoi vous dire ». Il a levé les yeux. Comme dans un moment d'éternité. Et j'ai vu un regard que je n'avais jamais vu. Jamais il ne m'avait regardée comme ça. Jamais il ne m'avait regardée en face en fait. J'ai lu une attente dans ses yeux, une trouille, et un grand vide après tant de confidences. Autour de nous personne. Et ces mots qui ne sortaient pas de ma gorge. Je réalisais toute l'admiration que j'avais pour cet homme, ce charme qu'il y avait derrière toute cette distance qu'il s'imposait, je comprenais toutes ces ambiguïtés entre nous les dernières semaines. J'aurais aimé lui prendre la main, que tout soit soudainement facile, qu'il n'y ait plus cette barrière entre nous. J'en avais une boule dans la gorge. Ce moment était figé. C'est moi qui avais baissé les yeux.

 Il s'est levé. A dit « pardon » et très vite, sans que je n'aie pu articuler un mot, est sorti, a tourné le coin de la rue, sa veste encore à la main. Et j'étais là, assise sur mon silence, avec tant de regrets, comme dans un rêve.

 Ensuite, pendant trois semaines, j'ai tenté de le joindre. Coups de fil. Petits mots glissés sous la porte de son bureau. Même pas pour mon mémoire. Je voulais lui parler. Je voulais lui donner cette réponse qui n'était pas sortie. Silence de sa part. Rien. Certains de ses cours ont même été annulés. Son aveu se retournait contre moi : son image devenait obsédante pour moi, ses yeux durant ses confidences. Ce que je n'avais jamais osé imaginer me hantait maintenant : son corps. Ses mains. Ses cheveux. Je ne le percevais plus de la même façon. Il y avait beaucoup de désir autour de cette image, beaucoup de curiosité aussi.

 C'est un soir, alors que je sortais d'un cours de théâtre, répétition générale, maquillée comme une poupée russe, que je suis tombée sur lui dans les couloirs sombres de la fac. Il devait être plus de vingt heures, c'était désert. Je ne m'y attendais pas, il était devenu un vrai courant d'air. Ses yeux m'ont dit tout de suite qu'il ne s'y attendait pas non plus. « Je voulais vous dire… ». J'ai voulu parler trop vite, par peur qu'il ne m'échappe encore. Il a mis son doigt sur ma bouche et c'est dans ce couloir, (où plus qu'ailleurs et n'importe où il incarnait « le » prof) qu'il m'a caressé le visage, et qu'il m'a embrassée.

 Comment décrire cette vague en moi ? Comment parler de cette fougue, de ce creux dans mon ventre, de ce bonheur ? Sa langue est venue s'enfouir dans ma bouche, son corps a vite été très proche, enlacé autour du mien. Il y avait une urgence dans nos mouvements. Il a été le plus raisonnable, il nous a séparés, il m'a dit « venez ». Nous avons emprunté les escaliers tortueux qui mènent à son bureau, comme des voleurs. Il a maladroitement déverrouillé la porte, m'a laissée entrer et a jeté un œil au dehors avant de refermer la porte sur nous. Ma bouche était sèche et mes mains tremblantes. Je les ai posées sur le bureau derrière moi pour retrouver un équilibre que je perdais. Il me tournait le dos. Essoufflé, il était appuyé à la porte qu'il venait de fermer. Tous deux cherchions une contenance. Une échappatoire. Pour ne pas transgresser l'interdit. Dans ma tête ces mots : « il ne faut pas, on ne devrait pas, après on ne pourra plus reculer ». Comme dans ce restaurant quelques semaines auparavant, le temps semblait s'être arrêté. Il s'est tourné vers moi, lentement. Ses yeux ont trouvé les miens immédiatement. Il m'a dit : « Je peux te dire tu ?». Cette question me semblait si stupide. L'importance n'était pas là. L'urgence n'était pas là. J'ai répondu « non ». La tension n'est pas descendue, notre désir était alors palpable dans l'air. J'ai voulu le provoquer, je lui ai demandé, alors qu'il gardait toujours ses distances, immobile, à quelques centimètres de moi, combien de fois déjà, de petites demoiselles influençables et admiratives s'étaient ainsi retrouvées dans son bureau, le soir. J'avais dans la tête l'image de papillons épinglés sur des panneaux de liège.. Je n'aimais pas son hésitation face à ma question, j'avais simplement voulu le faire réagir, pour mettre fin à ce qui devenait insoutenable. Sa réaction fut inattendue. Il a levé la tête et son regard était triste et plein de déception. Il a ouvert la porte derrière lui et m'a dit « sortez ! ». Encore une fois, j'ai failli tout gâcher. Je n'ai pas voulu laisser passer ce moment, je n'ai pas voulu partir. Je me suis approchée de lui, si près que nos souffles se croisaient. Il a attrapé ma taille et nos bouches à nouveau se sont trouvées. La porte derrière lui a claqué et nos deux corps sont venus s'y coller. Alors qu'il m'embrassait, sa main est allée tourner la clé dans la serrure. Il sentait le cuir et le tabac. Une odeur d'homme. Je voulais me blottir, je me sentais à mon tour fragile et offerte. Il a glissé ses mains sous mon pull rouge, le long de mon dos, son avant-bras me callant encore davantage contre son buste. J'ai fait de même, j'ai trouvé sous sa chemise une peau chaude, réconfortante, douce et tendre. Envie d'y mettre ma bouche, envie de m'y coller. Ses mains se sont faites plus curieuses, glissant dans mon pantalon, découvrant mon sexe humide. Plus rien autour, nos souffles très rapides, sa main qui se fait caresse et qui amplifie ce désir déjà trop fort. Une fois de plus, il s'est brusquement reculé. J'ai éclaté de rire car sa bouche était couverte du rouge théâtral de mes lèvres. Je l'ai essuyé avec la paume de ma main. Il a souri aussi. Puis il m'a regardé, tendrement et a juste dit : « pas ici ». Sa voix était tellement chaude, tellement différente, tellement rassurante. Il m'a expliqué ensuite que s'il était là ce soir là, c'était à cause d'une réunion entre collègues, histoire de budget. Qu'il fallait au moins qu'il aille justifier son absence. Qu'il me rejoindrait chez moi. Dans peu de temps.

 Je suis sortie. J'ai couru dans les rues de ma ville. Pleine de bonheur, de désir, de promesses pour les heures à venir… Arrivée chez moi, ce soir là, j'ai fait le ménage le plus rapide de ma vie. J'ai changé les draps du lit. J'ai attaché mes cheveux en chignon et j'ai pris une douche très chaude en passant devant mes yeux clos les images de son désir, ses mains sur moi, sa bouche. J'ai allumé quelques bougies. Je suis restée assise dans un fauteuil, enroulée dans un pull en coton trop grand et j'ai attendu. Quelques minutes plus tard, la sonnette retentissait dans le vide silencieux. J'ai appuyé sur le bouton et par la porte entrouverte, je l'ai entendu gravir à toute vitesse les étages qui nous séparaient.

 Je me suis retrouvée face à lui, comme pour la première fois. Mais c'était la première fois. Je me suis crue un instant dans un film. Il me regardait, et je voyais dans ses yeux qu'il avait mille choses à me dire, mais que les mots ne suffisaient pas. Il m'a prise dans ses bras et toujours son odeur de cuir si rassurante, si virile, si nouvelle pour moi. Il m'a juste serrée dans ses bras. Tout le reste ne fut que sensualité. La naissance de ce besoin que je n'aurais su imaginer.

 Sa main sous mon pull, rien que ma peau. Sa bouche, si proche de la mienne, mais qui garde la distance. Pendant quelques minutes, nous nous sommes embrassés avec les yeux. Puis il m'a soulevée. Mes jambes se sont enroulées autour de sa taille et il a pris conscience de ma nudité intégrale en callant ses mains sous mes fesses. Nous avons basculé sur un fauteuil, puis nos corps ont glissé sur le tapis du salon. Nous nous sommes trouvés vite. Ses doigts caressant mon sexe, avec fermeté, avec rigueur, aucune douceur dans son geste, de l'urgence seulement. Sa bouche dans mon cou et ses boucles qui viennent se perdre sur mon visage. Son souffle. Je glisse ma main entre nos deux corps, déboutonne son pantalon, trouve son pieu, dressé de désir, pour moi, à ce moment là. Il n'y a, à nouveau, plus rien autour, rien que nos souffles et nos peaux. Il me débarrasse de mon pull, se blottit dans ma nudité, me renifle, frotte son visage sur tout mon corps, vient lécher mon ventre, l'intérieur de mes cuisses, soulève mes jambes, sa langue passe sur mon sexe, puis c'est sa bouche entière qui vient l'embrasser, comme il avait embrassé ma bouche plus tôt dans les couloirs sombres : profondément, longuement. Ses doigts me pénètrent, jouent avec mon désir, sa main gauche creuse mon dos, soulève mon ventre, mes yeux se ferment, il gémit, je laisse son plaisir rejoindre le mien. Il m'embrasse encore et encore, jusqu'à me faire crier. A ce moment là, ce n'est plus mon professeur, plus un instant, c'est un homme, juste un homme, qui jusque là était si loin de moi. Je jouis alors que cette pensée me traverse, sous sa langue et ses lèvres, entre ses mains.

 Rapidement, il vient s'allonger sur moi, son corps sur le mien, ses jambes sur les miennes. Il prend mon visage dans ses mains, veut me parler mais ne dit toujours rien. Je sens son sexe contre le mien, à l'entrée. Mes yeux lui disent « oui » et il me pénètre, lentement. Il roule sur le côté, m'enlace avec lui. Je me retrouve sur lui, lui toujours en moi (plus fort, plus profond) et il me sourit, semble presque ému. Mon bassin commence un va-et-vient, et nous faisons l'amour, tendrement, avec les yeux aussi, mais sans aucun mot. Il pose ses mains sur mes seins, en caresse les pointes, se fait plus violent, les attrape et les malmène entre ses doigts. Il relève son buste pour attraper ma bouche, je recule et il bascule à nouveau sur moi, me pénètre plus fort encore, plus profondément, alors qu'il soulève mes jambes, plus vite aussi. De plus en plus vite, je sens son sexe en moi s'activer, son corps sur moi, qui excite ma peau, mes sens, ses gémissements, et les miens que je ne peux retenir. Ses yeux droit dans les miens aiguisent encore ce plaisir qui monte en moi. Il met un doigt dans ma bouche et je le suce en fixant ses yeux, toujours ses yeux. Il vient y mettre sa langue et ses gémissements de plus en plus prononcés ne s'étouffent pas et me font savoir que comme moi, son plaisir va éclater. Il crie, je crie, et ses bras me serrent si fort que j'ai du mal à retrouver mon souffle quand cette bombe éclate en moi, dans mon sexe, dans mon ventre, dans mon corps entier. Il m'a soulevée, m'a demandé où était ma chambre et est allé m'allonger sur mon lit. Nous nous sommes enlacés. Puis les mots sont sortis. Difficilement, mais il a su se confier. Me dire son plaisir et son bonheur. A quel point tout cela était inimaginable pour lui. La place que j'occupais dans sa vie sans le savoir. Sa peur face à tout ça. Tout ce qu'il savait déjà de moi. Je lui ai dit à mon tour. Ma surprise. Le plaisir que je venais de partager avec lui. Ma déception lorsqu'il avait pris la fuite. Mes doutes pour la suite. Le manque de mot à mettre sur une telle situation.

 Nous avons refait l'amour plusieurs fois cette nuit là. Tendrement. Violemment aussi. Avec beaucoup de force, d'intensité. Même que parfois ça me faisait venir des larmes aux yeux.  Longtemps je me souviendrai de cette première nuit, de ces instants magiques. Ce ne fut que le début d'une longue histoire dont on aurait pu imaginer la suite.

 Ce qui a suivi fut une période de grand bonheur. Nous passions des week-ends ensemble, où nous alternions des corps-à-corps fusionnels et des séances de travail pour mon mémoire. Je voulais que par rapport à ça il garde ses distances. Il ne devait être que celui qui dirige et il était en train d'influencer sévèrement mon travail. Ce n'était pas juste, mais j'avais du mal à prendre du recul face à une situation si singulière. Comment se dire alors « qu'est ce que les autres feraient à ma place ? ». Il n'y avait pas d'autres. J'allais chez lui aussi parfois. Il occupait un appartement très masculin, très épuré, avec, forcément, beaucoup de livres partout. A chaque fois que je me rendais chez lui, il me fallait respecter un cérémonial bien particulier pour que personne n'apprenne rien de cette relation. Je m'y rendais la nuit, après l'avoir prévenu, très tard et m'assurais avant de sonner que personne dans les parages ne pourrait me voir. Cette mise en scène à elle seule faisait monter en moi un désir et une urgence que je comblais dès que j'avais passé le seuil de sa porte en lui sautant dessus comme une enfant. Nos rapports étaient très charnels, toujours, et je n'ai jamais senti une réelle routine s'installer entre nous.

  Je me souviens de cette fois où, en sortant des cours, vers midi, où l'envie, le besoin de le voir se sont fait très imposants. Je suis montée dans son bureau avec l'impression que mes intentions et que mon désir étaient inscrits sur mon visage. Je suis tombée nez à nez avec lui qui m'a demandé très naturellement : « Vous me cherchiez Mademoiselle ? ». Sa maîtrise m'avait désarçonnée. J'ai finalement trouvé mes mots « je… Oui… Serait-il possible de vous voir dans votre bureau, j'ai des questions à propos de mon mémoire… Je sais que je n'ai pas pris de rendez-vous, mais si vous avez à faire, je comprendrais… ». Non, non, bien sur, il avait du temps à m'accorder. Nous nous sommes faufilés dans son bureau, sans trop de précautions puisque je venais de fournir un alibi. Nous avons ce jour là fait l'amour comme des bêtes, en étouffant nos cris. Je me souviens de mes fesses nues sur son bureau, de mon pull coincé sous mon menton et de sa bouche en train de mordre un de mes téton alors qu il me fourrait sauvagement, sa main maintenant mon dos.

 C'est arrivé une ou deux fois. Il avait toujours peur de ce que pourraient penser les gens, ses collègues, les étudiants… Je lui ai expliqué à plusieurs reprises que je m'en balançais des autres… Que de toute façon, il me restait moins d'un an avant de changer de statut. Une fois que je ne serai plus son étudiante, il n'y aura plus aucune ombre au tableau. Et dans ses bras, je ne me sentais plus étudiante, j'étais « femme », il était « homme » et il n'y avait plus aucune barrière hiérarchique.

 Puis, le temps a passé. Cette complicité entre nous ne cessait de gonfler. Il a bien entendu refusé de faire partie du jury lors de ma soutenance, ce que ses collègues ont mal compris. Je ne sais même pas quel prétexte il avait bien pu trouver. Puis je suis partie en vacances, avec une amie. Elle m'a vite fatiguée, nous n'étions pas sur la même longueur d'onde et il me manquait. Je suis rentrée plus tôt. Nous avons passé quinze jours de cet été calfeutrés chez lui, à faire l'amour, au point d'en avoir mal…

 Un an. Douze mois. Nous avons été précis. C'est la veille de la répétition générale de théâtre de l'année suivante qu'il me l'a annoncé. Je n'avais rien vu venir. Il n'aurait pas dû. C'est lui qui était venu me chercher et c'est lui qui me rejetait alors. Je n'ai pas pu l'accepter. Nous étions dans un petit restaurant thaï, nous avions fait près de 60 kilomètres pour l'occasion, pour prendre moins de risques. Toute cette mascarade commençait à me fatiguer, je trouvais ça ridicule. Mais je n'avais rien vu venir. Il a pris ma main, l'a portée devant sa bouche, a fermé les yeux. Il m'a dit avoir réfléchi, que ça lui faisait du mal, mais qu'il ne pouvait pas faire autrement. Pour lui, même après, ça représenterait trop de difficultés, il avait peur de toutes nos différences, il voyait entre nous trop de charnel pour que ça puisse devenir plus sérieux. Il a fini par dire « tu comprends, je suis mort de trouille ». Non, non, je ne pouvais vraiment pas comprendre. Je n'avais jamais vu tant de problèmes entre nous et je pensais que cette soudaine exagération était futile. J'ai souri en me disant que simplement il voulait m'en parler, mais il m'a répondu « ma décision est prise ». J'ai quitté le restaurant dans la minute et j'ai appelé un taxi que je suis allée attendre dans le bar d'une ruelle adjacente, les larmes coulaient dans mon whisky.

 Deux jours plus tard se jouait la première de la pièce. Tous les membres de l'option théâtre comptaient sur moi, j'avais LE rôle. Pour ma dernière année, je ne l'avais pas volé. Mais je les ai appelés en début d'après-midi, pour leur dire que je ne jouerai pas. Scandale. Dans la demi-heure, trois d'entre eux étaient devant ma porte et ne se laissaient pas parler tellement la situation était grave. Quand ils en sont passés aux menaces, j'ai cédé. Je me suis rendue dans cet amphithéâtre surchauffé, je me suis laissée maquillée, coiffée et pomponnée, je me suis écoutée redire mon texte plusieurs fois… Puis l'heure est venue, et je n'avais rien d'autre en tête que les mots qu'il m'avait balancés au visage. Malgré cela, j'ai joué. Bien paraît-il. En pilote automatique en fait. Je savais qu'il était là. Je le connaissais trop. Quand les lumières se sont allumées après une heure trente de spectacle, je l'ai vu, au troisième rang, debout, en train d'applaudir, sans aucune expression. Rapidement, sans me changer ni me démaquiller, je suis descendue le rejoindre. Il était sur le point de quitter la salle. « Il faut que je te parle ». La familiarité de mes mots, alors que tant de personnes gravitaient autour de nous ne lui a pas laissé le choix. J'ai rajouté « maintenant ». Il a acquiescé et je l'ai suivi. Nous sommes descendus au sous-sol, où, dans un couloir sombre et bétonné. Je ne lui ai pas laissé le choix. Mon corps est venu le bousculer contre un mur, je me suis agenouillée et ai rapidement trouvé sa braguette dont j'ai extrait son sexe que j'ai pris en bouche. Je l'entendais articuler mon prénom,  accompagné de « non », « arrête », « tu es ridicule ». Je sentais malgré tout son membre raidir dans ma bouche, entre mes lèvres et j'adorais cette sensation. Ses mains sont venues attraper des mèches de cheveux, ses doigts glissaient sur ma tête. Je me suis dit que tout allait repartir comme avant, qu'il allait être raisonnable. Il m'a soulevée, m'a regardée dans les yeux et m'a dit « il faut que tu comprennes, je ne voulais pas te blesser, mais ça n'ira pas plus loin, il y a quelqu'un d'autre ». Et comme j'avais peur que ce soit la réponse qui m'attendait, j'ai sorti de mon large costume de scène ce long couteau que j'avais trouvé en coulisse et je le lui ai planté en plein ventre, plusieurs fois me semble-t-il, jusqu'à ce que je ne vois dans ses yeux que du regret, jusqu'à ce que je sois sure qu'il ait compris que je ne suis pas ce genre de fille.

 Ils ont retrouvé son corps le lendemain. Ils n'ont jamais retrouvé ma trace. Grâce à lui. Nous avions pris tant de précautions. Je n'ai jamais su qui était l'autre. Très probablement une nouvelle étudiante, qui a préféré rester dans l'ombre. C'était il y a huit ans. Aujourd'hui, j'occupe sa place à l'université et j'évite tout contact avec mes étudiants."

Posté par Diane Groseille à 18:20 - - Commentaires [11] - Permalien [#]

vendredi 28 mai 2004

Souvenir de Lo.

SUR MESURE.

Deux ans que je l'avais pas vue. Je marchais dans les rues, j'allais à sa rencontre, elle m'attendais, je le savais. Pas forcément envie de la voir. Tout ça faisait partie du passé et je n'avais aucun intérêt à y aller. En marchant, les yeux dans le vide, je repensais à tous nos moments passés ensemble, à ce qu'elle avait été pour moi. Avec le temps, plus grand-chose, une amourette de vacances tout au plus. Un faire-valoir pour la personne que j'étais à l'époque. Je voyais pas ce que j'étais venu chercher ici, la nostalgie ça a jamais été mon truc. Mais j'étais là quand même et c'était pas forcément une bonne chose par rapport à ma vie du moment. Elle m'avait tendu une perche et j'avais fait l'erreur de la saisir. Bon, j'étais là et je pouvais plus faire demi-tour. Je vais boire une mousse et je me sauve, c'est l'histoire d'une demi-heure et je rentre chez moi. Y'a rien de mal à ça...

Elle m'attendait sur une grande place pleine de soleil, il devait être cinq heures, la fin de l'été mais une journée encore chaude. La gorge sèche, j'avance sur les pavés en me disant que je serais ridicule si je ne la reconnaissais pas. Tour d'horizon. Elle est assise là, de dos, mais je reconnais ses bras minces et ses mains qui lèvent son verre de bière à ses lèvres. Je peux encore faire demi-tour et prétexter un empêchement de dernière minute. Bon, après tout, c'est qu'une bière... Je m'avance, la salue et découvre son visage. Elle sourit et je lui colle une bise sur chaque joue. Je m'installe en face d'elle et nous commençons à converser, comme si je l'avais vue la veille. On parle de tout et de rien, de nos vies, du présent... Ses cheveux sont plus longs, avec des reflets que je ne leur connaissais pas, mais elle n'a pas changé. Toujours ses grands yeux qui impressionnent et qui rient. Elle fume, elle boit et je la suis... Plusieurs verres plus tard, on parle du passé... Je n'ai aucune excuse à fournir, d'ailleurs elle n'en demande pas, elle ne cherche pas à savoir le pourquoi du comment. Je réalise malgré tout que, même si ça n'a plus d'importance pour elle aujourd'hui, je l'ai blessée. Dans un moment de lucidité, alors que je me faufile vers les toilettes, je me dis que je ne dois rien à cette fille et que je vais me sauver. Si je devais calculer avec toutes mes conquêtes passées, j'y passerais mes journées. Puis en revenant vers elle, je me dis que je vais rester encore un peu. Je la regarde de loin, ses yeux pétillent à cause du liquide doré qu'elle ingurgite depuis plus de deux heures maintenant. Elle porte un débardeur rouge qui met en évidence ses épaules dorées et une jupe beige, fluide et qui touche le sol, mais qui laisse deviner ses jambes. Elle est plutôt jolie et je me dis que ce serait dommage de la laisser filer.

Alors que je me réinstalle en face d'elle, elle me dit qu'elle va y aller, qu'elle est attendue ailleurs. Comme un con, je lui propose encore un verre. Elle refuse mais accepte que je la raccompagne jusqu'à sa voiture. Sur le chemin, nos pas sont maladroits mais je me sens à l'aise avec elle, comme je l'ai finalement toujours été. Pourquoi avais-je redouté ce moment, c'était simple. Nous passons devant une terrasse et nous nous installons à nouveau pour un "dernier verre". Changement de décor, changement de conversation, je lui parle plus facilement, je regrette certaines paroles alors qu'elles sortent tout juste de ma bouche, mais je ne veux pas en rester là. Je l'invite au resto, elle va refuser, elle a autre chose à faire, forcément. Je ne parviens pas à savoir ce qu'elle pense. Elle accepte et sur le coup je me dis que ç'aurait été mieux qu'elle refuse, pour nous deux.

On se dirige vers une autre petite terrasse, sous les arbres, dans une arrière cour. Soir de semaine, y'a pas foule, des petits lampions au-dessus de nos têtes dispensent une lumière tamisée. Il fait lourd mais elle enfile son gilet de grosse laine. Je réalise que je parle bien plus qu'elle, que je suis en train de faire une bêtise. Je m'éloigne quelques minutes pour appeler ma copine à qui je mens, mais ce n'est pas grave, j'ai besoin de ce moment, j'irai pas plus loin, je fais rien de mal et elle ne se doutera de rien. Sa voix au bout du fil me replonge un instant dans MA réalité. Un instant seulement, dès que j'ai raccroché, je tourne la tête et je refais un bon de deux ans en arrière.

On mange, sans réel appétit. On se regarde, je lui parle toujours beaucoup. Elle me semble plus distante et je me demande à quoi elle pense. Aucune importance. Maintenant, plus rien n'a d'importance, je vis ce moment comme une parenthèse. Je remarque certains détails auxquels je n'avais pas fait attention comme sa bague ou ses cheveux attachés en longue natte qui tombent dans son dos. J'ai envie d'elle. Plus rien d'autre n'a d'importance. Elle me dit qu'elle est libre, libre de faire ce qu'elle veut, qu'elle n'a de compte à rendre à personne. Je ne le suis peut-être pas autant que je le dis. Mes propos me trahissent. J'attrape sa main, le contact de sa peau chaude me trouble.

Ivres d'alcool et de paroles, nous quittons cette petite place quelques heures plus tard, titubant. Je prends sa main, j'en veux plus, ce n'est qu'un rêve, une parenthèse inexistante. J'oublierai tout demain mais ce soir je ne partirai pas comme ça. On longe un parc plongé dans le noir. On s'étale sur un banc. Elle rit et je ris aussi, sans savoir pourquoi. Coup de tonnerre. Ses grands yeux fixent le ciel, elle est allongée, sa tête repose sur mes genoux. Elle semble fascinée par les éclairs, ne me regarde pas, ne me voit pas et je ne vois qu'elle, je craque. Premières gouttes qui s'écrasent au sol. On se réfugie dans un café, encore de la bière, comme pour anesthésier l'erreur. Je la veux, je l'aurais. Je lui dis qu'elle me plaît, que ce n'est que ça, rien à voir avec le passé, comme la première fois. Je ne sais rien de sa vie du moment, elle ne sait rien de moi, on a rien à perdre, je veux la convaincre que les sentiments n'ont rien à voir là-dedans, c'est charnel. J'en viens à réaliser ma routine et je veux m'échapper, quelques instants seulement. Je lui ai fait peur, elle veux rentrer. Notre ivresse ne nous laisse pas réaliser que nous sortons sous une pluie battante. On ne court pas, les gouttes chaudes dégoulinent sur nos visages, je baisse la tête mais elle lève sa figure vers le ciel en riant à gorge déployée. Elle tournoie dans la nuit, ses bras en croix, ses longs cheveux collés à sa peau. Ses vêtements impriment son corps. Je ne peux que la regarder faire, gonflé de désir.

Trempés, nous nous arrêtons sous une porte cochère, personne dans les rues, seuls au monde. Silencieux, nous regardons les trombes d'eau devant nous, elle frissonne, je l'attire contre moi. Je sens son parfum, je lui demande si je peux l'embrasser, elle ne répond pas, elle fixe le ciel déchiré d'éclairs et je sens l'excitation en elle. Elle se retourne et sa bouche vient se coller à la mienne, se coller vraiment, nos langues se trouvent vite et nous sommes soudés. Ses cheveux se collent à ma peau, son souffle est brûlant. Je ne peux m'empêcher de glisser mes mains sous le tissu, j'ai besoin de sentir sa peau. Je remonte le long de son dos, nous sommes enlacés, elle passe à son tour sa main dans mon dos, me serre contre elle. Je la sens trembler, sans doute le froid. Elle s'écarte, quelques centimètres à nouveau entre nous. Je retire ma chemise qui colle à ma peau, elle pose sa main sur mon torse et me fixe droit dans les yeux. "Tu me veux?".

Désir douloureux. Plus rien n'a d'importance à ce moment, vraiment rien, faut que je la possède, vite. Je l'attrape et la serre contre moi, nos bouches à nouveau, comme si elles ne s'étaient jamais quittées, sur le moment, j'aurais pu dire qu'elles étaient faites l'une pour l'autre. Je sens sa chaleur et je veux sa peau, je retire ses vêtements et la pousse contre le mur de briques rouges, dans un recoin plus sombre. Dans la pénombre, contre ma bouche, je devine son sourire, mes lèvres glissent dans son cou, elle est nue devant moi, contre moi, mes mains glissent sur son corps, sur ses fesses, sur ses seins. Tout cela n'est qu'un rêve alcoolisé. Je passe ma main entre ses cuisses et la chaleur humide de son sexe me rend fou de désir, elle soupire, cherchant visiblement à retenir un émoi qui déjà la dépasse. Son souffle sur mon épaule me fait frissonner. Ma bouche descend le long de son corps, j'appuie ma tête contre son ventre et je la serre contre ma joue. Elle tremble mais elle me promet qu'il ne s'agit pas du froid... Je la lèche, je vais enfouir mon visage dans sa douce toison. Son odeur... Ma langue cherche son intimité et je sens ses gémissements dans toute sa chair qui résonnent. Ma bouche la pénètre au plus profond d'elle même et je ressens un plaisir inexplicable à la sentir ainsi remplie par ma langue. Elle appuie ma tête contre elle, de ses deux mains, en ratissant mon crâne de ses ongles nerveux. Je m'attarde à cet exercice, en même temps, je prends mon sexe dans ma main et me caresse lentement. Je la fouille tant et si bien qu'elle finit par pousser un cri de plaisir qu'elle tente d'étouffer en écrasant ses deux mains sur sa bouche. Elle pose ses doigts sur mon cou pour attirer mon visage face au sien, se laissant glisser le long du mur rouge et embrasse profondément ma bouche qui doit avoir son goût. Puis elle me repousse, me tient à distance et fixe mes yeux d'un regard que je ne comprends pas. Une longue minute sans doute, où son souffle court ne parvient pas à me parler mais ses yeux semblent perdus. Puis, comme une capitulation elle dit "prends-moi", dans un murmure. Je sais que c'est ce que nous souhaitons au plus profond de nous sur ce moment et nous ne renoncerons pas. Brutalement, je l'attrape à bras le corps et son corps vient cogner contre le mien, s'emboîter contre moi. Elle me serre fort et je pense que nous ne ressentons plus à ce moment, ni le froid, ni les doutes. Ma main glisse entre ses cuisses chaudes et j'attire sa jambe contre ma hanche, mon sexe est tendu de désir et il glisse contre son ventre. Je cherche l'entrée, doux refuge, humidité et chaleur, ce trou béant ou l'on souhaite retourner, la sécurité, le plaisir... Je pose d'abord la tête de mon sexe contre cette inondation que j'ai provoquée. Je savoure cet instant où tout n'est que désir violent. Après, c'est presque moins fort. Puis je m'engage en elle, lentement, pour sentir chaque parcelle de chair brûlante. Nos corps sont soudés, je suis au fond d'elle et, l'un contre l'autre, nous restons un instant immobiles. Elle recule son visage et ses yeux m'embrassent et me disent oui.

Puis la violence du désir. Sauvagement, je la soulève, le mouvement part, je la baise, vite et fort, dans son corps, pleinement en elle, je la possède, terriblement. La bombe est amorcée. Je ne vois que ses yeux, car toujours, quand je lui ai fait l'amour, j'ai vu ses yeux. Ses gémissements sont un catalyseur de mon plaisir qui me propulse encore plus en elle, puissamment et profondément. Mon corps tout entier vient buter en elle... Mes doigts même viennent pénétrer sa chair, j'écrase sa cuisse dans ma main, contre ma hanche. Ce va et vient laisse monter en moi une violence, une force, qui amplifie encore le mouvement. Je voudrais que ce moment dure toujours, le moment où l'on sent que le désir va se transformer en un plaisir fulgurant. Je ralentis mon rythme quand je le sens en moi si présent que je pourrais en parler la langue. Je veux sentir mon sexe très précisément entrer encore et sortir, jusqu'au bout, de l'entrée et de la sortie, de ce sexe qui me mange et me mâche. Elle me dit encore oui, toujours, dans un souffle, par ses yeux. Je te veux, entièrement et très fort, en moi, pour jouir, encore...

Je viens une dernière fois me planter en elle, fort et dans ce dernier voyage, je me vide, avec un râle qui me dépasse et me soulage de toute cette violence exquise. J'ai senti son corps autour de moi se resserrer, son sexe faire étau autour de mon sexe, je sais qu'elle a pris du plaisir et je sais que c'est tout ce que nous cherchions cette nuit. Elle glisse le long du mur et se recroqueville sur le gilet de laine posé à ses pied. Elle prend ses genoux contre sa poitrine, dans un sourire. Elle me regarde, je m'accroupis en face d'elle et réponds à son sourire. Je voudrais, un instant, que ça ne soit resté qu'un fantasme, ce serait si simple pour la suite, pour ma conscience... Mais je ne regrette pas... Rien, je me sens lourd de plaisir encore et j'aimerais passer le reste de la nuit à ses côtés... Elle se rhabille, tremblante, en vitesse, enfile son débardeur rouge qui est trempé... Elle est toute décoiffée, plutôt jolie, les joues encore roses de plaisir... Elle s'enveloppe dans son gilet, reste plantée quelques secondes en face de moi, ses yeux m'immobilisent, me clouent sur place. Elle pose sa bouche sur la mienne, et le contraste est tellement fort avec les gestes violents que nous venons de partager. Elle dit au revoir et part en courant, ses sandales claquent les pavés, et son corps s'engouffre dans une ruelles sombre.

Je reste un instant pétrifié. J'enfonce mes mains dans me poches, j'ai le hoquet, il pleut toujours, mais moins fort; Je ne sais plus ou j'ai garé ma voiture... Je m'éloigne, me retourne encore pour jeter un œil sur la porte cochère, lieu de notre délit, puis je tourne le coin de la rue...

Je ne l'ai jamais revue mais je crois que ce soir là, nous avons mis fin à une histoire dont la parenthèse était restée en suspend. Nous avions besoin de ce contact fort, tous les deux, pour savoir que nous avions vécu quelque chose de beau.


Posté par Diane Groseille à 22:11 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

Fantasme.

Diane est couchée dans les herbes hautes. Allongée de tout son long, le souffle court, elle respire. Le ciel au-dessus d'elle tourne. Elle vient de lâcher son vélo dans le fossé et s'est laissée tomber dans ce flou vert et parfumé. Elle avait pédalé de toutes ses forces, jusqu'à n'en plus sentir ses mollets, pour gravir cette pente... Maintenant, jusqu'à chez elle, il n'y a plus que de la descente... Une fois son souffle repris, elle s'assied et fouille dans son sac de toile pour en extirper son paquet de cigarettes... Elle allume sa tige de nicotine, regarde ses longues jambes dorées, lisse une mèche de cheveux entre ses doigts. C'est une des journées les plus longues et les plus chaudes de l'année. La lumière est rose et horizontale, encore chaude alors que le soleil lentement se cache.

Diane remonte sur son vélo noir et se laisse descendre. La ville est au bas de la côte, avec ses odeurs de pizzas, la rumeur de ses terrasses, le parfum du goudron qui a été chauffé par le soleil toute la journée. Elle a dans la tête un morceau des Pixies. Elle repense à cette agréable soirée passée avec quelques amis dans un jardin, à tous ces martinis qu'elle a bus et qui la rendent bêtement joyeuse. Le tissu léger de sa robe mauve imprime tout son corps. Avec la vitesse, ses cheveux fouettent ses épaules.

Diane slalome maintenant dans les petites rues qu'elle connaît si bien. Peu de monde. Elle emprunte la rue piétonnière, deux garçons se lèvent en riant d'une terrasse de café, ils saluent leurs amis en reculant. Pas de réflexe, sans doute l'alcool, elle percute le premier alors que le second l'esquive avec une pirouette. Elle laisse tomber son vélo à terre. "Je suis vraiment désolée". Elle sourit quand elle voit que le garçon allongé sur la chaussée est secoué d'un rire rassurant. Visiblement éméchés, les deux jeunes hommes se proposent de la raccompagner ce qu'elle n'ose refuser.

Diane observe ces deux compères tout en marchant à côté de son vélo. Celui qu'elle a renversé sautille à sa gauche, bousculant les politesses et les présentations. Il se nomme Ben, la peau matte, de longues mèches blondes et bouclées qui cachent un regard bleu espiègle, il a un débit de parole impressionnant qui contraste avec le silence de son voisin de droite. Claude est grand, plutôt large d'épaules, des traits fins et un regard sombre. Il marche, mains dans les poches, souriant vaguement aux vannes balancées par son ami. Ce dernier est tellement occupé à attirer l'attention de Diane qu'il ne se rend même pas compte de l'absence de Claude lorsque celui-ci entre dans un bar illuminé pour saluer quelqu'un qui lui faisait signe.

Diane et Ben continuent leur route. L'immeuble de Diane n'est plus qu'à une centaine de mètres... Elle ralentit son pas pour passer encore quelques instants aux côtés de ce jeune homme qu'elle aimerait mieux connaître. Il lui parle de lui, la dévisage, puis la détourne de sa route, bifurque sous une porte cochère pour arriver dans une petite cour intérieure au milieu de laquelle trône un petit cerisier. Devant un parterre de fleurs éparpillées, un banc laqué d'un vert tendre les invite à s'asseoir. Diane appuie son vélo contre un mur et vient prendre place aux côtés de sa nouvelle connaissance. En levant la tête, elle réalise que la nuit est proche, que l'obscurité se fait lourde, un trou de lumière rosâtre se dessine au-dessus des terrasses. Elle ne sursaute pas quand sa main se pose sur sa cuisse encore chaude de cette lourde journée et ne l'arrête pas quand il remonte sous sa robe. Silence, il la regarde profondément, elle comprend, elle acquiesce avec les yeux. Elle le laisse faire, renverse sa tête en laissant ses longs cheveux se balancer derrière le banc.

Diane soupire quand elle sent sa culotte de coton blanc glisser le long de ses jambes. Ben est à genou devant elle, il pose sa bouche sur sa peau, à l'intérieur de ses cuisses. Sa main s'est posée au creux de ses jambes, il sent son désir humide, ses doigts glissent en elle, lentement, tendrement. Rapidement, Diane sent que la chaleur d'une langue a remplacé l'habileté digitale et sous ce baiser, elle ferme les yeux et laisse monter en elle le flux du plaisir qui la remplit. Les paroles incessantes ont laissé place au murmure lointain de la ville nocturne. Les boucles dorées viennent chatouiller sa peau innocente. Elle a un mouvement de surprise lorsqu'une main se pose sur son cou et découvre le visage de Claude au-dessus du sien en ouvrant les yeux, elle surprend un regard complice entre les deux amis. Les fines bretelles de sa robe glissent sur ses épaules et découvrent des seins ronds et dorés aux pointes érigées de plaisir. La bouche de Claude vient se coller à cette peau scintillante. Sous les deux langues, Diane se sent objet de désir, poupée gonflée de sensualité. Elle sent la bombe en elle, cette moiteur douce dans son ventre, aiguisée par les doigts de Ben qui la fouillent, sa langue qui caresse son bouton, conjuguée aux morsures torrides de Claude. Plaisir multiplié. Galop de souffle. Un gémissement s'écoule de ses lèvres entrouvertes, pour se transformer en un cri qu'elle ne peut réprimer... Cri... Crie... Claude écrase sa main sur la source bruyante et pose sa bouche sur les paupières closes. Elle jouit, explosion multicolore...

Diane ouvre les yeux, frisson dans tous son corps, elle croise les regards rieurs des deux amis. Ben l'attire contre lui. Elle sent le gonflement du désir. Elle sursaute lorsqu'il glisse à nouveau sa main entre ses cuisses liquéfiées. Il la fait pivoter, en face d'elle, Claude, torse-nu. Elle appuie ses deux mains sur le dossier du banc et offre sa croupe aux mains qui l'explorent. Cambrure, corps anguleux. Elle sent sa queue maintenant remonter le long de sa fente chaude. Il entre en elle, facilement, en assurant son mouvement de ses mains collées sur ses hanches. Claude, accroupi en face d'elle, lèche ses lèvres, se relève et lui présente un bâton de chair. Sa bouche se referme autour de la queue frémissante, elle l'engloutit, délicatement puis goulûment, l'enveloppe de ses lèvres. Elle est remplie, son plaisir est bipolaire. Les deux sexes suivent la même cadence. Toujours les Pixies dans son esprit, mais "où est son esprit ?". C'est au tour des deux garçons de gémir. Claude attrape un sein et en torture la pointe. Délicieux supplice. Ce va-et-vient parfaitement rythmé fait fondre Diane. Elle se sent comme désarticulée par cette nouvelle vague en elle. Pourtant, il y a comme un axe qui la transperce. Plaisir aigu, soudain, toujours plein de contrastes et de couleurs. Elle sent Ben se répandre dans son ventre, au même moment Claude emplit sa bouche d'une semence onctueuse, plusieurs jets qu'elle laisse descendre le long de sa gorge avec délectation. Alors que Ben se retire, Diane lèche encore tendrement la queue de Claude. Elle s'assied sur le banc, engourdie de plaisir, sa robe retroussée à sa taille.

Ben, après avoir chuchoter quelques mots à l'oreille de son ami, colle un baiser sur la joue de Diane et s'en va, les mains dans les poches de son 501. Claude et Diane se retrouvent seuls, silencieux. Le jeune homme tend un paquet de camel. Ils fument tous deux, laissant s'évaporer avec les volutes de fumée leurs derniers frissons de plaisir. Diane, retrouvant ses esprits, se lève et se dirige vers la rue avec son vélo. Claude l'accompagne, sans un mot, jusqu'à sa porte. Après avoir cadenassé son vélo à un réverbère, elle fouille dans son sac pour y chercher ses clés. Il soulève son visage et l'embrasse tendrement, puis, après avoir longuement plongé ses yeux dans les siens, il lui glisse un "merci" à l'oreille qui la fait encore trembler. Il tourne les talons et Diane entre dans le couloir frais et sombre. Elle grimpe les cinq étages et n'est pas surprise, en poussant la porte de son appartement, d'y trouver son ami, les yeux rivés à l'écran de sa console de jeux. Sans un regard, il lui demande si sa journée a été bonne. Elle lui répond seulement : "Je t'aime".


Posté par Diane Groseille à 21:46 - - Commentaires [14] - Permalien [#]