Les grands épisodes de ma vie et les petits aussi. De l'événement au détail.
samedi 5 décembre 2015

Lettre au passé simple.

Je t'écris parce que tu es toujours là. Ceux qu'on a aimé sont toujours là. Le coeur n'est pas une petite pièce qui ne peut accueillir qu'une personne à la fois et où l'un remplacerait l'autre. Je crois que quand on a donné son amour, qu'on l'a conjugué, il existe toujours quelque part. Mon amour pour toi est toujours là. On oublie pas, comme tu dis, malgré les blessures et le temps qui passe.

Je sais qu'aujourd'hui, tu vis ta vie, loin et autrement. Je crois qu'elle te plaît cette nouvelle vie que tu as construite après nous, il y a des années déjà. Je veux croire que tu vas bien. Je quémande parfois, ponctuellement, de tes nouvelles. Je n'ai plus beaucoup de place maintenant dans cette nouvelle existence, alors je me fais toute petite, je pose juste une ou deux questions, pour obtenir quelques bonnes ondes de ta part, quelques mots rassurants.Nous avons su garder ce contact, ce fil entre nous n'est plus tendu et très solide, mais je sais que tu es toujours là, connecté, réactif.

Tu as été ma famille, comme j'ai été la tienne, comme tu aimais à le dire. Nous nous sommes aimés vraiment et tu es toujours l'un des miens. Je ne peux te le dire ainsi, ça n'aurait pas de sens. Et si peut-être parfois tes lectures s'égarent toujours ici, j'en doute bien sur, tu ne seras certainement pas surpris de lire ces mots car tu sais, je crois, à quel point tu comptes encore pour moi. Différemment, comme un ami, comme un frère, comme un lien. Un amour du passé.

baie

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lundi 23 novembre 2015

un festival, des festivaux.

Souvenirs estivaux, en début de saison, la vie devant nous, des centaines d'idées, chaque année renouvelées.

Et pendant trois jours, se laisser aller à la joie de partager, d'écouter, de frissoner, de bondir.

Qu'il est bon en ces temps sombres de se blottir dans ces images chaudes et bulleuses...

***

Partout, de longues jambes nues et bronzées, des chapeuax de paille et des yeux pétillants.

De la musique en force qui te transperce la cage thoracique en permanence.

De la jeunesse, des sourires, le temps qui s'arrête, à égalité.

Mes champs, ceux de mon enfance, de hauts pins et les montagnes bleues en couronne.

Mes amis, leur bienveillance, notre partage, notre joie d'être ensemble.

De la bière et de la bouffe, de l'insouciance et du plaisir, brut, net, simple.

boucle

bulles

petit-pois

pizza

soleil

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samedi 17 octobre 2015

Retour vers le futur.

Quelques mots retrouvés à l'état de brouillon, rédigés très vite, au printemps...

***

On m'apprend que Mc Fly est delà revenu dans le futur, tôt le matin.

Je surveille 4h de BTS blanc.

Je pédale dans les rues de la ville puis attache mon vélo, deux fois (à un grillage, à un socle), puis à chaque fois, je m'éloigne, je bascule mon trousseau de clé derrière moi pour biper et vérifier que mon vélo est bien fermé. Conclusion, je suis encore obligée de prendre ma voiture trop souvent.

Plus tard, je longe une terrasse de café. Des gens ont le temps. Souvent, je me serais dit que ces mêmes gens auraient pu m'impresssionner. Mais aujourd'ui, si j'avais eu le temps, je me serai installée là et comme eux, j'aurais pris le temps de siroter un truc frais, de consulter mes informations récentes (oui, parce que j'ai un smartphone tout neuf)

Finalement, je pars en cours, parce que je n'ai pas le choix, puis c'est une classe que j'aodore. Mais aujourd'hui, ils sont difficiles, très. Ils m'empoisonnent, ils crient, rient pour un rien, me prennent à partie. Ils me font penser à une classe de maternelle, or je n'ai jamais voulu travailler avec des petits.

Puis, il y a quelques minutes, j'assiste à une scène épouvantable. Devant mon bureau, une de mes élèves. D'habitude douce et souriante, se livre devant moi à un exercice démoniaque digne des meilleures scènes de l'Exorciste. Elle hurle, trépigne, pleure, ses yeux manquent de sortir de leurs orbites, elle bave, m'insulte, me menace, tourne plusieurs fois sur elle-même dans une espèce de tourbillon satanique, est prise d'un fou rire nerveux pour remettre des torrents de larmes par dessus et finit par quitter la salle en me traitant de connasse, dans un violent courant d'air haineux. De la drogue ? Un envoûtement ? Une scène d'impro ratée ? Rien de tout ça, je lui ai juste confisqué son téléphone.

J'ai encore des dizaines de copies à corriger pour demain.

Je réfléchis à la vie que j'aimerais avoir. A ce qui me plaît dans celle que j'ai.

***

J'apprends ce matin que Marty Mc Fly reviendra dans le futur Mardi.

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dimanche 6 septembre 2015

Paul ou la mémoire fascinante.

Alors que je travaille "activement" sur ma mémoire et ses méandres, je repense à un épisode très récent.

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Il y a quelques jours, Gab et moi nous rendons chez un ami qui, pour nous remercier de services rendus, nous invite à partager avec lui une copieuse raclette végétarienne dans son minuscule appartement. Quadra, il vit dans un studio où il a accumulé une vie. Nous y trouvons une petite place, nous entamons une soirée festive. Récemment opéré de la hanche, il nous confie des taches qui lui sont difficiles, dont celle d'ouvrir la porte à ses invités.

La deuxième fois que j'ouvre la porte, je me retrouve face un un homme dont le visage m'interpelle immédiatement. Mais ça ne semble pas réciproque. Il se présente, "Paul" et salue tout le monde. Ses yeux noirs, sa peau matte, son regard calme évoque une époque. Je cherche tant bien que mal à restituer son corps, ses traits, ses attitudes dans un contexte. Je lui pose cette question stupide, que je trouve si connotée : "on se connaît non ?". Il me jauge... "Non, je ne crois pas". La soirée se poursuit, mais je cherche, j'écoute, il y a une espèce de boule de flipper molle qui, à chacun de ses gestes, vient titiller des souvenirs. Je suis les conversations, j'écoute, mais ça scintille en moi à chaque fois.

Puis, je ne sais pas comment ni pourquoi, ça revient. Fac de lettres, 1997. Je ne parviens pas à restituer un souvenir précis, je sais juste que c'est là, à cette époque, dans ce cadre. Les mots sortent immédiatement et il confirme. C'est de toute évidence pour lui un épisode lointain et insignifiant. Il n'évoque que des choses assez désagréables, sentiment d'échec de ces quelques années qui n'ont abouti à rien. La conversationn bifurque à nouveau sur autre chose (la cuisson des patates, la météo, la dernière série télé captivante...). Mais une partie de ma réflexion reste posée sur ces mystères : où était passé Paul ? Dans quel tiroir de ma mémoire l'avais-je rangé ? Combien d'autres personnages/objets/paroles sont ainsi camouflés dans les obscurités de ma caboche ?

***

 

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lundi 25 mai 2015

Episodes.

Chaque année, le programme de mes étudiants de BTS change. Je prends un plaisir certain à faire, à partir du mois de février (date d'annonce du BO), des recherches plus ou moins poussées dans le but de construire une progression cohérente pour mes étudiants. Depuis quelques semaines, je connais le nouveau thème de l'an prochain : "je me souviens". Trois mots. Vaste question, problématique aux mille secrets, étendue d'eau aux vaguelettes clignotantes.

La question me taquine des réponses personnelles. Me viennent des paroles, des lieux, des lumières, des rencontres, des fragments. Tout ce qui compose le "avant" et qui construit le présent. Puis aussi ces questions inscrites en chacun de nous : comment fonctionne la mémoire ? Tant de souvenirs sont effacés, pourquoi certains, si insignifiants, restent-ils ?

Alors que j'évoque ce fameux nouveau thème avec certains de mes étudiants, l'un d'eux me parle d'une information qu'il dit avoir entendue concernant les mécanismes du souvenir. On se souviendrait des souvenirs : on ne se souvient pas vraiment du moment vécu, mais de toutes les fois où s'en est souvenu. Et à chaque fois, on aurait ancré le souvenir un peu plus profondément dans notre mémoire, en modifiant peut-être certains détails, en n'en retenant qu'une partie. Je ne parviens pas à trouver confirmation, mais l'affirmation viendrait expliquer certaines lacunes...

Souvent, je constate que les souvenirs des autres ne sont pas les miens. Excellent exemple : ma sœur, avec laquelle j'ai sans aucun doute un patrimoine de souvenirs communs conséquent, me livre souvent des détails qui lui sont restés, avec beaucoup de précision. Je suis concernée, j'étais là, mais je n'en ai pas la trace. A l'inverse, certaines choses me restent avec certitude, mais elle ne s'en souvient pas... pourquoi ?

Et bien sur, dans ma quête de réponses, de pistes, d'idées, je passe par Perec et son Je me souviens. Et je le trouve toujours aussi percutant, là où d'autres verront du néant, du creux, du vacant.

Alors, comme lui, je décide, avec cette apparente désorganisation, de lister ce qu'il reste quand les évidences sautent. Un moment, une minute. Une image, un message.

  • Une journée d'été, devant l'église du village. Une cérémonie. Toute la famille est présente. Un baptême ? Un mariage. J'ai quelques années. Ma sœur porte une robe jaune pâle avec de larges poches, et de petites socquettes blanches. Elle fait la moue.
  •  La petite chambre rue des frères lumières, le ficus, le chinois et la lame. Ma soeur se coupe avec un couteau à bout rond.
  • Les montagnes corses, une tente igloo sous une pluie d’orage qui s'éternise. Neb et moi, lisant le journal, alors que les gouttes crépitent sur la toile.
  • La rue Charles Grad. A quelques dizaines de mètres de mon appartement actuel. Petite enfance, alors que je venais rendre visite à mes grands parents. L'appartement, au rez-de-chaussé, sentait toujours l'eau de Cologne et la lavande. La petite cuisine donnait sur des jardins, un évier blanc et éclatant de lumière sous la fenêtre.
  • Le jardin au printemps, la recherche des œufs de Pâques dans les herbes hautes. La lumière si particulière dans la rue, contraste sur le mur sombre de Violette.
  • La cave de la salle des fêtes avant le spectacle. Effervescence. Odeur de moisissures et d'alcool. Nous sommes déguisés, la scène nous attend. Nous traînons dans les couloirs, le trac y traîne aussi. Nous sirotons des oranginas, bouteille en verre avec une paille.
  • Le mercredi après-midi de catéchisme, on se retrouve chez Madame F., dans son salon, pour parler de Dieu, de la bible, de comment il faut aimer son prochain. On prépare la communion. J'ai sept ou huit ans. Ce qu'il me reste, c'est cette odeur fétide, infecte, insupportable, qui emplit l'air de sa maison, et qu'il me faut endurer, des heures durant.
  • La terrasse de Rimbach, Christophe, la nuit, un soir d'été, il me prend dans ses bras. Nous avons bu, nous avons parlé, mais ce qui reste, c'est ce mouvement de nos corps qui viennent se chercher. C'est une parenthèse qui aurait pu s'ouvrir, mais il est rentré se coucher. je suis restée sur cette terrasses, dormir à la belle étoile, ma chaleur sur le carrelage froid.
  • Ma mère est assise dans un fauteuil de notre salon, il fait nuit, c'est l'hiver, elle épluche une orange, sa bouche fait une petite moue.
  • Un chemin sombre, la nuit dans la forêt. Nicolas et moi, en Ardèche. Les jeunes que nous encadrons doivent dormir. Nous sommes là, sous les arbres, nous nous embrassons, pour la première fois.
  • Je suis dans ma voiture, au volant, ma sœur est assise à côté de moi. Je lui avoue, parce que j'ai besoin de le dire, que je vois deux hommes en même temps.
  • Sur la même route, presque au même embranchement, trois ou quatre ans plus tôt. je suis à la place du passager, mon père roule. Son téléphone sonne. J'apprends que je passe le rattrapage du bac.

{Je réalise en parcourant mentalement mes souvenirs et en leur trouvant ici une place que derrière l'apparente facilité de l'exercice de Perec, il y a un vrai enjeu. Mes souvenirs sont finalement plus des sensations que de vrais moments. Il me reste des couleurs, des sons, un toucher, une note de musique, un cliché plus qu'un vrai déroulé d'action. Il me reste des notions, des impressions répétées, confirmées, plus qu'une mémoire du moment}

{En me prêtant à l'exercice, je trouve également confirmation de la "thèse" de mon élève : ce qui me reste, c'est ces souvenirs que j'avais déjà pris le temps d'évoquer (pour moi-même, car il sont synonymes de moments joyeux / avec d'autres parce qu'ils font rire, parce qu’ils marquent...). Je me souviens de mes souvenirs. C'est une photographie, ou des épisodes sur lesquels j'ai déjà pu écrire qui me reviennent en premier. Je préserve ici l'ordre dans lequel je les note, pour aller plus avant dans le jeu de la recherche. Quelle part d'invention, de modification, de fiction se greffe sur ces souvenirs sans doute mille fois ressassés ?}

{Je tente de poursuivre en faisant l'effort d'aller vers ces éléments sournois, ces images isolées, ces phrases, des pages qui sont toujours là, sans qu'elles n'aient forcément de sens, sans que je puisse expliquer pourquoi elles sont restées}

  • Dans la cour du lycée, on me tend quelque chose à fumer. J'ai 15 ans, je tire quelques bouffées, curiosité.
  • Un restaurant en Vendée, le long de la route côtière, des vitres immenses pour ne pas perdre un instant de la vue. Mon frère est tout petit. Je sens mes parents heureux, attentifs à tout notre bonheur.
  • Un autre restaurant, sombre et terne, des tables en bois. L'impression que le sol de ce restaurant est plus bas que le niveau de la route qui passe juste devant. Les fenêtres étroites laissent entrer un jour malade. Ma mère ce jour là raconte une blague. Ce doit être drôle car tout le monde rit. Je suis choquée de l'entendre utiliser des termes grossiers qu'elle n'utilise jamais. Non pas que je ne connaisse pas ces mots, ils sont courant dans la bouche de mon  père, mais pas dans la sienne.
  • Première visite chez Anna en Italie. Les murs sont blancs de chaux, elle y a accroché des centaines de clés anciennes (je reproduirai trente ans plus tard, sur le mur de mon appartement). J'ai un souvenir d'une maison bohème, des canapés couverts de tentures, des dalles de carrelage couleurs brique, peu de décoration, beaucoup de lumière, une maison suspendue sur une colline. J'y retourne des décennies plus tard. Je ne reconnais pas cette maison dont chaque surface plane est alors recouverte de bibelots.
  • Mes parents se sont absentés quelques jours et nous ont confiées moi et ma sœur à des amis. Ils n'ont pas d'enfants et veulent bien faire avec nous. Je me souviens que ce soir là, je ne mange pas ou peu. Dans la nuit, ma sœur et moi couchons dans un clic-clac. J'ai faim et je pense à ces sandwichs ignobles que l'on nous donne lors des excursions scolaires. J'ai tellement faim que même cette image me met en appétit, jusqu'au petit matin.
  • Les bords du lac de Lausanne, les tribunes d'un cinéma en plein air. Mon amie J. Ma "meilleure amie", nous fumons des cigarettes dans le soleil couchant. Je nous dessine dans un petit carnet, naïvement, avec des traits volontairement enfantins. Nous écrivons notre amitié sur un cahier, sur les bords d'un paquet de cigarettes. Un jeune homme qui doit avoir notre âge, plus bas dans les gradins, attire mon attention, ses cheveux sont longs et blonds. 
  • Dans le jardin de l'autre grand mère, sous de grands arbres qui font un peu de fraîcheur pour soulager l'été. Elle nous donne des glaces qu'elle a fait en écrasant des fruits dans du lait, dans de petits bocaux en verre qu'elle a placés au congélateur. La glace est très dure et nous aimons gratter ses bords pour satisfaire notre gourmandise impatiente.
  • Méribelle. Une station de ski en plein été. Hors saison. Je suis adolescente, nous logeons dans un tout petit appartement dont les fenêtres donnent sur des étendues vertes à perte de vue. Un soir, nous regardons la télé, je suis couchée en culotte sur un lit, mon ami B. est près de moi.
  • A propos de B., je me souviens à la même époque de siestes sur le canapé de ses parents. Enlacés, nous ne nous posions pas de questions.
  • Quelque part en Bretagne, R. et moi faisons le tour de la région en stop, nous sommes à peine majeurs, nous savourons le goût nouveau de la liberté, de cet amour naissant, de cette solitude conjuguée. nous nous sentons adultes sans l'être vraiment, nous avons l'impression de parcourir le monde.
  • Des cardamines, un pré, un jour de fête en famille, dont je me suis échappée pour parcourir cette nature printanière. Ce souvenir est celui que je considère comme le plus heureux car souvent, il me revient. Je me demande aussi souvent si, tel quel, il a vraiment existé.

{Comment se fait-il que ceux là restent ? Où sont passé tous les autres ?}

{Quels sont les éléments déclencheurs : comment expliquer que ponctuellement, sans raison, ils reviennent, ils refont surface}

{Souvenirs dénaturés ? Corrompus ? Après avoir listé ici, à la recherche de transparence et de sincérité, je me demande s'ils sont authentiques, si la tête n'est pas une fabrique de potentiel à se souvenir}

{Ma mère depuis quelque temps, depuis qu'elle a le temps, passe des heures à chercher dans le passé. D'abord par des recherches de généalogie poussée, elle invoque nos ancêtres pour faire figurer leurs noms sur des belles feuilles de papier épais. Puis aussi, comme moi, elle écrit : ses souvenirs de jeunesse, les souvenirs de sa mère. Puis elle nous raconte énormément de choses (souvent plusieurs fois, avec les mêmes mots, sans doute ces mêmes mots qu'elle a utilisés après les avoir longuement cherchés pour écrire ces mêmes souvenirs). Je vois dans ces "exercices" la dénaturation évoquée plus haut. A force de vouloir se souvenir, elle a sélectionné, digéré puis ruminé ces mêmes épisodes. Que sont-ils alors devenus ? Des espèces de cartes postales d'un instant ? Puis je pense forcément à ses parents, mon grand père décédé en 2001 avait perdu des pans entiers de sa mémoire : il ne savait plus qui étaient ses proches mais se souvenait de plein de petits détails du quotidien. Ma grand-mère, aujourd'hui en maison de retraite a elle aussi perdu progressivement ses repères, le présent d'abord (l'heure qu'il est, est-ce qu'elle a déjà mangé...) puis le passé...}

{La lumière est souvent présente dans ces bribes, est-ce que, comme pour une photographie, elle est ce qui fixe un instant ?}

{Récemment, j'ai vu le très beau Still Alice avec une Julianne Moore exceptionnelle. Il fait forcément écho à Se souvenir des belles choses. Et l'un comme l'autre inquiètent}

***

feu3

Je choisis d'illustrer ces réflexions avec cette flamme, photographie d'une torche suédoise un soir de Noël, il y a des années.

Cette flamme est à l'image du souvenir. Ephémère mais vive.

***

Je laisse à l'état d'ébauche ces réflexions, je les partage pour venir sans doute les compléter par la suite.

 

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vendredi 14 novembre 2014

Le quart d'heure meurtrier.

"Cette semaine, nous avons commémoré la Grande Guerre. Nous avons hissé des drapeaux, nous avons fleuri des monuments, allumé des flammes, écouté les fanfares, baissé un peu les yeux, et pensé à eux, nos poilus courageux. Des dîners mondains aux comptoirs de tous les bars de France et de Navarre, la der des ders devait logiquement remporter la palme des sujets les plus abordés. Et puis, un événement, un cataclysme, est venu fracasser notre quotidien à coups de flash spéciaux sur nos télés, d'alertes sur nos portables, d'appels hystériques de nos proches...

La France entière s'est figée : un 11 Septembre hexagonal allait en quelques secondes bouleverser nos vies et éclipser le 11 Novembre du calendrier. Nabilla Benattia venait de se faire arrêter pour avoir poignardé son compagnon. Il s'est alors passé ce qui se passe toujours quand un pays, un peuple, a rendez-vous avec son destin. Nous nous sommes sentis unis, paralysés par la nouvelle, mais unis dans l'adversité. C'est toute la France qui s'est fait poignarder par sa poupée vivante qu'elle avait elle-même fabriquée. Chucky Benattia, prions pour toi !
"Truc de ouf !"

Oublié, les mots mous de François tentant désespérément le temps d'une émission de réveiller une libido populaire en hibernation. Disparu, la menace imminente de la plus grande épidémie du siècle. Même le ralliement de François Fillon à la longue liste des personnalités éclaboussées par la grosse soupe à scandales n'y aura rien changé. Comme à Dallas en 63, le temps s'est arrêté, et tout le monde se souviendra de ce qu'il ou elle était en train de faire ce 7 novembre 2014. "Tu as vu ?!", "Tu as entendu ?!", "C'est l'hallu !", "Truc de ouf !"... Le téléphone arabe français s'est mis en branle et la twittosphère a explosé, nous allions désormais devoir vivre dans une nouvelle ère, celle de l'après-"7 Novembre".

Alors que je tâtonnais comme tout le monde dans l'épais brouillard de cette nouvelle vie a surgi du passé un fantôme... Venu me demander des comptes... Il m'a dit qu'il s'appelait Lazare, comme la gare... Et qu'il voulait comprendre pourquoi son pays lui préférait cette Nabilla qui n'avait ni médaille militaire ni faits de guerre. Lazare Ponticelli, notre dernier poilu français, me demandait de lui expliquer Nabilla... C'est l'histoire d'une fille qui entre dans la postérité grâce à une phrase. Je lui parle du "Allô", du shampoing, du buzz... Mais Lazare ne comprend pas.
Humains de laboratoire

Je lui raconte Moundir, Diana, Steevy, Loana, Stefan, Rudy, Marie, FX, et les autres... Petits soldats d'une nouvelle télévision, chair à canon de la guerre des chaînes. Je lui explique cette jeunesse sacrifiée sur l'autel de la célébrité. La cruauté des concepts d'émissions, le sadisme des stratégies, les délations, les éliminations, l'avilissement des cerveaux, l'humiliation partout diffusée ! J'explique ces hordes de jeunes et de moins jeunes qui s'affament sur des îles, mangent des vers ou des souris, s'enferment avec des serpents, se roulent dans la fiente et le vomi, tripotent des inconnus dans l'obscurité et s'isolent de leurs proches pour nourrir leurs névroses aux yeux de tous...

Je lui confesse notre fascination collective à observer ces humains de laboratoire en train de se mettre en scène dans le seul but d'exister un peu. Lazare s'assoit, abattu, terrassé par mon exposé. Il me dit que, dans les tranchées, personne n'avait de shampoing... Mais qu'ils avaient un devoir. Il me raconte son obscurité, sa peur, ses compagnons éliminés les uns après les autres, et la voix... Pas celle de Secret Story, celle de la survie qui te maintient debout dans cette funeste loterie. Il me parle de l'absurdité de la guerre, la sienne, et les autres... De la bêtise humaine, qui ne connaît pas de limite. Il était venu pour râler un peu, parce que là-haut, avec les potos, ils aiment bien quand on pense à eux, et que là c'était vraiment l'occasion. Mais il n'avait pas mesuré l'ampleur des dégâts, ici bas. Il repart, affligé par cette troisième guerre mondiale, celle contre la connerie.

Nabilla est en prison. Les poilus ne sont plus. Et je crois qu'on est devenu fou.

À Lazare Ponticelli, et tous ses camarades. Merci. Et pardon."

croix

Bérengère Krief

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mardi 23 septembre 2014

Chronique de la violence ordinaire.

Un fait divers "ordinaire" : quatre adolescentes en agressent une cinquième dans un parc à Nancy. Elles ont si peu de jugeote qu'elles partagent la vidéo sur laquelle on les identifie clairement, fières et souriantes. Traînée de poudre : elles sont mises en garde à vue et les réseaux sociaux s'enflamment.

***

Début des années 90. La fin d'une année scolaire, du soleil, un banc qui surplombe ma verte vallée. Dans mon dos, mon collège que je viens de quitter plus tôt que prévu car un prof est absent. J'ai onze ou douze ans. Mes amies viennent de partir, leurs parents ont pu les chercher. Je crois que j'attends ma mère, ou le bus ou les grandes vacances, ou l'amour. Insouciance, mon univers est encore celui où tout le monde est gentil, où la méchanceté gratuite n'existe pas, où mes codes moraux correspondent à ceux dictés par Charles Ingalls. Puis l'incident. Trois filles arrivent. Elles doivent avoir treize ou quatorze ans mais je les perçois alors comme des références. Elles me parlent de mon regard, de mon insolence. Et de ce banc sur lequel je suis assise et qui est le leur. Ça me parait crédible. Je me lève, je m'excuse, je ne savais pas. Je me sens toute petite et toute merdeuse. L'une d'elle me bouscule, elle me demande si j'ai peur. Bien sur, j'ai peur. Elle me demande si j'ai du fric ou des clopes. Elle veut vérifier dans mon sac. Elle me dit de ne pas la regarder. Puis elle crie "mais regarde moi quand je te parle". Toutes rient et se moquent de moi. Une autre m'approche et me gifle. Je me souviens être surprise car ça ne fait pas ce bruit net et clair que l'on entend dans les films. C'est une claque molle, silencieuse mais douloureuse qui résonne pourtant dans mon oreille. Elle est ratée, au cinéma on aurait sans doute refait la prise. Pourtant elle est efficace : je me sens humiliée, écrasée. Jusqu'à ce jour, personne n'avait touché ainsi mon visage. Elles finissent par partir, me laissant sonnée, engourdie de honte et d'incompréhension.

Je rentre chez moi, je ne me souviens plus comment. J'ai honte, mais j'en parle à mes parents. Ils sont en colère et je ressens alors une culpabilité. Comme si ma faute avait été de me laisser faire. Je ne sais plus quelles furent les suites de l'histoire. J'imagine que ma mère-poule en a parlé au principal et qu'elle m'a ensuite conseillé de rester accompagnée. Je me souviens surtout que mes parents ont tout fait pour que la situation ne vire pas au drame, me faisant comprendre que ce n'était pas très grave, que ça pouvait arriver, qu'il fallait que j'apprenne à ne pas me laisser faire.

Au début des années 90, y'avait pas de facebook, pas de twitter, pas d'articles en ligne. J'ai grandi sans "revoir" ces images, elles ne persistent que dans ma mémoire, je suis la seule à les avoir vues et je ne les ai donc pas lues dans les yeux de tous ceux que j'ai croisés ensuite. L'anecdote, certes douloureuse, s'est limité aux cercles des personnes concernées et la blessure s'est refermée. Ce souvenir est aujourd'hui inscrit en moi, mais je ne l'assimile pas à un traumatisme, je dirais même qu'il m'a permis de me construire, de me méfier, de comprendre que le monde des bisounours n'était bon que pour la télé.

***

Aujourd'hui, je me sens mal en lisant un article sur le sujet et en visionnant malgré moi la vidéo qui l'accompagne. Non pas que ça ravive de mauvais souvenirs, mais je me sens un peu sale, je pense que ça ne me regarde pas, je n'apporte aucun soutien à cette jeune fille triste en apprenant ce qu'elle a vécu et en visionnant sa détresse, comme un passant qui ne ferait rien. Je ne me reconnais pas dans ce "pseudo soutien" qui semble s'organiser inutilement et j'imagine que ce que souhaite cette frêle jeune fille blonde est simplement qu'on efface toute trace de cet épisode. Un droit à l'oubli. Et je suis écoeurée de voir ce déchaînement de violence et cette surenchère de haine dans les commentaires qui suivent l'article. On parle de rétablir la peine de mort, de raser le crâne de la coupable en place publique ou de la pendre, on mobilise les foules pour aller lui régler son compte chez elle, on l'insulte, la traite de grosse vache, de grosse truie (qu'est-ce que sa silhouette vient faire là-dedans ? Est-ce que ça accentue sa méchanceté ?)... Cette jeune fille semble condenser toute la méchanceté du monde et en devient une icône éphémère du mépris, petite image sur laquelle on peut cracher toute sa colère de façon définitive et radicale, exutoire de ce sentiment d'injustice et de trahison. Pourquoi vouloir répondre à la violence par la violence ? Bien entendu, elle respire la bêtise et la méchanceté, elle mérite d'être punie et de prendre conscience de ses actes, mais pourquoi imaginer que se comporter comme elle pourra régler la situation ? Triste, je referme la fenêtre de cet article. Inquiète aussi. Un peu moins confiante et souriante que je ne pouvais l'être avant ma lecture... Et c'est peut-être ça qui m'effraye le plus, au-delà de toute cette violence, c'est cette perte de confiance en l'humanité.

banc

***

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vendredi 11 juillet 2014

Le contact.

C'était en décembre, une salle de danse pour y faire du théâtre (d'autres font de la danse sur des scènes de théâtre). Un parquet flottant, de grands miroirs et une vingtaine de personnes autour d'un comédien pour découvrir de belles choses. Pendant deux jours, on a travaillé le corps, la voix, l'espace, les masques, l'énergie. Beaucoup de magie est née entre ces quatre murs et le temps a semblé s'écouler différemment, comme prisonnier d'une bulle.

Ce qui me reste des mois plus tard, au-delà du sourire de ce comédien - petit elfe, personnage enfant/androgyne plein de charme - c'est un exercice. Des bases on ne peut plus simples : il s'agit pour deux personnes de se rejoindre en traversant la salle. L'exercice se fait en commun, tous les binômes sont séparés et se rejoignent à des rythmes différents. Le moment de la rencontre est chorégraphié, on se regarde, on s'enlace, l'un des deux glisse au sol, puis en marche arrière, chacun rejoint sa place. Une fois l'exercice réalisé, le comédien a souhaité qu'un binôme se mette en scène sous les yeux des autres. Et Charlotte et moi nous sommes avancées. Je ne connaissais pas Charlotte et je ne la connais toujours pas. C'est une fille bien plus jeune que moi, plus petite, avec un corps fin et noueux, très féminin, de grands yeux sombres et inquiets, un nez pointu. Le comédien a mis de la musique et nous avons commencé le jeu. Soudain, sous le regard de nos spectateurs, une intensité bien différente s'est construite. Les gestes se voulaient plus vrais et plus précis encore, les regards sincères. Et le corps de Charlotte, à plusieurs reprises, avec force est venu s'écraser contre le mien. J'ai réfléchi plus tard au fait que jamais on n'enlace un inconnu dans la vie de tous les jours. Connaît-on vraiment quelqu'un qu'on a jamais serré dans ses bras ? Dans la contexte du théâtre et de l'improvisation, je suis "poussée" au contact physique avec des corps que je ne connais pas très souvent...

Il y a quelques jours, sur un trottoir de ma ville, j'ai aperçu le corps de Charlotte. Je l'aurais reconnu parmi des centaines, sa démarche un peu voûtée, la façon d'avancer ses bras avant son buste. Je n'ai pus l'interpellé, enfermée que j'étais dans l'habitacle de ma voiture, mais j'ai ressenti quelques secondes, la chaleur et la force de son étreinte.

freehugs1

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lundi 7 juillet 2014

Un ailleurs.

Aujourd'hui, des nouvelles d'Asie. Nam est parti il y a des mois déjà. Après une méchante dépression, il a mis les voiles. Il fait un tour du monde. Ponctuellement, il nous envoie des messages, détaillés, alimentés de longues descriptions de ses errances, ses questionnements, ses découvertes, ses surprises, ses rencontres. Chaque lecture est une petite évasion, piquetée de couleurs vives, de parfums forts. Il joint également des photos. Je suis toujours ébahie devant ce corps que je connais si bien au bout du monde, dans des cadres si exotiques. Et c'est à chaque fois de l'admiration (de la jalousie peut-être) pour ce courage d'être parti, à l'aventure, vers l'inconnu. J'aimerais être capable de laisser derrière moi mes repères que je pense solides, mon confort et mes habitudes. Je pars vers une autre vie, construite, mais qui offrira sans aucun doute son lot de surprises...

***

rouge-passion

Le Loup et le Chien


Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
" Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
" Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

La Fontaine, Les Fables, Livre I

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