mercredi 4 juin 2014

La cabine.

Charlotte est amoureuse.

Ça remonte à quelques semaines. Une journée de septembre ensoleillée. Elle voulait prendre des nouvelles de son amie Clémence et s'était donc rendue à la cabine. Comme tout le monde, elle aurait pu se servir de son smartphone qui lui aurait permis de ne pas quitter sa chambre, mais à la maison, on lui avait refusé ce "caprice". A chaque fois qu'elle voulait entendre la voix de Clémence, elle sortait donc dans la rue, pas très loin, à quelques dizaines de mètres, et s'isolait dans la petite cabine vitrée, sans doute l'une des dernières de la ville à ne pas avoir été déboulonnée. Elle aimait ce petit habitacle en pleine ville, comme une bulle.

Puis un jour, sur le banc, de l'autre côté de la rue, alors que dans son oreille droite la voix de son amie se lamentait, elle l'a vu. Il était installé sur ce banc avec son ami en grande conversation. Bien sur, il ne l'a pas vue, il n'a même prêté aucune attention à sa présence. Mais depuis ce jour là, Charlotte fait tout pour sortir plus souvent encore, elle passe de longues heures dans la cabine et trouve de multiples sujets pour lancer son amie Clémence dans d'interminables conversations, ce qui lui laisse tout le loisir d'observer celui qui la fait vibrer. Parfois même, elle simule et n'appelle personne : elle mime simplement une conversation. Bien sur, il n'est pas toujours là, et c'est parfois un déchirement lorsqu'elle ne le trouve pas sur ce banc. Mais les jours où il est là, elle a l'impression que cela lui donne une énergie, une force pour affronter sa famille et ceux qui semblent ligués pour lui gâcher la vie. Elle voudrait trouver le courage de traverser la route et d'aller lui parler. Mais Charlotte est d'une timidité maladive. Et elle est tellement impressionnée par son charme qu'elle reste planquée dans sa cabine, de l'autre côté de la rue. 

Puis vient ce jour où elle prend son courage à deux mains. Elle a tout prémédité, elle s'est pomponnée et a réussi le matin même à obtenir l'autorisation de sortir en début d'après-midi pour téléphoner et aller se balader. Le repas de midi lui semble alors élastique, elle compte les minutes. On lui fait des remarques sur sa tenue, sur son maquillage, mais ça lui est égal. Vers deux heures, elle quitte la maison pour marcher calmement vers la cabine. Alors qu'arrive le coin de la rue, elle ferme les yeux pour se faire la surprise : il est là, assis au soleil, détendu et seul cette fois. L'occasion parfaite. Charlotte ne peut pas la laisser passer, il faut qu'elle aille lui parler. Et c'est donc de quelques mètres seulement qu'elle modifie son itinéraire habituel pour aller s'installer sur ce banc. En silence, elle observe la cabine juste de l'autre côté de la route dans laquelle elle ne rentrera pas aujourd'hui, puis ose enfin un "bonjour". Elle se sent tremblante, maladroite et idiote. Pourtant, naturellement, la conversation s'engage. Il s'appelle Pierre, il avoue vite avoir remarqué ses va et vient sur les jours précédents. Au début, il sourit mais ne tourne pas les yeux vers elle. Puis la conversation se tisse avec évidence et leurs regards se croisent, émus. Ils parlent d'eux, de leurs vies, de leurs familles, de leurs envies. L'heure tourne et quand Pierre se relève, les ombres s'étirent, il est déjà tard. Ils se séparent sans s'être touchés, avec la certitude de se revoir très vite.

C'est légère que Charlotte rejoint sa maison. Elle pousse la porte d'entrée et se dirige toute guillerette vers sa chambre. Elle reste bouche bée en y découvrant sa fille et ses trois petits-enfants venus ce dimanche lui rendre visite et sur le point de repartir après l'avoir attendue tout l'après-midi.

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cabine

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jeudi 18 mars 2010

La terrasse des saisons.

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Le printemps.

Le premier jour, ils se sont assis, à cette table de fer forgé, trop petite, dans la fraîcheur d'une matinée de mars. Deux cafés refroidissent entre eux deux, laissant s'échapper des volutes de chaleur. Elle est lumineuse et se laisse envahir par un sourire permanent qui la dépasse. Il est charmant et charmeur, ses yeux pétillent et ne peuvent se détacher du sourire qui lui est offert. Leurs regards se croisent, encore timides mais pleins de promesses. Ils se sont rencontrés la semaine précédente chez des amis communs. Il n'a pas l'habitude de faire ça, mais il lui a glissé son numéro de téléphone au moment de partir. Cliché, mais il ne voulait pas laisser passer sa chance. Il avait été ébloui par sa bonne humeur et sa simplicité. Elle avait hésité trois jours avant de le rappeler. Hésité n'est pas le mot juste, elle avait résisté. Car elle aussi s'était tout de suite sentie bien avec lui. Ce jour là, attablés dans l'insouciance et la timidité, ils comprennent tous les deux, pour des raisons différentes, que quelque chose de fort peut naître. Il est fasciné par sa bouche. Il ne voit que ça. Elle fait de longues phrases dont les sonorités lui plaisent, mais dont il n'écoute pas vraiment le sens. Il la fixe en souriant et apprécie ses minauderies. Elle s'allume une cigarette, inspire une longue bouffée et bascule sa tête en arrière. Puis elle tourne vers elle le bout incandescent pour vérifier s'il est bien allumé. Il aime tant ça. Son envie de la toucher lui ronge le ventre. Il aperçoit d'ailleurs la naissance de ses seins dans l'entrebâillement de son cache-cœur et ça le rend fou. De son côté, elle parle, consciente que ses paroles sont inconsistantes, mais elle cherche à meubler ce silence qui la gêne. Elle semble débordée par toute cette angoisse et en même temps, elle se sent légère et belle. C'est à son regard qu'elle le sait. Ses yeux la caressent. De longues minutes filent ainsi. Ils doivent se rendre sur leurs lieux de travail et le temps les obligent à se quitter. Les bises qu'ils se font avant de partir disent qu'ils vont forcément se revoir.

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pavot

L'été.

Les premières semaines passent, ils se retrouvent à la même table en fer forgée, celle qui donne sur les quais, celle qu'ils considèrent  désormais comme la leur. Bien sur, ils se sont revus. Le soir même de ce jour de mars. Ils ne pouvaient pas attendre plus. Ils avaient mangé ensemble, il l'avait raccompagnée chez elle. La suite était logique. C'était il y a trois mois. Depuis, ils ne se quittent plus. Et ce  soir de juin, sur l'une des journées les plus longues de l'année, dans la chaleur persistante, leurs mains s'enlacent, leurs bouches ont du mal à se quitter. Ils ne voient pas le temps qui passe. Ils prennent des risques. Ils disent vouloir prendre leur temps, mais grillent toutes les étapes, poussés par l'envie, le bonheur d'être ensemble. Ce soir là, dans les dernières lueurs du jour, il lui dit "je t'aime" alors qu'elle boit la dernière gorgée de son panaché.  Deux jours plus tard, ils décident de vivre ensemble et cette idée leur emplit le cœur d'une joie folle.

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L'automne

Les premiers mois ont filé si vite. Ils sont partis en vacances ensemble, dans le Sud de la France. C'était parfait. Ils se sont installés dès leur retour dans un charmant petit appartement qu'elle a choisi pour son cachet. Il aurait préféré cet appartement proche de son bureau mais il a fini par céder. Elle en a soigné la déco et les couleurs et se bat pour que monsieur veuille bien ranger ses affaires. Elle a aujourd'hui rendez-vous avec lui à leur table de fer forgé. Une fin d'après-midi d'octobre, les gens flânent encore dans les rues et dans cette lumière orange, certains courageux tentent même les dernières terrasses. Il lui a dit qu'il la rejoindrait en sortant du bureau. Elle est déjà assise là depuis de longues minutes et réchauffe ses mains autour de sa tasse de thé. Bien sur, il est en retard. Ils vont probablement rater le début du film qu'ils avaient prévu de voir. C'est ce film merveilleux dont son amie lui a parlé. Il n'a pas très envie d'aller le voir, mais il le fait pour lui faire plaisir. Lorsqu'elle le voit arriver au bout de la rue, trainant ses pieds dans les feuilles mortes, elle lève à peine les yeux. Il arrive vers elle et lui dépose une bise sur la bouche. Il s'installe à sa place habituelle et sort son téléphone sur lequel il tapote, sans dire un mot. Bien entendu, ça l'agace. Elle regarde ses ongles rongés aller et venir sur le petit clavier. Elle lui parle du cinéma et il hoche à peine la tête. Elle dit dans un souffle, comme pour elle-même, que c'est sans doute la dernière fois qu'ils pourront occuper cette table. Il lève les yeux et dans une étincelle lui dit "cette année, oui, surement...". Elle sourit.

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poudreuse

L'hiver

Quelques années ont passé. Un jour de décembre, dans une lumière éteinte, on la voit apparaître sur le seuil du café. Elle a des larmes dans les yeux. Elle allume sa cigarette et balance sa tête en arrière. Lui arrive juste derrière elle. Ses yeux sont fatigués. Il met ses gants, sort de sa poche son trousseau de clés, en détache deux et les lui tend. Sans lever les yeux, elle les prend et les fourre dans sa poche. Il part à droite après lui avoir déposé deux bises sur les joues. Elle part à gauche après avoir écrasé sa cigarette et essuyé ses yeux. Contre le mur du café est pliée la petite table en fer forgé.

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