jeudi 24 juillet 2014

T'as voulu voir la mer...

bateau

Carantec1

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hortensia2

vague

canal2

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combourg1

renault

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mardi 22 juillet 2014

Fragments de chemin.

Un soir d'été, dans la diagonale du territoire, après une longue balade à travers champs, loin de tout, loin du temps, écouter des fragments de Fragment d'un discours amoureux de Roland Barthes par le talentueux Guillaume Galienne

coquelicots

Au passage, je me dis depuis notre arrivée ici sur ce sol breton que les petits chemins, les grands champs et la lumière écrasante ont quelque chose de l'été du Grand Chemin de Jean Loup Hubert.

J'aurais aussi pu parler d'Après la guerre du même réalisateur ou de l'Eté meurtrier avec Souchon. Petits villages de province, de campagne, qui semblent n'être pas touchés par le progrès, la modernité. Ici, nous vivons depuis quelques jours dans un hameau, les maison ne se regardent pas, les façades attendent. Très peu de gens, parfois une voix au loin. Et si peu d'indices pour nous rappeler qu'on est en 2014 (un panneau solaire sur un toit, une kangoo garée devant une maison, le générique d'une emission télé en passant devant une fenêtre ouverte...)

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samedi 19 juillet 2014

Se reposer.

On sait qu'on est en vacances quand le temps n'a plus d'importance...

Ne pas regarder l'heure avant treize heures, manger le repas "de midi" quand certains en sont déjà à leur repas "du soir", s'endormir n'importe où et n'importe quand, lire, regarder autour...

Une maison en Bretagne, dans le coeur des terres, au milieu des champs. Et presque se réjouir d'un ciel voilé et menaçant comme prétexte pour aller se blottir sous la couette avec un bon livre...

eau3

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vendredi 11 juillet 2014

Le contact.

C'était en décembre, une salle de danse pour y faire du théâtre (d'autres font de la danse sur des scènes de théâtre). Un parquet flottant, de grands miroirs et une vingtaine de personnes autour d'un comédien pour découvrir de belles choses. Pendant deux jours, on a travaillé le corps, la voix, l'espace, les masques, l'énergie. Beaucoup de magie est née entre ces quatre murs et le temps a semblé s'écouler différemment, comme prisonnier d'une bulle.

Ce qui me reste des mois plus tard, au-delà du sourire de ce comédien - petit elfe, personnage enfant/androgyne plein de charme - c'est un exercice. Des bases on ne peut plus simples : il s'agit pour deux personnes de se rejoindre en traversant la salle. L'exercice se fait en commun, tous les binômes sont séparés et se rejoignent à des rythmes différents. Le moment de la rencontre est chorégraphié, on se regarde, on s'enlace, l'un des deux glisse au sol, puis en marche arrière, chacun rejoint sa place. Une fois l'exercice réalisé, le comédien a souhaité qu'un binôme se mette en scène sous les yeux des autres. Et Charlotte et moi nous sommes avancées. Je ne connaissais pas Charlotte et je ne la connais toujours pas. C'est une fille bien plus jeune que moi, plus petite, avec un corps fin et noueux, très féminin, de grands yeux sombres et inquiets, un nez pointu. Le comédien a mis de la musique et nous avons commencé le jeu. Soudain, sous le regard de nos spectateurs, une intensité bien différente s'est construite. Les gestes se voulaient plus vrais et plus précis encore, les regards sincères. Et le corps de Charlotte, à plusieurs reprises, avec force est venu s'écraser contre le mien. J'ai réfléchi plus tard au fait que jamais on n'enlace un inconnu dans la vie de tous les jours. Connaît-on vraiment quelqu'un qu'on a jamais serré dans ses bras ? Dans la contexte du théâtre et de l'improvisation, je suis "poussée" au contact physique avec des corps que je ne connais pas très souvent...

Il y a quelques jours, sur un trottoir de ma ville, j'ai aperçu le corps de Charlotte. Je l'aurais reconnu parmi des centaines, sa démarche un peu voûtée, la façon d'avancer ses bras avant son buste. Je n'ai pus l'interpellé, enfermée que j'étais dans l'habitacle de ma voiture, mais j'ai ressenti quelques secondes, la chaleur et la force de son étreinte.

freehugs1

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lundi 7 juillet 2014

Le fil.

Je reprends le fil.

J'ai repris l'écriture ici de façon régulière et motivée. C'est une de mes belles satisfactions du moment. Avec celle du dessin. Ces envies créatrices naissent souvent en moi et nourrissent un souffle. C'est très égoïste. D'ailleurs ces mots ici ne doivent parler que trop peu à mes lecteurs qui se sont sans doute perdus avec le temps et qui restent maintenant des fantomes silencieux. J'ai ce besoin de solitude en ce moment pour faire face à mes angoisses, mes inquiétudes. Pour ne pas les faire porter par d'autres, je m'isole. La foule, le bruit, les regards, et même parfois la présence de Gab me pèsent. J'ai longtemps vu ces épisodes comme de la faiblesse, j'apprends depuis peu à y voir une force brute, une base de moi-même à ne pas contrarier, à écouter.

Pourtant, je vis une période que tout le monde attend : ces quelques heures qui précèdent le saut à pieds joints dans les "grandes vacances", on trépigne, on s'impatiente. J'en suis à mes toutes dernières heures de cours, le compte à rebours est lancé depuis longtemps. Mais mes dernières semaines ne ressemblaient à rien, un morceau de gruyère avec des trous partout. Heureusement, j'ai ajouté quelques cours particuliers et des corrections qui sont venus mettre un peu de beurre dans les épinards. J'ai beaucoup de mal avec ce rythme qui n'en est pas vraiment un, je crois que je préfère définitivement travailler beaucoup. Attendre ces quelques rares heures qui traînent me laisse inactive, vide. Et je suis toujours un peu angoissée à cette période de l'année, car je quitte certains centres de formation sans certitude d'y revenir en septembre. La rentrée à venir s'annonce difficile, plusieurs centres ont déjà parlé de restrictions budgétaires et de sections qui n'ouvriront pas. Je vais essayer progressivement de travailler à mon compte en me créant un statut d'auto-entrepreneur, mais c'est bien plus compliqué que ce qu'on dit ! La création du statut prend quelques minutes, certes, mais c'est après que ça se complique ! Puis il me faudra prospecter les entreprises et mettre en place des outils de com' efficaces que je ne connais que très mal pour le moment. Un monde nouveau, des portes à ouvrir...

Un mois et demi de "vacances" se profile (les guillemets ici rappellent que ce sont surtout plus de cinq semaines sans salaire, oh joie de la vacation !). Nous irons sûrement en Bretagne la semaine prochaine. On avait envie d'une destination un peu plus lointaine et exotique, mais on veut partir avec les chiens et c'est donc plus simple. On prendra une location pour être autonomes. La région nous a semblé évidente, nous l'aimons tous les deux depuis notre enfance.

Gab de son côté voit son activité devenir de plus en plus rentable. Je l'accompagne dans ses démarches en faisant vivre ses pages internet et en le soutenant sur les salons auxquels il peut participer. J'aime beaucoup partager avec lui ces moments là. L'idéal serait à long terme de trouver une solution d'entreprise qui cumulerait nos deux activités, de façon cohérente. Toujours mes idées de ferme, de lieu de vie un peu magique, pour partager et prendre le temps. Pour le moment, ça nous semble complètement utopique. Les contours de notre vie à deux sont parfois flous, nous vivons ensemble depuis le mois de septembre et nous tâtonnons parfois encore, si attachés que nous sommes à nos libertés et à ce schéma à inventer... C'est toutefois bien le bonheur qui ressort de cette expérience nouvelle... Nous nous sommes également bien habitués à la présence de notre nouvelle demoiselle-chien, Lu et elle s'entendent à merveille, elle est propre et supporte très bien de rester seule. Pas de grosse bêtise pour le moment, on croise les doigts. Il est doux d'avoir une nouvelle petite vie à nos côtés.

Pour les jours à venir, je me souhaite donc de savoir lâcher prise, de gommer mes inquiétudes stériles et de me laisser porter par ce souffle renaissant...

fil

***

 

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Un ailleurs.

Aujourd'hui, des nouvelles d'Asie. Nam est parti il y a des mois déjà. Après une méchante dépression, il a mis les voiles. Il fait un tour du monde. Ponctuellement, il nous envoie des messages, détaillés, alimentés de longues descriptions de ses errances, ses questionnements, ses découvertes, ses surprises, ses rencontres. Chaque lecture est une petite évasion, piquetée de couleurs vives, de parfums forts. Il joint également des photos. Je suis toujours ébahie devant ce corps que je connais si bien au bout du monde, dans des cadres si exotiques. Et c'est à chaque fois de l'admiration (de la jalousie peut-être) pour ce courage d'être parti, à l'aventure, vers l'inconnu. J'aimerais être capable de laisser derrière moi mes repères que je pense solides, mon confort et mes habitudes. Je pars vers une autre vie, construite, mais qui offrira sans aucun doute son lot de surprises...

***

rouge-passion

Le Loup et le Chien


Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
" Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
" Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

La Fontaine, Les Fables, Livre I

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dimanche 6 juillet 2014

Inquiétude.

L'inquiétude est ma matière grise.

Elle est cette tension qui me brise.

Elle s'insinue où jamais on ne l'attend,

Dans les interstices de chaque instant.

 

Elle est irritation, comme l'étiquette d'une chemise,

La lanière d'une sandale, la poignée d’une valise,

Et sans prévenir elle devient douleur ou sang.

Elle fait du passé et du futur le présent,

Pour écraser le moment.

 

Incantation de craintes,

Chant de lamentation.

brouillard1

«S’inquiéter, c’est comme prier pour ce qu’on ne veut pas»

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jeudi 3 juillet 2014

Comment casser son image.

Une station service au bord d'une route très fréquentée, en sort une jeune femme splendide, perchée sur des escarpins qui semblent le prolongement de ses longues jambes brunes. Elle ne marche pas, elle danse pour rejoindre sa voiture, une superbe Porsche 911 Carrera rouge (majuscules s'il vous plaît) garée en diagonale sur le parking. Sa chevelure ondulée accentue un port de tête majestueux et ses lunettes de soleil laissent imaginer un regard de star. Elle s'installe au volant du bolide, en claque la porte et cherche son reflet dans le rétroviseur. Elle attrape son sac, son smartphone qu'elle tapote, semble attendre quelqu'un ou quelque chose. Puis arrive le drame : en quelques secondes, l'image se disloque. Elle fourre son index droit dans son nez, le ressort, observe au bout de son doigt ce qui ne peut malheureusement pas être autre chose qu'une crotte de nez, inspecte méticuleusement la prise et... La gobe.

Assise à quelques mètres de là, j'en reste bouche bée. L'élégance incarnée vient de se muer sous mes yeux en une harpie obscène. Je viens d'assister à une transformation digne des plus belles scènes de Miyazaki, en pleine rue.

mini-jupe

***

 

 

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mercredi 2 juillet 2014

Du bruit.

« "L’enfer, c’est les autres", écrivait Jean-Paul Sartre dans sa pièce Huis clos. Permettez-moi d’ajouter : "L’enfer, c’est le bruit des autres". On oublie souvent que Sartre triche avec la réalité sensorielle dans cette pièce. Inès, Estelle et Garcin, ces trois nouvelles recrues de l’enfer condamnées à vivre pour l’éternité dans un salon Second Empire, n’ont pas de paupières et subissent un jour perpétuel. Heureusement, dans la vraie vie, nous pouvons fermer les yeux sur le Laid, l’Atroce et l’Embarrassant et accorder à notre vue une nuit de repos. L’odorat, le toucher et le goût ne sont pas dépourvus de défense non plus. Quand surgit une pestilence, on se bouche le nez ; par pur réflexe, nos mains se dérobent au froid et au chaud extrêmes, et nous portons à la bouche ce que nous voulons bien manger. Mais l’ouïe, le plus vulnérable des sens, n’a guère de paupière pour monter la garde et échappe avec peine aux assauts du bruit. Comme défense ultime, on peut se boucher les oreilles, mais c’est là une arme peu commode, en particulier si l’on soupe avec des amis ou tient la main de sa bien-aimée.

On ne dira jamais assez la souffrance, le désarroi et la rancoeur causés par le bruit. Pourtant, le bruit est bien l’une des dernières calamités que l’on essaie d’enrayer, et les souffre-douleur du bruit passent pour des faiblards et des geignards incapables de faire face à la musique du monde moderne. Mais le vacarme assourdissant des autoroutes et des boulevards, le vrombissement turboréacté des avions, le tapage lancinant des boîtes de nuits et des bars, l’assommoir journalier du métro, le viol de l’intimité par la télévision et le système de son du voisin, le saccage du silence perpétré par des motocyclettes réveillant une ville endormie à trois heures du matin comptent parmi les plaies de la vie moderne qui empoisonnent l’existence à petite dose, vous déboussolent et vous assaillent sans rémission jusqu’à ce que de guerre lasse, vous cédiez à leur emprise funeste. Non, le bruit est un mal si géant, si monstrueux que se taire à son sujet est s’en rendre complice. Il introduit la chicane dans les ménages, stresse le travailleur, dépassionne les amants, énerve l’enfant, étourdit l’adolescent et accable le vieillard. Il écourte le sommeil, parasite les bons moments de la vie, déconcentre l’étudiant et le créateur. Le bruit agit comme cette ancienne torture chinoise qui consiste à arracher à la victime cent bouchées de chair. Il siphonne, par petites succions mortifères, votre sève intérieure, jusqu’au total écervellement. Le bruit, comme la cigarette, abrège les jours.

Notre siècle en a été témoin, chaque progrès technique s’accompagne d’un bruit nouveau. Notre amour du progrès nous a fait admettre le train, la voiture et l’avion, grands bailleurs de bruit qui ont pénétré nos villes et les soumettent à un siège sans répit. À ces bruits colossaux, le progrès technique a ajouté des bruits insidieux, qui se sont insinués dans les maisons : le roulement de la sécheuse, le gargouillement du lave-linge et du lave-vaisselle, le ronronnement du réfrigérateur, le grondement du micro-ondes, les voix et la musique vociférées par la télévision et les haut-parleurs. C’est la vocifération du monde. Pourvoyeuse de bruit, la technique se met aussi à son service et voit à l’amplifier. Nous sommes béats d’admiration devant les merveilles techniques produites par les ingénieurs du son, synthétiseurs, amplificateurs, hauts parleurs de grande puissance, toutes machines qui exaltent le son pur de studio et font la joie de décibelomanes.

Le cloaque sonore des villes

Même si nous disposons de machines sophistiquées pour reproduire et amplifier le son, nous vivons essentiellement dans une civilisation visuelle, où l’ouïe le cède à la puissance triomphatrice de la vue. À preuve, le chaos cacophonique des grandes villes, où la composition du paysage sonore est le dernier des soucis des urbanistes et des gouvernements. Si on cessait de voir nos villes, d’en admirer les façades et la géométrie, et si on les écoutait un peu plus, elles sonneraient comme de véritables égouts de bruits. Cloaques sonores à ciel ouvert où se déversent avec frénésie tous les déchets sonores de nos machines roulantes et volantes, les villes ont été le théâtre d’un vandalisme éhonté, de crimes contre l’ouïe, comme la construction de ces autoroutes qui ruinent à jamais la quiétude des quartiers environnants (pensons à la catastrophe sonore qu’a été l’autoroute Décarie à Montréal). La pandémie vacarmentielle des villes laisse au citadin peu de possibilités d’évasion. Tous les jours, il doit en subir l’épreuve, sur la route, dans le bus et dans le métro. Les rues où il flâne l’assomment de leur rumeur et s’il va au concert, il devra payer son furtif bonheur musical de l’affront du tintamarre urbain. Comme vraie voie d’évasion, il y a bien sûr la campagne. Cependant, les citoyens ne sont pas tous égaux devant le bruit. Les mieux nantis fuient le capharnaüm sonore avec leurs bruyants bolides pour se réfugier dans leur chalet en bordure d’un lac (qui parfois en été, devient lui aussi un enfer avec la surenchère tintamarrifère des hors-bord et des motomarines). Les moins bien nantis végètent dans des appartements mal insonorisés, construits à la hâte par des propriétaires heureux de profiter du laxisme du législateur pour s’enrichir à bon compte.

Le cloaque sonore n’est certes pas propre à la civilisation moderne. La Rome antique étourdissait ses habitants d’un infernal vacarme qui sévissait jour et nuit. Le jour, ses rues se remplissaient d’une animation intense ; s’y pressait une foule torrentielle, excitée par les cris des colporteurs et des gargotiers, où résonnaient les leçons récitées à plein vent par les écoliers et les marteaux des chaudronniers. La nuit, s’ébranlaient dans les rues sans lumière les convois des bêtes de somme et de leurs charretiers, auxquels les empereurs interdisaient de circuler le jour. Des poètes comme Martial et Juvénal ont plaint le triste sort du Romain que le transit incessant et le bourdonnement des rues condamnaient à l’insomnie. Avons-nous enregistré quelque progrès sonore depuis les Romains ?

Quand la musique se fait bruit

Les Romains, nous dira-t-on, ne possédaient guère de tourne-disque, de lecteur laser, ignoraient tout de la sophistication de nos salles de concert et n’avaient pas de radio ou de télévision pour décorer leur vie domestique. Au bruit qu’elle sécrète à grande échelle, la civilisation moderne offre un contrepoison, une musique rampante et omniprésente, qui joue à toute heure, en toutes situations. C’est la musique flatueuse des ascenseurs et des centres commerciaux, celle qui languit chez le cabinet de dentiste, celle qui nous afflige au téléphone faute de téléphoniste disponible, celle qui bourdonne dans les gymnases et défonce les tympans dans les discothèques ou tout simplement, celle qu’on laisse jouer chez soi, comme bruit de fond qui meuble nos pièces. La musique est aujourd’hui de moins en moins un acte volontaire ; elle est de plus en plus subie. La musique commerciale qui gouverne maintenant les lieux publics est une espèce de fluide insipide, jeté là pour tromper l’ennui de ces lieux ou pour masquer des rumeurs parasites. Composée pour créer une "atmosphère", elle enlève plutôt aux lieux qu’elle doit égayer leur vitalité. Au début des années 1960, l’historien américain Daniel J. Boorstin avait remarqué comment la civilisation de l’image poussait la musique à devenir une activité secondaire, servant à accompagner la relaxation, l’amour, le travail, la consommation, etc. La musique devient un "flot homogène et sans fin" qu’on n’écoute plus mais dont on se sert pour remplir nos vides.

Dans le monde désenchanté qui est devenu le nôtre, le peuple ne se presse plus à l’église pour entendre les choeurs psalmodier. Délaissée par ses fidèles qui jadis communiaient avec elle au son des Kyries et des Alléluias, la religion chrétienne entre en concurrence avec une pléiade de sectes et de thérapeutes patentés de l’âme pour capter l’attention d’un peuple incroyant, qui écoute dans son salon des chants grégoriens, des valses viennoises, du Reggae et du Western, Charles Aznavour, Elton John ou les Pet Shop Boys. Pendant des siècles, le christianisme avait enseigné que la spiritualité passait par une alternance de silence et de musique. La vie monastique avait porté à sa perfection cette règle de vie. Elle s’est perdue aujourd’hui. Le recueillement, la prière et le silence paraissent des pratiques surannées ; et la musique, émancipée du service religieux, ne connaît plus de mesure pour arrêter de jouer à toute heure grâce au miracle technique des ondes et de la stéréophonie.

Au temps de nos aïeux, le bruit était synonyme de scandale. C’était même la punition dont on affligeait tout membre de la communauté qui en avait enfreint la morale. Ainsi, dans les villages québécois au XIXe siècle, les jeunes gens faisaient devant la maison d’un veuf qui avait épousé une trop jeune femme ou des personnes aux moeurs douteuses un charivari monstre, dont le bruit entachait à jamais la réputation de la victime. Aujourd’hui, le charivari est partout, et la fréquentation des lieux décibelogènes comme les boîtes de nuit techno est devenue un signe de distinction sociale. Quant au scandale, eh bien !, cherchez-le.

Les temples de la sonocratie

Les archéologues qui étudieront dans quelques siècles notre civilisation seront peut-être frappés d’étonnement en tombant sur nos disques, nos appareils acoustiques et ces lieux vides le jour que sont les boîtes de nuit. Peut-être croiront-ils y reconnaître les vestiges d’une religion du bruit. En effet, les danses frénétiques au son du Rock’n Roll, du Dance Music, du Techno et du Rap dans l’atmosphère psychédélique des discothèques hyper-équipées et les méga-concerts dans les stades avec leurs idoles lascives déchaînant une foule en transe ont remplacé les messes comme occasion de communion collective avec la musique. En fait, ce n’est pas tant la musique qu’on célèbre dans ces grands défouloirs extatiques, que la puissance technique du son portée à son paroxysme par des appareils dont le perfectionnement n’a pas de terme et auquel les chanteurs, usant de tous leurs charmes, ajoutent une charge érotique qui subjugue les foules. Ainsi s’affirment les discothèques, les bars et les salles de concert comme les nouveaux temples du bruit, où s’engouffre une jeunesse sacrifiant d’emblée la virginité de ses oreilles au grand dieu Moloch crachotant ses décibels à travers des monolithes hurlants. Ce sont des équarrissoirs des sens, où s’amalgament les sensations et où tous les interdits sont levés. Le délire technique des décibels crée entre les danseurs un écran sonore qui empêche toute véritable communication de se nouer et anesthésie l’ouïe. Cet écran qui abolit la parole donne néanmoins libre cours aux fantasmes. Dans la masse indifférenciée des corps en sueurs assommés par le boum-boum, on joue à touche-pipi, à presse-nichons ou on décroche du monde en sniffant quelque poudre hallucinogène. Le plus souvent, la musique qui est jouée dans ces temples est d’une grande pauvreté. À preuve, pour en mousser la valeur, on la flanque de vidéoclips clinquants et sulfureux et on exhibe sur toutes les tribunes l’image sexy de l’idole. Asservie à l’image, la musique ne vaut que par sa stridence et sa capacité de remplir les tiroirs-caisses. Tous les vacarmistes et pétaradaires qui sévissent dans les boîtes de nuit, les hebdos culturels, les studios de télé et de vidéo vous diront qu’ils officient pour la jeunesse, dont ils soulagent le désarroi. Foutaise que tout cela. L’industrie du décibel est une entreprise beaucoup trop payante pour que l’on baisse le volume. Les gens "in" s’éclatent les oreilles dans des discos, enrichissent les sonocrates de leur argent de poche et se découvrent dans la trentaine des problèmes de surdité. Les gens "out" se mettent des bouchons, se font taxer de ringards ennuyeux et aspirent à l’inaccessible silence.

Le rêve impossible d'une écologie sonore

La souffrance causée par le bruit n’est rédemptrice de rien du tout. C’est un flot de non-sens qui enlaidit notre existence et anémie notre sensibilité. Le philosophe Schopenhauer écrivait : « Le bruit est la plus importante des formes d’interruption. C’est non seulement une interruption, mais aussi une rupture de la pensée ». Le bruit est plus que l’interruption de la pensée. C’est rien de moins que l’éclipse de l’humanité en nous. Consentir au bruit, que ce soit aux détritus sonores de nos machines ou à la musique « eau de vaisselle » des magasins ou à la fournaise sonore des prytanées du décibel, c’est consentir à la barbarie que notre civilisation technicienne tolère et encourage. L’enfer, c’est le bruit en nous autres.

Les martyrs du bruit sont plus nombreux qu’on croit. Ils souffrent en silence, comme des animaux blessés par l’outrageuse modernité de nos moeurs stridulantes. Bien sûr, les médias, qui sont à l’affût du moindre bruit, font peu de cas de leur malheur, et les scientifiques, si prompts à montrer les effets délétères du tabac ou des hamburgers trop gras, semblent négliger cette cause si universelle de stress. Les physiciens nous annoncent que bientôt la science mettra au point des machines anti-bruit, qui annuleront les effets des ondes décibelogènes. Les souffrances provoquées par la technique trouveront-elles un terme avec elles ? Pour avoir la paix, faudra-t-il se promener avec des scaphandres anti-bruit et fonder une association des victimes d’acharnement acoustique, qui intentera à tous les fouteurs de bruit de méchants procès ?

Quant à moi, j’estime que le paysage sonore est une dimension aussi importante de l’écologie que le paysage visuel ou la préservation des écosystèmes. Pour en être conscient, il faut tout d’abord muscler sa sensibilité, avoir le courage du silence et savoir dire non aux paillettes brûlantes du bruit. Alors, la vraie musique, celle qui est écoutée dans sa pleine mesure, qui arrive à point et qu’on a eu le temps de désirer, n’en sonnera que meilleure. »

Marc Chevrier

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