mardi 26 février 2013

Quinquagénaire.

Lundi dernier, ma mère, le souffle coupé au téléphone, m'annonçait le décès de ma cousine. Elle avait quelque 50 ans. C'est le cancer qui l'a emportée, vite, sans laisser le temps à ses proches de s'habituer à l'idée, sans lui laisser le temps de se familiariser avec cette nouvelle. Je ne peux m’empêcher de penser que dans quinze ans, j'aurai moi-même cinquante ans. Quinze ans. C'est l'âge que j'avais quand j'ai fumé ma première cigarette, c'est la durée de ma carrière d'enseignante, c'est les années que j'ai partagées avec la plupart de mes amis... Où en serai-je dans quinze ans ?


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J'ai cinquante ans. Je vis sur les hauts plateaux ardéchois, dans une toute petite maison de pierres. Je m'y suis installée il y a dix ans, fatiguée par la vie que j'avais alors choisie. J'ai vendu mon appartement et tous les biens que j'avais pour ne garder que l'essentiel. J'élève aujourd'hui un troupeau de chèvres, une cinquantaine de têtes de bétail, toute seule. Ma maison accueille très souvent des amis ou de la famille qui, lassés de la ville et de ses rythmes infernaux, viennent chez moi trouver un peu de calme. Ils viennent m'aider, cultivent avec moi mon jardin d'herbes aromatiques, font de longues balades avec mes chiens, m'accompagnent sur le marché vendre mon miel et mon fromage le jeudi matin, se reposent... Mais ils ne s'attardent pas, ils restent quelques jours et repartent courir, le cœur calme, la tête pleine de bonnes résolutions quant aux moyens de se préserver. Je les vois repartir avec le petit pincement au cœur de ne pas savoir quand je vais les revoir, mais c'est aussi un soulagement que de retrouver ma solitude. Leur présence m'est douce et agréable, mais elle me confronte aussi à mes difficultés à vivre avec les autres. Ici, mes journées sont bien remplies et je ne ressens aucune peine au fait d'être seule. Je passe l’essentiel de mes journées au dehors, été comme hiver, avec mes bêtes. J'aime sentir l'air sur ma peau, le plus souvent possible. Je me heurte à la rigueur des éléments, à la difficulté d'avoir sous ma responsabilité des vies, parfois malades, parfois souffrantes. La vie que j'ai choisie est aussi très physique mais je ne ressens plus la fatigue que j'ai pu ressentir dans ma vie d'avant, ce n'est plus une fatigue nerveuse, c'est une fatigue du corps qui ne connaît pas les angoisses de l'urgence, du rapport à l'autre et les obligations de l'anticipation systématique. Je vis au jour le jour, reproduisant des gestes mécaniques avec l'amour de mes bêtes et du travail bien fait.  J'ai également pris le temps d'approfondir ma pratique du yoga et je joue du violon tous les jours. Je me sens sereine, en paix avec moi même, en accord avec la nature qui m'entoure et les choix que j'ai faits.

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J'ai cinquante ans. Cela fait cinq ans qu'est sorti mon premier roman. C'était un peu une surprise, j'avais écrit ces pages presque par hasard, très inspirée mais n'imaginant pas un instant ce que cela pouvait ouvrir comme portes. Dès son apparition dans les librairies, Azimuth s'est très bien vendu. Mon éditeur qui s'était d'abord montré hésitant m'a vite encouragée et l'année suivante, je lui proposais un recueil de nouvelles intitulé Attends, attends, dont les excellentes ventes m'ont permis d'arrêter d'enseigner. Il a été difficile de faire ce choix et pour ne pas prendre de décision trop radicale, j'ai décidé de continuer pendant une période de six mois de transition à mi-temps. Puis j'ai finalement mis fin définitivement à ma carrière de formatrice pour ne me consacrer qu'à l'écriture. Malgré les exigences de mon nouveau métier, je n'ai pas souhaité déménager à Paris, comme on me le suggérait. Je suis restée dans ma région pour mettrre un peu à distance la folie de la vie médiatique, j'ai mis en location mon petit appartement et je vis aujourd'hui dans un grand duplex du centre-ville, dont les baies vitrées et une grande terrasse donnent sur les toits. J'écris toujours, tous les jours et c'est peut-être aujourd'hui ma plus grande addiction. Les revenus assurés par mes différents bouquins me permettent même d'écrire aux quatre coins du monde. Je file souvent, sur un coup de tête, respirer la liberté et l'air d'un autre continent, m'imprégner d'une ville. Je m'y installe alors comme si j'y vivais, prenant le temps d'observer, de dessiner les particularités des habitants, le folklore du lieu. Je n'ai pas vraiment d'attache. Je multiplie les conquêtes, ne souhaitant plus m'engager auprès de qui que ce soit. Seuls quelques amis et ma famille ont encore de l'importance pour moi. Ils sont les derniers auxquels j'accorde ma confiance. Après le succès et la médiatisation de mes livres, les "amis" autour de moi se sont multipliés et avec eux les déceptions, les trahisons. Aujourd'hui, je dirais que je suis simplement prudente et que j'entretiens volontiers des relations superficielles, sans rien en attendre.

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J'ai cinquante ans. Je vis avec ma famille dans une grande ferme dans la montagne. Ma famille est le centre de toutes mes préoccupations. J'en ai fait ma plus grande satisfaction en supprimant de ma vie tout ce qui m’empêchait de profiter pleinement de sa présence. Je suis mère que trois enfants, une fille et deux garçons. A leurs côtés, je suis une femme heureuse. Je les regarde grandir avec beaucoup de fierté. Mon mari et moi avons fait de notre maison un lieu d'accueil et de partage. Nous y recevons des artistes, des écrivains, des comédiens. Le corps de ferme que nous avons racheté il y a dix ans a été transformé pour pouvoir accueillir des troupes, pour les loger et leur permettre de donner des représentations. Nous avons également aménagé une partie de l'ancienne grange en galerie où des artistes de la région peuvent exposer. Très vite, nos projets ont trouvé des interlocuteurs et ont pu voir le jour. Aujourd'hui, notre maison est un lieu multiculturel reconnu dans toute la région. Nous avons les dernières années développé notre activité sur de nouveaux créneaux. Le premier étage construit dans la grange est depuis peu composé de trois chambres d'hôtes que nous avons installées et décorées pour que les gens s'y sentent comme chez eux. Nous produisons une bonne partie de ce que nous consommons et nous proposons également de restaurer nos visiteurs, autour d'une table bien garnie des légumes de notre potager, du pain fait-maison et des fruits du verger. Dans ce contexte, nos enfants grandissent et semblent s'épanouir.

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J'ai cinquante ans. Je suis enseignante. Je vis dans un appartement dont je suis vraiment propriétaire depuis l'année dernière seulement. J'ai enfin fini d'en payer les traites. Je vis seule mais mes jours sont peuplés d'amis et ma famille est toujours très présente. Mon métier a bien évolué et me demande beaucoup de mon temps : j'ai repris il y a huit ans la direction d'un centre de formation dans lequel je continue d'enseigner. J'ai fait de l'étudiant la priorité de nos formation, laissant les enjeux financiers au second plan, mais cette politique semble aujourd'hui payante. J'ai composé mon équipe pédagogique d'enseignants avec lesquels j'évolue depuis des années, dans un climat de confiance et d'affinités. Puis j'ai lancé il y a bien longtemps déjà une troupe d'improvisation théâtrale qui, du statut d'assoociation est devenue professionnelle et embauche aujourd'hui à l'année une dizaine de salariés. Nous tournons dans la région et multiplions les interventions auprès d'entreprises, sans laisser pour autant nos spectacles de côté. Certains membres ont aujourd'hui embrassé une carrière de comédiens et commencent à se faire une vraie place dans le monde du spectacle. Je me vois vieillir avec parfois le regret de ne pas avoir fondé une famille mais la satisfaction de me lever tous les matins pour travailler, dans un contexte que j'ai aujourd'hui pleinement choisi.

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Voilà ce que pourrait être ma vie dans quinze ans. Ce sont des idéaux, pas des utopies. Ma vie sera peut-être aussi une combinaison de toutes ces vies... Ou toute autre.

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J'ai cinquante ans. J'ai arrêté de fumer il y a plus de quinze ans. Mais je suis malade. Il y a trois mois, je suis sortie du cabinet de mon médecin traitant avec cette information : je présente les signes cliniques d'un cancer de la langue et de la gorge stade 4...

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Posté par Diane Groseille à 18:15 - Commentaires [13] - Permalien [#]