L'image la plus forte correspond à celle de la façade de la maison des voisins, le matin tôt, un jour d'été. Elle est alors encore plongée dans l'obscurité et je sais dire exactement à quelle sensation ça correspond. Je suis obligée de passer devant cette maison qui cache le soleil le matin, notamment pour aller chercher le pain à la boulangerie, pendant les grandes vacances. Et ce tronçon de rue que je traverse alors a conservé la fraîcheur de l'aurore et fait même un peu frissonner les jambes nues.

Certains lieux de mon enfance ont, je pense, à l'image de ce mur couvert de lierre, construit mon orientation, ma perception de l’espace d'adulte.

Plus tôt encore, alors que j'étais bébé, j'étais gardée dans une maison perdue au milieu de champs de maïs. Ces mêmes champs reviennent souvent jouer les décors de mes rêves. Jaunes, à perte de vue, dégageant une chaleur noyée de soleil.

Je me souviens de ce restaurant de fruits de mer, en Vendée. Ambiance un peu glauque, grandes baies vitrées donnant sur l'océan gris, déco kitsch. Avant de voir la mer, en regardant dehors, c'est un long parking que l'on voyait. Tout autour, de petites maisons identiques en construction sortaient de terre comme des champignons. Dans la même région, je me souviens de cette petite maison en brique construite comme des dizaines d'autres, qui nous a accueillis, moi et ma famille, quelques années de suite. Des amis de mes parents, propriétaires de ce petit logement avec mini terrasse et mezzanine, nous prêtaient les clés du paradis quelques jours en été. En ouvrant la porte-fenêtre, nous arrivions sur un petit chemin de gravier qui menait au camping municipal. Et tous les soirs, une musique forte nous rappelait à quel point les gens s'y amusaient. 

Mon collège aussi, grand bâtiment pour une toute jeune fille, fut le lieu de toutes les angoisses, matérialisées par de longs couloirs sans fenêtres, par des escaliers interdits à certaines heures, par des salles de classes définies par des codes couleurs, par des temples réservés aux adultes qui semblaient les protéger de nous. Je me souviens du terrain de basket en contre-bas qui nous accueillait sur les derniers jours avant les grandes vacances, des salles de langues isolées dans un autre bâtiment, de la cantine carrelée, bruyante et froide. De cette toute petite salle magique au fond d'un couloir dans laquelle nous nous rendions exceptionnellement pour y regarder un film, privilège des vacances qui approchent. Ce bâtiment qui changeait de visage au fil des saisons a recueilli mes sensations d'adolescente en ses murs.

Aujourd'hui, mon regard est attiré par ces souvenirs d'enfant. Les photos que je prends cherchent parfois à reconstruire ces souvenirs gravés quelque part, qui ne restent qu'à l'état de mémoire friable. La lumière a souvent joué un rôle majeur dans la perception de ces espaces.