Quelques journées sans mots, quelques semaines sans maux. Et pourtant, l'impression d'avoir pris dans certains domaines des virages surprenants. La vie fait des ricochets parfois inattendus.

Premier élément, cette question au-dessus de ma tête depuis quelques jours, comme une épée de Damoclès. Je tiens l'épée. Tout commence par une conversation avec mon père un jeudi gris. Le point de départ est positif, il évoque un départ en retraite finalement précoce par rapport à ce que l'on attendait. Mais autour de cette hypothèse, des doutes. Notamment quant à la possibilité de continuer à "investir" dans mon appartement. Et derrière cet aveu arrivent les mots qui blessent. On me laisse entendre que c'est une aide, que je ne suis pas autonome, que d'ailleurs, professionnellement aussi, mes choix montrent leur limites. La discussion s'égare, me tire des larmes. J'avais l'impression, la certitude d'avoir une vie stable, d'avoir fait les bons choix, d'avoir opté pour des solutions qui me correspondaient et qui prouvaient aujourd'hui que j'étais indépendante. Et j'aperçois derrière les propos de mes parents tant de fragilité. Oui, au final, seule je n'avance pas. J'ai besoin d'eux. Depuis le départ de Neb, ils sont très présents. Ils s'occupent de mon Lu les semaines où je travaille trop, ils me versent une partie des traites de mon appart' (ça m'avait été présenté comme un investissement judicieux pour eux il y a deux ans, j'y vois simplement maintenant leur générosité pour leur fille qui était alors en pleine dépression), ils se font du soucis pour mon avenir professionnel. Cette année en effet, j'observe les limites de ce système qui me laisse tant de liberté. Ne pas dépendre d'un employeur, multiplier les contrats, voilà qui a son charme quand il y a du choix. Tous mes collègues s'accordent à dire que c'est très difficile cette année. Les centres de formation souffrent de la crise, les contrats se font rares, les vacataires sont remplacés par des permanents qui se doivent d'être polyvalents à défaut d'être compétents. On limite la casse. Et ce sont les contrats "volants" qui trinquent. J'ai pourtant essayé de trouver d'autres pistes pour compléter un emploi du temps très léger par rapport à l'an passé. Pas évident : pas de réponse ou des refus. J'en suis à proposer mes compétences en tant que bénévole, pour meubler des semaines creuses. Je vais faire des lectures en maison de retraite, monter un atelier d'impro avec de jeunes illettrés, reprendre sérieusement les lectures pour la bibliothèque sonore.

Puis derrière tous ces constats, et après la claque à l'amour propre, j'ai voulu positiver tout ça. Mon appart' me coûte trop cher ? Mon métier n'en est pas vraiment un ? Alors il faudrait se débarrasser de l'appart' et trouver un autre emploi. Et une solution se dessine. Mettre cet appart' en location (le vendre n'est pas une bonne option par les temps qui courent) et partir travailler à l'étranger. Depuis ma séparation avec Neb, j'envisage ce départ. Dans les premiers mois, on me disait que je ne devais pas y penser, que ce n'était pas bien de partir pour fuir. J'étais sans doute trop faible pour me lancer dans cette aventure. Puis l'idée s'est faite transparente, discrète derrière un rythme de vie mouvementé. Aujourd'hui la revoilà, plus solide, plus aboutie. Certes, ce n'est qu'une idée pour le moment. Elle ne plait pas à tout le monde. Beaucoup autour de moi manifestent un égoïsme flatteur, mettant en avant leur attachement et leur refus de me voir partir. Pas de décision pour le moment. Je prends la température. Auprès de mes proches dont les conseils sont précieux. Auprès de sites internet qui étalent des annonces plus alléchantes les unes que les autres.

Et en attendant, je continue à avancer dans un automne somme toute agréable. J'enchaine des semaines très irrégulières. Parfois six jours sans travailler. Puis à nouveau quarante heures d'affilé. Pas de cohérence mais on s'y fait. Et derrière tout cela, il y a des satisfactions personnelles, preuve que je suis quand même maître(sse) de mon destin. Par exemple, plus de cigarettes depuis plus de deux semaines et même pas mal, même pas peur. le plus dur aura été d'écraser la dernière. Et je regarde en arrière, ces huit mois où j'ai repris et où j'ai fumé comme un pompier. Je ne comprends pas. Il me faudra d'ailleurs une note entière pour expliquer ce phénomène si étrange. Puis mon groupe d'impro qui tient la route malgré quelques doutes en début d'année. J'ai appris à prendre les membres de ce groupe avec plus de distances, plus de souplesse. Ils ont tous des caractères forts, des attentes différentes et je dois leur laisser de l'air si je ne veux pas les essouffler ou les étouffer. Prochaine représentation dans trois semaines, premier match contre une autre équipe, je suis sure que ce sera bon.

Dans ce contexte, toujours mon homme aux mille questions. Et malgré tout ce temps, malgré toutes ces portes fermées, j'en suis toujours à vibrer à chaque fois que je le vois. A vibrer au point d'en perdre mes repères. Il est doux avec moi, proche mais sans l'être vraiment, sans ambigüité. L'autre soir, il s'est joint à moi pour une interview que je devais donner au nom de l'association. J'ai tellement aimé sa présence, sa simplicité, la spontanéité de ses réponses face à la journaliste amusée. J'ai aimé nous voir tous les deux ensuite à la table de ce petit café que j'ai tant fréquenté autrefois. Ses yeux et son sourire sont des massues qui me démolissent la raison ! Il y a une semaine, son frère est venu nous rejoindre après notre entrainement hebdomadaire. J'ai aimé le voir dans ce contexte, petit frère si complice, si fier. Je craque un peu plus, je m'effondre progressivement, à chaque fois que je partage des moments avec lui. Et derrière tout cela, rien ne bouge. Impossible pour moi d'avancer un autre pion, j'ai déjà dit ce que j'avais à dire. Statu quo.

Autres contextes, autres histoires. La déclaration de début septembre, mon ancien élève, s'est essoufflée. Il a finalement lâché l'affaire sans explications. J'essaye de tourner la page de son corps chaud et musclé, de ses gestes de tendresse enfantins. Bien sur que c'est mieux ainsi ! La déclaration de début octobre est plus difficile à décourager et je me retrouve d'ailleurs prise à mon propre piège si on peut dire. Cela faisait un mois qu'on se voyait. Je n'avais pas donné de suite favorable à ses aveux, d'autant plus qu'un beau gros mensonge était venu se greffer dessus entre temps. Cependant, sa compagnie me plait, nous continuions à nous voir et je pensais que les choses étaient claires. Puis bien entendu est arrivé le moment où il m'en a demandé plus. Je lui ai ressorti le disque habituel. Celui de Nam, celui de l'ancien élève, celui qui semble rayé à force. Celui qui dit que je ne suis pas prête à m'engager, à faire des promesses, que le peu que je suis prête à donner ferait plus souffrir qu'autre chose, que je ne peux exiger de personne d'accepter ça. Il me demande d'être plus concrète, alors oui, je le lui dis, ça rime avec  liberté, éphémérité et infidélité. Il part ce soir là, alors qu'on sortait du cinéma, avec son petit mouchoir au coin de l'œil. Je pense avoir été sincère, même si bourreau des cœurs. Du coup, je ne vois pas venir ce qui me (re)tombe sur la tronche vendredi soir : je passe chez lui pour un apéro rapide alors que je suis attendue pour diner chez des amis une heure plus tard. Et là, il me dit "oui". Je reste coi. "Oui" quoi ? Oui, il accepte. Mes conditions dont personne ne voudrait, ces petits lambeaux de relations que je suis prête à céder. Il veut bien de ces miettes de moi-même que je daigne lui accorder, même s'il ne doit pas être le seul, même s'il doit subir mes silences, même s'il n'a droit à aucune exigence, même si ça se vit au jour le jour, sans lendemain. Il accepte. Il veut bien de ça à défaut d'autre chose. Il se contentera de ça. Il m'aime. Sur ce, il m'embrasse. Et je ne sais que dire, que faire. Je ne sais pas si ça me plait, si je veux de ça, de lui, de cette situation. Je le quitte ce soir là, un peu perdue.

Le week-end file sans que je ne lui donne de nouvelles et sans que je n'en reçoive. Samedi soir, invitée chez d'autres amis, je réalise que c'est une soirée embuscade. De celles où un couple consciencieux et plein de bonne volonté lance les invitations auprès de tous les célibataires de son répertoire. Pour l'occasion nous étions trois cœur à prendre. Deux hommes et moi. Le premier, je le connais déjà, je l'avais eu sur le dos il y a un an et demi lors d'un mariage. Le deuxième, je l'ai rencontré brièvement dans le même contexte. Brièvement car Monsieur, ivre "de bonheur", s'était tapé une sieste sur un banc au soleil après l'apéro et on ne l'avait presque plus revu. Et cette soirée, imprévue, m'a finalement plu. Bien entendu, il a été doux de revoir ces amis que je n'avais pas pris le temps de voir depuis près d'un an. Et leur petite fille, adorable demoiselle d'un an à peine qui connait tous les cris des animaux. Mais j'ai aimé en particulier le deuxième cœur à prendre. J'ai aimé sa voix rauque, accentuée encore sans doute par son gros méchant rhume et par ces cigarettes roulées qu'il sortait fumer sur le balcon. J'ai aimé son humour, rentre-dedans, ses mains qui se sont agitées à table lorsqu'il parlait, la force calme avec laquelle il a défendu certains avis, la pertinence de ces derniers. J'ai aimé découvrir en quelques heures seulement derrière ce grand gaillard un personnage complexe et curieux. J'étais finalement sous le charme. Rien de plus, bien sur. Mais quand j'ai lu hier soir dans mon télérama un article en rapport avec son sujet de mémoire (oui, Monsieur a repris des études), je n'ai pu m'empêcher de lui envoyer un mail via facebook (nous sommes "amis" depuis hier matin) avec l'espoir secret d'une réponse, d'un peu plus peut-être...

Voilà où j'en suis. Noël approche, les marchés de Noël déboulent dans toutes les villes alsaciennes dès la semaine prochaine et avec eux le flot habituel de touristes. Je n'aime pas les mois de novembre, mais il me semble cette année moins pire que les autres. Toutes les portes sont ouvertes je sais que je peux en ouvrir encore, autant que je le souhaite...