Ciel laiteux, air piquant. Les yeux secs et le cœur gros, ma sœur, mon frère et moi marchons vers l'église. Derrière nous suivent les membres de notre famille, réunie pour l'occasion. Certains ont même franchi des frontières pour être présents. Je n'avais plus mis les pieds dans cette église depuis dix ans et c'était déjà alors pour y faire mes adieux à quelqu'un. Lorsque je m'avance dans l'allée vers le cercueil recouvert de fleurs blanches, les bancs sont encore déserts. Tous les trois, nous nous installons au deuxième rang. La lumière et l'odeur du lieu me gênent dès les premières minutes. Toujours cette sensation d'oppression.

Tout ce qui suit n'est que colère (et je m'en veux). Encadrée par une sœur et un frère larmoyants, je serre es dents. J'aurais aimé simplement être là pour un dernier hommage à mon oncle. J'aurais aimé qu'on me parle de lui. Mais la messe aura duré une heure et demi. Et durant ces longs instants, j'ai senti gronder comme un raz-de-marée en moi cette révolte. Il n'a été question que du seigneur, de la vie éternelle, des cieux, et va gober ton hostie, et "debout" et "assis", et "amen" et "l'agneau de Dieu qui enlève le pêcher du monde"...Et le curée de se tromper dans les prénoms, d'en oublier un frère et de ne plus savoir dans quel village il est ! Et si peu sur mon oncle. Lui comme les autres n'est qu'un mouton dans cette industrie des funérailles. Pourquoi avoir confié la tache de lui rendre hommage à quelqu'un qui ne le connait pas, qui ne nous connait pas ? Lui qui n'était même pas croyant. Pourquoi passer systématiquement par cette étape ?

Je sors de cette cérémonie avec une boule dans le ventre. L'impression d'avoir été prise en otage. Mais je reste silencieuse et je macère dans mon ressenti. Je sais que ça n'a pas sa place. Je m'en veux de ne pas avoir su faire abstraction de tout ça, de ne pas avoir été simplement là pour lui et pour mes proches. Je m'en veux de m'être laissée aller à des considérations qui n'auraient pas du interférer. Je me tais. J'observe ensuite le fossoyeur, affublé d'un T-shirt smirnoff, laisser coulisser entre ses mains les cordes qui font descendre mon oncle dans la terre. Plus loin, à quelques tombes à peine, ma grand mère repose depuis dix ans et j'ai presque l'impression d'entendre son rire.

Ensuite, ces moments de partage. Une convivialité, des mots, une chaleur dont tout le monde a besoin. On est là, on s'écoute, on sait que tout ça a de la valeur, que c'est important et éphémère. On se prend une réalité en pleine gueule, celle du temps qui passe, de la roue qui tourne...

Je suis restée avec ma famille le lendemain, pour être là et parce que j'avais besoin d'eux. J'ai dormi dans mon petit lit de lycéenne, j'ai retrouvé cette maison fourmilière. Il y avait ma cousine Anna de Turin, douce sous ses airs de brute et tellement complice malgré la barrière de la langue (qui n'en est plus une après deux heures à ses côtés). Il y avait les cousins et cousines de mon père, gentils mais fuyants. Il y avait tous mes cousins et cousines qui vivent pourtant à deux pas de chez moi et que je ne vois plus du tout. Et il y avait ma tante, veuve souriante et discrète.

Et mon père au milieu de tout ça qui avait passé une semaine à galoper pour tout organiser et pour régler tous les aspects administratifs. Fort et fragile à la fois, il a su fédérer tout le monde, faisant fi de son chagrin...Et je ne peux m'empêcher de m'inquiéter pour lui, de le trouver taciturne et triste...

Rentrée chez moi, j'ai du mal à retrouver mes marques. Toutes les futilités des semaines passées s'évanouissent au regard de la mort. J'en réévalue mes priorités. Je me sens étonnamment bien, entourée de richesse dont il me faut profiter...

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