Il est temps pour moi de reprendre une vie normale, plus calme et plus saine.

Hier, chez mes parents, après un repas copieux et bien arrosé, je me suis allongée dans l'herbe. Chacun est parti de son côté pour la traditionnelle sieste dominicale. Je me suis laissée aller sous cette luminosité généreuse et inattendue de début octobre. Ma tête a basculé sur la côté, bras et jambes en croix, j'ai senti dans mon cou la morsure du soleil. Sur une ligne allant de la naissance de mon oreille à ma clavicule, il est venu planter ses dents. Se laisser chatouiller par cette douleur  discrète et envahir par des idées réchauffées par sa bienveillance. Le moment d'une pause.

Je regarde avec un peu de recul mon mois de septembre. La vitesse et les prises de risques. La violence aussi des sentiments nés trop rapidement. Les premiers jours d'une relation ont toujours cette beauté naïve. J'ai su cette fois-ci les regarder avec l'objectivité de celle qui sait déjà. J'ai été spectatrice de cette aventure. Je me regardais d'au-dessus. D'abord, il y a toute cette tendresse. Les gestes sont doux car tellement nouveaux. On se découvre, le corps de l'autre, son parfum, la façon dont il peut murmurer des choses à l'oreille, tout ce qui le caractérise de sensualité et de nouveauté. Avec pour moi en plus cette fois le bonus de la transgression. Faire quelque chose qu'il ne faudrait pas faire. L'interdit et le danger donnent du goût, une saveur supplémentaire. L'idée de l'impossible et de l'impensable aussi. Et je me suis vue, à la fois victime et coupable, m'embarquer dans cette histoire, jouer le jeu des premières fois, me laisser ravager le ventre et la tête par ses mots et ses mains, tout en sachant qu'il y avait quelque chose d'artificiel. Jouer la comédie de celle qui y croit. Et j'aurais pu finir par y croire. Je pense que la boucle est bouclée même s'il aura été moins évident d'y mettre fin que je ne le pensais. On devrait toujours se contenter de ces premiers jours. Après, la passion s'évanouit, pour laisser place à des habitudes et des promesses. Je repense à ce roman d'Alexandre Jardin, Fanfan où le héros entretient cet amour naissant, prenant grand soin de ne pas franchir la barrière qui mène à la routine et à l'engagement. Jusqu'où peut-on aller ainsi ? Jeu dangereux !

Mercredi dernier, révélation. Il m'avait invitée à venir chez lui malgré la décision qui avait été prise deux jours plus tôt. Il vit chez sa mère et cette dernière avait été hospitalisée pour une opération prévue de longue date. Il avait lourdement insisté pour que je vienne le voir. Déjà alors, je savais qu'il fallait que je lui parle, que je sois plus claire quant à notre relation, bien que je l'avais déjà été quant à mon non-engagement. Je savais que ça n'irait pas plus loin. Mais j'y suis allée quand même, l'appel du corps sans aucun doute. Arrivée là-bas très en retard à cause de déviations et de routes barrées (autant de symbole qui auraient dû me faire rebrousser chemin), j'ai découvert un garçon différent. On ne connaît jamais vraiment quelqu'un tant qu'on ne l'a pas vu dans son élément. Il m'a accueillie dans un appartement qui aurait fait la joie de Valérie Damido, déco kitsch à souhait, canevas au mur, statuettes de chevaux lancés au galop, napperons brodés sur la télévision. Et au cœur de ce spectacle, ce garçon de 25 ans en survet' et claquettes ! De quoi vous assécher un océan de désir. Je me montre indulgente, il n'est pas responsable des choix esthétiques de sa mère. Mais quelques minutes plus tard, alors qu'il m'attire dans sa chambre, je suis prise d'un fou rire intérieur difficile à contenir. Des murs bleus recouverts de posters, un cadre de Scarface sur fond de dollar, un drapeau Bob Marley accroché devant la fenêtre. Et mon grand gaillard tout souriant planté au milieu. Et là, il a à peine quatorze ans. Et moi, je me sens une vraie buse de m'être foutue dans un tel pétrin. J'ai finalement passé la nuit là-bas, épuisée pour me lancer dans la route retour. Brutalité et tendresse pour cette nuit irréelle. Au réveil le lendemain, je saute dans mes fringues pour partir au plus vite. Il ne se lève pas et me dit juste comment rejoindre ma voiture.

Après ces quelques semaines tumultueuses, j'en arrive à une conclusion sage : on ne construit jamais une histoire à deux, on la construit seul. Je suis aujourd'hui convaincue, au regard des expériences passées que la notion de partage dans un couple n'est qu'un leurre, une illusion. On vit l'histoire qu'on se raconte, les paroles et les gestes de l'autre pouvant être interprétés librement, la confiance étant souvent toute relative. Vieille fille aigrie et frustrée me direz vous ? Désenchantée au moins, c'est une certitude. Et aujourd'hui, à bien repensé à mes relations passées, j'en arrive à me dire que tout ce que j'ai aimé, c'est moi qui l'ai apporté. Je suis donc capable seule d'être heureuse. Je suis capable d'être heureuse seule. Et je ne veux plus m'accrocher à cette idée chère à toutes les trentenaires célibataires que le bonheur arrivera avec mon prince charmant, ni même avec un quelconque compagnon. Le bonheur, c'est moi.

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