mercredi 29 septembre 2010

La belle personne.

J'ai toujours aimé les rentrées.

Adolescente, je travaillais dans une librairie papeterie tout l'été et je voyais défiler dès début août les parents prévoyants et leurs listes à rallonges. On leur préparait leurs fournitures, glissant des stylos, des cahiers et des babioles dans de grands sacs en plastiques que les familles venaient rechercher plus tard. On commandait aussi des manuels scolaires qui arrivaient tout neufs et tout brillants et que je feuilletais discrètement, humant les parfums neufs, passant mes mains sur leurs pages glacées. J'imaginais avec plaisir l'usure que le temps allait imposer à tout ce matériel impeccable. Les pages cornées, les capuchons de stylos rongés, les gommes taguées... Et c'est avec grand soin que je sélectionnais de mon côté, aux premières loges, toutes les précieuses affaires qui allaient me suivre toute l'année, comme autant de grigris qui sauraient encadrer cette nouvelle étape. J'avais ce privilège d'être aux premières loges, dans l'antre des préparations.

La rentrée que j'ai préparée avec le plus de soin est celle de ma première année de lycée. J'idéalisais cette étape qui signifiait pour moi un passage vers l'âge adulte. C'était un synonyme de liberté, d'indépendance. J'étais pour l'occasion équipée mieux que jamais. J'avais cette année là travaillé dur. Je me souviens de ce samedi d'aout où nous sommes allés à la bourse aux livres qui se tenait dans la cour du lycée. C'était pour ma mère l'occasion de bonnes affaires, c'était pour moi le premier pas dans ce nouvel univers. Les jours qui ont suivi,  je me suis imaginée, électron libre, évoluant dans ce monde de "grands," enfin. Je m'identifiais à ces publicités Clairefontaine et Super Conquérant qu'on voyait à la télévision, dans lesquelles évoluaient des lycéens épanouis, dans des couloirs lumineux. Je croyais que ça aurait quelque chose du Cercle des poètes disparus. Puis il y avait ces longs couloirs aux hautes fenêtres, le marronnier de la cour, les salles de cours aux parquets cirés. J'idéalisais tout ça, je me voyais l'héroïne d'un film.

Puis la rentrée est arrivée. Je me suis avancée dans cette cour fourmillant de jeunes de mon âge et l'évidence m'a sauté au visage, je n'étais pas de leur âge. Je ne me reconnaissais pas parmi ces ado boutonneux et hurlants. Et je ne trouvais pas ma place. L'idée de la solitude cependant m'angoissais. Mes amies du collège semblaient à leur aise, dans leur élément alors que le regard des autres me perturbait au plus haut point. Sortir dans la cour au moment de la récrée était devenu une phobie. Si j'avais pu, je serais même allée m'enfermer dans les toilettes. Je me demande d'ailleurs si je n'ai pas eu recours à ce stratagème les mauvais jours. Je comptais les minutes qui allaient me ramener chez moi, dans mon cocon confortable, là où personne ne pouvait me juger, me regarder, m'aborder. Bien entendu, j'étais stupide, mais je regarde aujourd'hui ce monde avec un œil plus objective et je vois énormément de cruauté dans ce milieu. J'en venais à détester tous ces lycéens puériles qui ne semblaient accorder d'importance qu'à leur style, leur look, leurs amours... Pour contrer toutes ces angoisses et toute cette colère, je travaillais. J'alignais dans mes cahiers les mots, les schémas, les photocopies soigneusement collées et annotées. A midi, me rendre à la cantine me débectait. Manger au milieu de tous ces cris, ces bruits de bouches me hantait. Plus encore l'idée de ne pas trouver quelqu'un pour manger avec moi. Parfois, je ne mangeais pas. J'allais m'enfermer dans une de ces salles d'études, tout au fond du grand bâtiment. Celles qui étaient parfois baignées de soleil. Elles sentaient la craie et la poussière. Je m'y planquais parmi les quelques rares zombies qui s'y aventuraient. Collée contre un radiateur, je remplissais d'une écriture noire et serrée un grand cahier de mes mots d'inquiétude.

Avec l'automne est arrivée l'obsession. Dans mon bus, tous les matins et tous les soirs, il y avait ce garçon. Laurent, brun, grand, fort, avec les yeux de Knox Overstreet dans Le cercle des poètes disparus. Je me régalais de l'observer évoluant avec tant de facilité et de grâce dans ce monde hostile. Tout semblait lisse, il souriait, avait plein d'amis. Il était devenu mon petit plaisir quotidien et secret. Seule satisfaction de mes grises journées. Mais je voyais sans doute en lui quelqu'un qu'il n'était pas, j'idéalisais le personnage. Et jamais ne m'a même effleurée l'idée que j'aurais pu lui parler, l'approcher, le regarder dans les yeux...

Le printemps s'est pointé après un hiver de silence et de solitude et avec lui, j'ai su devenir une adolescente comme les autres, comme toutes celles que je méprisais. J'ai fêté mes seize ans avec une horde de boutonneux ivres, j'ai embrassé des garçons, j'ai fumé mes premières cigarettes, j'ai fait le mur pour aller à des soirées. Je pensais être seule au monde mais je n'étais qu'une copie conforme de toutes les autres.

***

Aujourd'hui encore, chaque rentrée est une nouvelle promesse. La vitrine de tout ce qui pourrait arriver. Le moment des bonnes résolutions, l'odeur du neuf...

Posté par Diane Groseille à 16:36 - - Commentaires [3] - Permalien [#]