# 1 : A l'eau de rose.

Je m’avance à pas rapides sous une pluie lourde. Mes talons claquent au sol. Je bouscule une dame qui arrive en face de moi, cachée par son parapluie. Je ne l’avais pas vue, les yeux au sol pour slalomer entre les flaques. Je pousse finalement l’imposante porte vitrée du café où nous avons rendez-vous. Il est là, assis sur une banquette, les coudes sur la table, ses mains triturant un petit morceau de papier, un sourire timide aux lèvres. Je retrouve immédiatement son regard et j’y lis quelque chose de nouveau. Les derniers pas qui me séparent de lui semblent les plus durs. Maintenant, impossible de faire marche arrière. Il a bu un café, je suis en retard. Je lui colle deux bises froides sur les joues et je m’installe, cherchant, une contenance, une amorce. Mais je me sens vide et décontenancée face à cette situation inhabituelle. Il me dévisage et je ne peux faire autrement que baisser les yeux. Je comprends vite que ça va faire partie du jeu. Il lance finalement les premiers mots, parle de la situation étrange, du fait qu’il ne me connaît que si peu. Il plaisante maladroitement avec cette volonté évidente de détendre l’atmosphère. Je commande un thé et j’essaye d’effacer ce sourire niais qui trahit ma gêne. Les minutes passent, nous parlons de tout et de rien, et peu à peu, les tensions se débloquent. Sur le ton de l’humour, je balance ma première attaque en revenant sur le vif du sujet : les causes mêmes de notre présence. Je lui explique pourquoi je suis venue, pour ne pas lui fermer la porte au nez sans même lui laisser la possibilité de s’exprimer. Et il me parle, il avoue tout. Bien sur, il ne sait pas où ça peut aller, mais il sait ce qu’il ressent. Je lui plais, je lui ai toujours plu. Avant, dans une salle de cours, il était impossible d’évoquer le sujet. Ensuite, le temps a passé et il n’a jamais eu le courage de m’en parler, jugeant les choses impossibles. Puis nous ne nous sommes jamais revus. Et ce soir là, les mots sont venus, plus vite et plus facilement qu’il ne le pensait. Et il m’a trouvée réceptive alors qu’il s’attendait à ce que je n’entende même pas ce qu’il essayait de dire. Et finalement, nous sommes là. Ces quelques mots échangés détendent la situation, on sait pourquoi on est là, on ne fait plus semblant. Je lui explique mes craintes, je lui dis comment je vois la situation. Je me détends, je ris, de bon cœur cette fois. Et j’ai l’impression qu’on ne joue plus. Dehors la nuit tombe et je ne sais pas quelle heure il est. Nous quittons finalement le lieu pour boire une bière ailleurs. On se faufile entre les gouttes et je sens sa main dans mon dos. J’aime sa démarche, cette nonchalance, cette insouciance. On s’installe plus loin sur une terrasse, nous sommes les seuls et nous prenons place derrière le rideau d’eau qui déborde de la gouttière. J’ai un peu froid, il pose sa veste sur mes épaules. Nous parlons de nous, ce que je ne sais pas de lui, ce qu’il ne sait pas de moi. Beaucoup de choses, vaste sujet. Alors que je lui parle, son visage juste en face de moi, il fixe ma bouche. Il y pose un doigt qui m’interrompt. Il s’approche de moi, ses yeux semblent demander une autorisation. Tout semble suspendu. Je sens son souffle sur ma bouche, sa main sur mon épaule. J’ai l’impression que s’écoule une éternité avant que ses lèvres ne viennent toucher les miennes. Elles sont douces et son baiser est une évidence. Cependant, j’ai envie de l’arrêter. Mon corps a envie de se lover contre lui et que ce moment dure longtemps. Ma tête me dit que ce n’est pas raisonnable. Parce que je ne sais pas, je ne crois pas que cela puisse être sérieux. Certes, je suis attirée par lui, par sa bouche, ses bras, sa peau. Mais au-delà de ça ? Je ne fais rien, je le laisse faire, parce que c’est un délice. Il recule, me sourit, ses yeux bleus me fixant. Puis il me dit "Et toi ?"... Toute sonnée, je ne sais que répondre. C'est vrai, et moi ? Voilà plusieurs jours qu'il a fait le pas pour livrer ses sentiments, sans doute avec une certaine difficulté, et de mon côté rien. Je lui ai juste expliqué comment je voyais la situation, mais sans parler de lui. Il sourit toujours et balance juste un mot : "intéressée ?". Que répondre. Il se sert de mes propres attaques lorsque j'avais essayé de lui tirer les vers du nez deux jours plus tôt. Encore toute étourdie par son baiser, je parviens à articuler que je ne sais pas, que je suis un peu perdue, que je n'étais pas venue pour ça. Je sais au moment où j'articule ces mots que c'est faux, je crois que j'espérais secrètement que ça tourne comme ça. Il attrape mes mains et les prend dans les siennes. Il me dit juste "tu as le temps, j'ai tout le temps, je peux t'attendre, j'attends déjà depuis longtemps"...

 

# 2 : L'envoyer sur les roses.

Une heure que je suis assise là à l'attendre. Et pourtant, j'avais du retard. Il ne viendra plus. Et même s'il vient, j'aurais l'air ridicule assise là, dégoulinante de patience et d'espoir. Si seulement j'avais pris le temps de recharger la batterie de mon téléphone. Inutile de perdre une minute de plus. De toute façon, je suis épuisée, j'ai dormi quatre heures la nuit précédente et je sais que tout cela ne mènera à rien. Tant pis pour lui, moi je n'ai rien à perdre. Je sors du bar en me disant qu'il a eu la trouille, qu'il a pas eu les couilles et qu'il faut que je me grouille. Je suis en train d'avancer à pas rapides vers ma voiture, la tête dans le sac pour en extirper les clés quand au coin d'une rue, il manque de me rentrer dedans. J'oscille entre l'engueulade et le sourire. J'arrive pas à savoir. Et si je lui en collais une pour la peine et pour l'attente ? Il me devance et me colle deux bises. Il passe son bras autour de mes épaules et m'entraine avec lui, dans un flot de paroles. Il a eu un accident de voiture, enfin un pneu crevé, il dit être trop content de me trouver encore là, il m'a laissé une dizaine de messages sur mon portable. "Pour la peine, je t'invite à manger". Je n'ai pas faim mais je ne le lui dis pas. Nous nous faufilons dans une petite ruelle et nous entrons dans un petit restaurant bruyant, plein à craquer de monde, des gens qui rient et qui parlent fort. Il empoigne la grosse paluche du patron qu'il appelle par son prénom et celui-ci nous guide vers le fond de la salle où il nous installe à une petite table contre le mur. Tout est allé très vite et je ne suis pas encore arrivée. J'avais eu une heure pour me faire à l'idée qu'il ne viendrait pas et finalement, le voilà. Je ne sais pas ce que je fais là, je ne sais plus pourquoi j'ai accepté de le rencontrer. Je suis une conne, définitivement. Et me voilà conne pour une bonne partie de la soirée. Je suis étonnée de l'observer si bavard. Sans doute un moyen de se donner du courage. Mais plus il parle, plus je prends conscience du vide de ses paroles. Il meuble, visiblement gêné d'être là. Puis parfis, il me pose une question. Tout cela est tellement inconsistant que je suis incapable de répondre. Il n'attend pas et embraye à nouveau sur des banalités, tellement énervé que la réponse l'indiffère. S'il pouvait se débarrasser de tout ce stress, la communication pourrait peut-être devenir cohérente. Alors qu'il est en plein soliloque, je remarque ses ongles rongés, le trou de sa chemise, le fait qu'il est incapable de lever les yeux. Ce repas me semble interminable, et surtout minable d'ailleurs. Je ne me concentre plus que sur le moment de payer l'addition et de pouvoir me sauver. Quand ce moment arrive, je crois pouvoir comptabiliser quatre mots à mon actif. Pour sa part, il cause toujours. Et il a oublié sa carte bleue, donc je paye. Mais je serai prête à n'importe quoi pour que ça se termine. A la sortie du restaurant, il me fait les bises et me demande quand nous allons nous revoir... Silence radio. "Je ne crois pas qu'on va se revoir".

# 3 : carré rose

Quand je l'ai vu arriver, j'ai tout de suite su que ça allait mal tourner, c'est à dire que j'allais pas pouvoir résister. Il avait quelque chose d'allumé dans le regard, quelque chose qui dit tout et qui fait qu'on sait. Puis tout de suite, il y a eu ces gestes, quelque chose de chaud et de facile, d'évident. Il avait vieilli aussi. J'avais quitté deux ans plus tôt sur une fin d'année scolaire un grand ado et je retrouve un homme. Quand il s'installe en face de moi, je lis à la fois de la maturité dans ses gestes et ses mots et une grande timidité dans son regard. Très vite, il en vient aux faits et explique ce qu'il avait à me dire. Il trouve des mots justes et ne me demande rien. Bien sur, ça m'arrange, je ne sais absolument pas comment me positionner face à tout ça. pendant que nous parlons, j'observe ses doigts, la façon dont il les fait glisser sur la table, ses épaules carrées, la ligne de son cou. Et ses yeux qui parfois me déstabilisent parce qu'ils sourient. Heureusement arrive l'heure de se quitter. Je l'en avais avertis dès le départ, j'avais déjà une soirée prévue avec des amis, je ne pouvais lui accorder qu'une petite heure. Nous sortons du café et sur le trottoir, alors que je suis sur le point de tourner les talons, il propose de me déposer. "Il pleut, ma voiture est juste à côté". D'accord, c'est vrai que l'idée de traverser la ville sous cette pluie battante ne m'enchante guère, puis il me rassure encore en me disant que c'est sur sa route. Nous prenons une des rues adjacentes qui mène vers un petit parking en cul de sac, sans aucun éclairage. Il doit sentir mes craintes, car il me chuchote juste à l'oreille "T'inquiète, s'il y a des méchants, je leur fais la peau". Je souris et je le suis jusqu'à sa voiture. Une fois installés, l'erreur se produit. Ce qui ne devait pas arriver arrive. Sa main touche la mienne, par inadvertance, alors que je boucle ma ceinture. Sa peau touche ma peau. Rien du tout me direz-vous, mais ça fige tout. Apnée et regards qui se croisent. Je sens la crispation dans chacun de mes muscles. Il ne faut pas. Il ne fallait pas. Arrêtés, les yeux dans les yeux. Quelques longues secondes suspendues. Et dans un éclair nos bouches et nos souffles qui se mêlent. Violemment. Ses mains dans mes cheveux, ses doigts qui glissent sur ma nuque. et se faufilent sous mes vêtements La suite était inévitable, je le savais depuis la première minute. Nos corps se trouvent alors qu'ils essayaient de se mentir depuis plus d'une heure. Une réponse sans même qu'il n'y ait eu de question. L'évidence du plaisir, très vite, dans un brouillon, dans la pénombre. Des gestes instinctifs et faciles. Des soupirs et des mots trop sincères, crus. L'urgence. Je le savais, je ne cesse de me répéter que je le savais. J'écoute sa peau et chacun de ses secrets. Quelques longues minutes plus tard, tout se finit dans un cri, un soulagement. Il y a son sourire et le mien. Je sais qu'il ne mentais pas, je sais qu'il ne mentira pas. Je sais que c'est vrai.

# 4 : le pot aux roses

Il est arrivé le sourire jusqu'aux oreilles en vociférant "j'en reviens pas, t'es là !". "Ben oui, je suis là", j'avais même expédié des élèves qui avaient des questions à me poser pour être à l'heure. " J'y crois pas, ma prof de français qu'a accepté un rencard". Mouais, j'apprécie moyen le ton. Mais on va le laisser causer pour voir ce que ça donne. Il a pas de difficultés à trouver les mots, il est même carrément à l'aise et la situation le fait bien marrer. Le ton est radicalement différent de l'échange que nous avons eu deux jours plus tôt. Il se montre familier et affiche un petit air de victoire qui ne me plait pas du tout. Il insiste pour savoir pourquoi j'ai accepté, il cherche à ce que je le flatte. Je comprends vite que c'était une belle erreur d'être venue et je tente de mettre fin à ce calvaire. Alors que je suis sur le point de me lever, il sort son appareil photo, hilare et me dit vouloir un petit souvenir. Et il juge utile de rajouter "sinon les potes y vont jamais me croire". Je lui dis merde et je me sauve. Je rentre chez moi furax. Je savais pourtant que j'aurais du me méfier. C'était que de la gueule, un pari, un défi, de la provoc'. Et moi, je me suis pris une belle raclée en pleine gueule. Que ça t'apprenne ma vieille !

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NB : pour vous expliquer, Mesdames, Messieurs, le pourquoi du comment de ce délire. J'ai passé aujourd'hui huit heures dans une salle de cours immense à surveiller huit pelés en examen blanc. Pas encore de copies à corriger, tous mes cours sont prêts, fallait bien que je m'occupe ! Désolée !

Verdict demain. J'avoue que des quatre versions, je sais pas bien laquelle choisir. Plus flippantes les unes que les autres. Je suis une psychopathe !