Tout commence par quelques mots sur un écran, tard dans la nuit. Un ancien élève avec lequel j’ai gardé contact qui prend de mes nouvelles, comme il le fait souvent depuis que je ne suis plus sa prof. Puis au milieu des mots anodins se glissent des remarques. A mon sujet. Agréables et qui en disent long. Pas toujours très fines, ça se veut justement « rentre dedans ». Des compliments évidents. Devant la gratuité des éléments, je me permets de creuser pour essayer de comprendre. Puis arrive l’aveu. Je lui plais, depuis toujours. Il me trouve intéressante, charmante. Il se dit « intéressé ». Je m’arrête à cette déclaration soudaine, avec le sourire niais que peut provoquer une telle surprise, quand il surenchérit en me demandant s’il est possible qu’on se voie. Bien entendu, la demande me surprend plus encore. Il veut mieux me connaître, il veut savoir où il en est. Il avance des arguments que je démolis un à un et tout ça se transforme très vite en un jeu auquel je le découvre très fort. Il a une belle stratégie et semble sure de lui. Derrière le gamin de vingt-cinq ans que je connaissais, insouciant et fantasque, je découvre un garçon déterminé qui a de toute évidence bien cogité son sujet. Le dialogue s’étale sur des heures, durant lesquelles je fume cigarette sur cigarette. D’abord amusée, je me retrouve vite inquiète. Ce que je prends au départ pour des boutades et de la provocation s’avère être en fait très sérieux. Bien entendu, le fait que je réagisse et que je ne mette pas immédiatement fin à cet échange lui a sans doute donné encore du courage. J’aurais surement du ne pas entrer dans son jeu. Mais c’était flatteur, c’était doux. C’était dangereux aussi parce que ce n’est pas n’importe qui. Il reste un ancien élève, certes majeur et libre de ses actes et paroles, mais le rapport entre nous s’est toujours limité à une salle de classe. Au fil de ses mots, je repense à ses sourires, à sa voix, à ses yeux. Et je repense également avec amusement à ce rêve fait il y a des années qui m’avait tant perturbée. Lui, un couloir plongé dans l’obscurité, ses mains sur ma peau, sa bouche sur la mienne. Comme tous mes rêves, beaucoup de réalisme et des images qui me poursuivent plusieurs jours. Je me souviens avoir été troublée en arrivant dans sa salle de classe et avoir soigneusement évité son regard les jours qui ont suivi.

Je n’ai jamais envisagé mes élèves comme des relations potentielles. Lorsque j’entre dans une salle de cours, je ne suis qu’une enseignante, la femme s’efface. Je me plais à dire que je suis asexuée. Pourtant, mes élèves ne sont pas des enfants et nous n’avons souvent que quelques années d’écart. Il y a déjà souvent eu des précédents, des déclarations faites devant la classe pour fanfaronner, des numéros de téléphone accompagnés de smileys griffonnés au bas d’une copie et même une demande en mariage faite genou au sol. Mais jamais rien de plus sérieux. Il m’est également souvent arrivé de voir des élèves en dehors d’une salle de cours. J’ai même tissé avec certains des liens d’amitié forts. Là, les choses semblent différentes. Il annonce haut et fort la couleur, ne tente même pas le guet-apens. Il joue franc-jeu. S’il m’avait simplement proposé d’aller boire un verre, parce qu’il est parfois de passage dans ma ville et qu’il veut me donner des nouvelles, j’aurais bien entendu vu les choses sous un autre angle. C’est courageux de sa part, mais avec le peu de recul que j’ai, je me dis qu’il y a peut-être simplement un défi derrière tout ça : toucher la prof inaccessible. Et je remets en question la sincérité.

Et que veut-il au final ? J’ai du mal à imaginer comment cela pourrait tourner. Une banale histoire de corps ? Une amourette ? Une vraie relation ? Aucune de ces propositions ne me semble envisageable. Pourtant, le trouble est là. C’est un beau garçon, très grand et fort, aux yeux bleus rieurs. J’ai souvenir de quelqu’un d’affirmé et de cultivé. Et j’arrive volontiers à imaginer à quel point il peut être plaisant d’être dans ses bras.

J’ai fini par céder. Je le vois ce soir. Un défi pour moi aussi, lui laisser la possibilité de dire ce qu’il a à dire. Voilà où j’en suis. Angoissée comme pour un rencard. C’est un rencard. Très particulier.

Puis ce qui m’amuse dans cette histoire, c’est le parallèle avec ce que j’ai osé faire il y a deux mois à peine : avouer à quelqu’un qu’il me plait. Le sentiment de difficulté, de prise de risque est encore tout frais pour moi. Surtout que dans mon cas, ça se termine par une belle gamelle. Du coup, je respecte son audace. Je ne veux pas lui claquer la porte au nez sans même lui laisser une chance. Puis, ce qui me plaît, c’est le contraste avec la trituration de cerveau que je viens de subir. C’est direct, il y a même quelque chose de violent dans la façon de faire. J’apprécie la spontanéité, le culot. J’apprécie qu’on me bouscule après tous ces silences et ces non-dits.

A propos de la gamelle, j’ai vu hier soir l’homme aux mille questions. Soirée anodine dans un bar après mon cours de théâtre. Je les rejoins tard, je suis alors agitée de questions intérieures. Et comme ça doit se voir comme le nez au milieu de la figure, on me questionne. Je réponds, malgré la présence autour de la table de Nam et de l’homme aux mille questions. Après tout, je ne leur dois rien, la boucle est bouclée, court circuit pour tous les deux. A mes mots, le premier sourit. Il me taquine, me cherche, se montre grossier, s’énerve pour des détails et finit par partir fâché sans dire au revoir. Le deuxième reste silencieux, bouche bée et prétexte finalement une grosse fatigue pour rentrer chez lui. Après leurs départs, ceux qui restent s’interrogent sur ces réactions. Personne ne sait vraiment ce qu’il y a eu avec l’un et l’autre. Pas grand-chose au final, mais quelques éléments qui leur auraient permis de comprendre peut-être ces réactions. Oui, parce qu’il parait qu’avant mon arrivée, tout ce petit monde était en pleine forme. Je ne m’attendais pas à ça. Peut-être un hasard, mais les yeux de l’homme aux mille questions m’ont interrogé. Comme s’il me disait « Déjà ? Tu es passé à autre chose ? Tu n’essayes même pas de te battre ? Ce n’était que ça pour toi ? ». Peut-être que l’interprétation que j’en fais est bien exagérée mais c’est comme ça que je l’ai perçu, je l’ai senti déçu. Et je me suis moi-même étonnée, finalement cette surprise me permet de passer à autre chose. Même si ça n’aboutira probablement à rien, je réalise que ça me permet de tourner une page.

Puis je lui en veux. Non pas que je cherche une vengeance, mais je n’ai aucune raison de le ménager compte tenu de ce qu’il m’a fait. Ce sentiment va sans doute s’estomper très rapidement et j’espère que plus tard, nous pourrons en reparler, mettre les choses à plat. Saura-t-il un jour me dire pourquoi il a joué à ça. Je ne perçois aujourd’hui les relations entre homme et femme que comme un jeu. Je ne parviens plus à y voir quelque chose de sérieux : futilités, doutes, enjeux trop personnels. Chacun ne pense qu’à ses intérêts ou a quelque chose à se prouver. Les notions de partage et d’échange, de découverte et de respect de l’autre semblent avoir disparu.

Alors voilà, à dix-huit heures, c’est dans cet état d’esprit que je vais m’avancer timidement vers mon lieu de rendez-vous, sous un ciel bas et pesant. Partagée entre le cynisme de celle qui n’y croit plus et la boule au ventre de celle qui sait que tout peut arriver. Remember, tout est possible !

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