boucle

Presque un mois et demi que Diane Groseille se tait. Pourtant, elle est toujours là.

Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage et s’est retourné plein d’usage et raison. Mais je ne vais pas vivre entre mes parents le reste de mon âge. Au contraire, bien au contraire.

Assise sur la moquette bleue et moelleuse d’un appartement avec vue sur l’Océan Atlantique, je pianote sur le clavier de mon netbook les quelques mots que je n’ai pas pu écrire depuis des semaines. Devant moi, un écran de télévision carte postale diffuse un reportage sur la naissance de la musique pop. Je retrace les dernières semaines sur fond de Beatles, de Bob Dylan et de Stones.

Je mettrai fin dans quelques jours à peine à un mois de vadrouille intense. Moi qui craignais de voir se reproduire cet été le néant affreux de l’an dernier, j’ai finalement construit, avec culot et peut-être même inconscience, un été de surprises et de nouveautés, radicalement différent du précédent.

Le mois de juin tout d’abord a été celui de toutes les festivités. Je n’ai rien refusé et j’ai ainsi multiplié les sorties, les rencontres, les fiestas en tout genre. Aux côtés de mon groupe d’impro, mais aussi avec Tine, le Pooh et d’autres. J’ai souvenir en particulier de ce festival plein de spontanéité avec quatre improvisateurs dans le vent, où chacun a su se lâcher et danser et chanter jusqu’au bout de la nuit. Avec cette impression de symbiose et de facilité. Il y a eu aussi ces nombreuses soirées à gauche à droite, celles aussi où j’aurais aimé me dédoubler pour être à deux endroits en même temps et même celles où j’ai su me multiplier pour profiter au maximum de chaque instant. Malgré ce vent de folie, j’appréhendais l’arrivée de l’été. Je savais que beaucoup allaient mettre les voiles vers d’autres horizons et je m’imaginais déjà seule et abandonnée, livrée aux idées noires qui apparaissent dans le vide.

D’abord, j’avais eu l’idée de faire du wwoofing dans une ferme avec des chèvres. Je voulais de l’air et de la solitude. Je voulais quelque chose de nouveau, quelque chose que je n’avais jamais vécu et dont je pourrais tirer un vrai enrichissement. Puis le temps a passé, je n’ai pas su m’informer. Ces longues semaines de printemps enfin arrivé ont filé si vite que le début du mois de juillet est venu sans que je n’aie aucune possibilité à l’horizon. Autour de moi, on me demandait avec scepticisme ce que j’allais faire de ces deux mois de vacances bien mérités. Je lisais le doute dans les yeux de mes interlocuteurs à l’annonce de mes projets. Et moi-même, je finissais par ne plus y croire. Puis un soir, ma sœur m’a parlé de colonies de vacances. Bien sur, c’était une option. Depuis 2003, plus de jolies colonies de vacances pour moi. Ma relation avec Neb avait définitivement fermé cette porte. Puis je pensais avoir passé l’âge. J’ai cependant très rapidement jeté un œil curieux sur un site de petites annonces. Et perdues au milieu de nombreuses offres classiques, quelques propositions ont su attirer mon attention. J’ai passé quelques coups de fils innocents, envoyé quelques CV sans vrai espoir et un jeudi soir, alors que je venais de donner mes dernières heures de cours, on m’annonçait que je partais le samedi matin pour trois semaines à travers l’Europe de l’Est. En urgence, j’ai dévalisé le Décathlon, j’ai fourré dans un sac à dos les affaires qui me tombaient sous la main, j’ai réglé les factures qui trainaient sur mon bureau, Lu a été casé chez mon frère pour être par la suite rapatrié chez mes parents. J’ai pris un billet de train et je suis partie.

Le samedi suivant, à 5h37, je montais dans un train sans savoir vraiment où il me menait, mais ça n’avait pas d’importance, parce que j’y allais. J’ai passé trois semaines à travers l’Allemagne, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la République Tchèque, l’Autriche. Je suis partie dans des pays qui paradoxalement ne m’attiraient pas plus que ça. Pays souvent sources de préjugés et qui m’ont montré un visage que je ne présageais pas : moderne, courageux, souriant. Ce périple s’est effectué avec sept jeunes de quinze à dix-sept ans. Un petit groupe magique (on aurait du les choisir qu’on aurait pas fait aussi bien). Impossible cependant d’expliquer en détails ce que cela a été de joie, de surprise et de découverte. Je me suis dit à plusieurs reprises que j’étais devenue celle que j’avais voulu être et que je n’imaginais pas pouvoir devenir. Plus de limites, plus de peur, tout devenait possible.

Je suis rentrée vendredi dernier à minuit. Samedi soir, je repartais en pleine nuit avec Tine pour une traversée de la France qui allait nous mener à l’autre extrémité de l’Europe : la pointe Bretonne et sa fraicheur immuable. Celle qui n’a pas changé depuis mon enfance, celle synonyme pour moi de vacances depuis que je suis toute petite. Rien ne lui arrive à la cheville. Je retrouve le kouing aman, le caramel au beurre salé, les cartes postales écrites sur la plage, les balades dans les ruelles de petits villages fleuris d’hortensias et de roses trémières, les fars aux pruneaux, et les phares sans pruneaux, la bruine, ces paysages que l’on croit reconnaitre et qui peuvent se métamorphoser au moindre coup de vent.

Dans deux jours, je serai de retour chez moi. Difficile de m’imaginer dans ma région, dans ma ville, dans mes meubles après un mois d’errance. Ni tout à fait la même, ni tout a fait une autre. Sans aucun doute grandie et sereine quant à ce qui va suivre. Humble aussi d’avoir vu et appris tant de choses, grâce à ces gens rencontrés, ces pays traversés dont je me suis imprégnée.

Côté cœur (mais c’est de quel côté au juste ?), rien de nouveau sur ma planète. Enfin, tout reste possible car même dans ce domaine, je ne me suis pas reconnue. Depuis de longues semaines, pour ne pas dire des mois, j’étais sous le charme (je le suis toujours) d’un garçon (faut-il dire un homme ?) de mon entourage proche. Tout me plaisait en lui et je me reconnaissais (pourquoi l’imparfait d’ailleurs puisque c’est toujours le cas et que d’ailleurs je le trouve parfait). Il est celui que je ne cherche plus, il me plait. Alors, un soir, ou plutôt une nuit, disons même au petit matin, l’ivresse des heures passées aidant, je lui envoie un message. Il dort à ce moment là à quelques mètres de moi, dans une autre pièce et je viens de le quitter. Je sais que nous allons nous retrouver à notre réveil, je veux qu’il sache ce que j’ai sur le cœur, dans la tête ou ailleurs. Prétérition, je ne peux lui dire ces mots que je ne parviens à formuler et je lui dis que j’aimerais lui parler. Tout cela reste mystérieux, pour lui comme pour moi. Les mots ne viennent pas, il ne veut de toute évidence pas que je les dise. Le petit jeu dure quelques jours. Je sais que lui avouer mes impressions présente deux risques : la réciprocité qui demanderait à ce que l’on s’engage ou l’indifférence qui me laisserait un goût amer et qui en plus risquerait de gâcher la complicité très forte que nous avions jusqu’alors. J’ai finalement tenté le coup, pleine de franchise et très directe bien que je ne puisse nommer avec précision les sentiments que j’ai pour lui. Je lui trouve ce petit grain de folie que je trouve rarement et qui me séduit tant, je lui trouve ce charme unique qui fait de lui quelqu’un de si particulier. Il a finalement répondu ne pas savoir où il en était, avoir besoin de temps pour se trouver, ne pas savoir de quoi sera fait son futur (mais qui le sait ?). Exactement les mots que j’aurais pu moi-même choisir dans pareilles circonstances. Cette réponse arrivait le 22 juin. Il partait alors pour un périple un peu mystique de trois semaines. Je faisais de même deux semaines plus tard. Un voyage à la recherche de soi-même. Un voyage à travers lequel on s’oublie au profit de l’autre et de l’instant dans l’espoir de finalement mieux se retrouver.

Durant mes longues trottes à travers les rues des capitales européennes, le long du Danube ou sur le Pont Charles, sur les plages de galets ou sur les sentiers hongrois, dans les rues bourgeoises de Vienne ou sur les trottoirs chargés d’histoire de Cracovie, je me suis surprise à penser à lui, un clin d’œil, imaginer sa bouche, penser à ses yeux, une fraction de seconde à chaque fois provoquant un petit sourire à l’intérieur. Pourtant, sa réponse est négative et connaissant sa détermination, elle le restera, mais je ne sais expliquer ce qui provoque malgré tout cette petite étincelle. Peut-être la satisfaction d’avoir osé lui dire ce que je voulais exprimer. Impression de force.

Je rentre dimanche. Neb débarque lundi. Mardi au plus tard. Il m’a annoncé ça alors que j’étais encore sur les routes. J’ai cru comprendre sans y prêter trop attention qu’il passerait la semaine chez moi. Je suis heureuse de le voir. J’aimerais juste que ce ne soit pas trop dur, que les choses soient claires. J’aimerais qu’il ait compris tout ça sans que j’aie besoin de le lui dire. Et il y a comme un pressentiment. Ses sentiments sont-ils toujours les mêmes ? Pense-t-il que nous avons encore quelque chose à faire ensemble ? Un bout de chemin, une nuit, un futur ? Pour ma part, je le répète, la boucle est bouclée. Je l’apprécie beaucoup, mais ça ne va pas plus loin et je ne peux effacer toutes les déceptions vécues, subies, douloureuses.

La rentrée va arriver à pas de géants. Aucune certitude quant à ce qui m’attend. J’aimerais ne plus travailler à M. parce que les choses s’y sont mal passées cette année, et parce que cela me demande beaucoup de temps (la route, les classes surpeuplées, les copies à corriger dans des délais très courts). J’aimerais pouvoir accorder plus de temps à mon Lu, au théâtre, à des loisirs, du sport... L’an passé a été trop difficile : impression récurrente de passer à côté de moi-même, de m’oublier.

Voilà où j'en suis après des semaines de désertion de blog. Voilà où j'en suis après des mois de doutes. Voilà où j'en suis et je n'y suis déjà plus.