Neuf heures du mat', mon Lucien avance devant moi, lumineux dans le soleil, fier comme un pape sur les trottoirs déjà chauds de notre quartier. Le trajet est toujours le même, à gauche en sortant, arrêt au passage piéton, contournement de l'église, passage le long des hautes grilles noires du presbytère, ligne droite vers le canisite. Monsieur est attaché à ses petites habitudes. Tout à coup, une voix m'interpelle : "n'y allez pas avec votre chien, je viens d'appeler les flics". Je ne comprends pas tout de suite: une dame au loin sur le trottoir me fait de grands signes et essaye de m'expliquer ce que je ne tarde pas à comprendre finalement par moi même. Quelques mètres plus loin, une femme est assise à même le sol, ses jambes tendues, dans la boue, avec un petit corps de chien noir reposant sur ses cuisses. Un peu plus loin, un homme se tient debout et tout en observant la scène,  repousse son énorme molosse (le pléonasme est justifié) du  bout du pied. J'imagine malheureusement facilement ce qui vient de se passer, il y a quelques minutes à peine. Pas de laisse, pas de muselière pour celui qui vient d'attaquer et qui pourrait très bien récidiver. Plusieurs personnes se sont arrêtées, pétrifiées par le tableau que nous donne à voir cette femme, le visage penché vers son compagnon à quatre pattes qui vient d'être attaqué. Sa détresse, sa colère, son incompréhension arrivent jusqu'à moi. J'aimerais m'approcher, pour la réconforter, sachant à quel point le moment est difficile pour elle. Mais je ne veux pas courir de risque pour mon Lucien qui à son tour risquerait sa peau, puisque le fauve est toujours en liberté. Une voiture de police s'approche alors que je m'éloigne, bouleversée par ce que je viens de voir. L'idée bien sur me traverse : à quelques minutes près, ç'aurait pu être Lucien. Puis l'image de ces enfants qui jouent tous les jours sur les balançoires passe devant mes yeux, eux aussi auraient pu croiser le fauve.

L'histoire remonte à vendredi. Le lendemain, dans le journal, trois lignes, sur un individu interpelé dans notre quartier, avec un chien sans laisse et plusieurs couteaux sur lui. Pas un mot concernant l'agression dont ont été victimes cette femme et son chien. L'histoire m'a laissée triste et inquiète tout le week-end.

Hier, je croise une dame, que je connais bien, elle se promène souvent aux mêmes heures que nous avec un petit bouledogue français nommé Simon, Lucien le connaît très bien. Elle s'approche de moi, dit vouloir me parler, semble émue. Je comprends vite que c'était elle, ce matin là, assise par terre, je ne l'avais pas reconnue. En quelques mots qui ne peuvent être aussi forts que la scène qu'elle a vécue, elle retrace l'événement. Son chien était en laisse quand elle a vu apparaître le molosse au coin d'un buisson. Derrière lui, son maître à qui elle a demandé de tenir son chien et qui a répondu simplement que celui-ci était gentil et qu'il ne fallait pas s'inquiéter. Elle n'a pas eu le temps de prendre Simon dans ses bras. Quelques secondes plus tard, il secouait le petit chien noir dans sa gueule comme un chiffon. Il l'aurait encore attaqué une fois ce dernier au sol. Elle m'annonce que son  chien est un miraculé, il est vivant, il a été réanimé par le vétérinaire malgré de cruelles morsures. Elle m'explique aussi que le propriétaire du chien a été emmené au commissariat et qu'il en est ressorti avec son chien le soir même. Je suis scandalisée et effrayée par cette situation. Elle cherche des témoins et ne savait pas que j'étais là ce jour là, elle voulait juste me mettre en garde. Elle glane des témoignages et envisage un procès qui servira peut-être d'exemple pour tous ces propriétaire de chiens qui considèrent leurs animaux comme des armes, comme un moyen d'intimidation. Depuis, la peur est là. Non pas que j'adhère à ce phénomène de mode qui consiste à entretenir par les mots, les images, les idées, un climat de violence, loin de moi cette volonté. J'aimerais juste qu'il n'arrive rien à mon Lucien.


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