J’ai grandi à la campagne, la maison familiale était située à quelques centaines de mètres de la forêt, au pied d'une petite montagne bleue. Il suffisait de quelques foulées pour arriver essoufflé, dans la fraicheur des sous-bois. Ma sœur, mes voisins et moi y construisions des cabanes dans lesquelles nous cachions des trésors de pacotille et qui nous servaient de refuges les journées trop chaudes d’été. Il y a avait à chaque coin de rue dans mon village des fontaines dans lesquelles nous pataugions, et dont l’eau glacée que nous buvions malgré les interdictions maternelles, nous collait des crampes abominables. Je me souviens des limites de nos territoires, ces zones obscures et sauvages qui s’étendaient au-delà de nos habitudes de jeux et qui nous effrayaient sans qu’aucun de nous n’ose l’avouer. Il me reste l’ivresse de nos virées à bicyclette, courses folles dans la verdure dont on revenait avec les jambes griffées et des bleus aux genoux. Tout est aussi flou que ces fins de journées estivales où l’on restait dehors le plus tard possible, sans se soucier de la nuit, sans savoir quelle heure il était, criant et chantant pour ne pas entendre les appels des parents qui nous voulaient au bercail. Les odeurs de chacun de ces moments sont par contre toujours là, intactes, écrites quelque part avec une précision que le temps ne gomme pas. Il me reste de mon enfance cette sensation de liberté et d’insouciance, et je pèse avec le temps la chance que j’ai eu de grandir dans cet écrin de verdure.

Herbe

Mes grands-parents quant à eux vivaient en ville. Et de temps en temps, souvent le mercredi après-midi, on nous installait dans la voiture après nous avoir débarbouillées ma sœur et moi pour une expédition citadine. La ville représentait pour nous à la fois le danger, l’oppression et l’inconnu : un univers trop lointain et trop différent du notre. Mes grands-parents occupaient le rez-de-chaussée d’un petit pavillon avec jardin, tout près d’une place bruyante et grouillante. Je garde surtout cette image des volets clos de la cuisine qui retenaient la fraicheur des petits matins et laissaient filtrer des rayons de lumière trahis par des poussières en suspension, comme des lucioles. Dans ce petit jardinet auquel on accédait pas un escalier de pierres, des graviers qui crissaient sous les semelles, un grand sapin et cette grille haute qui nous protégeait de la ville toute proche. Parfois nous passions sur cette grande place qui me semblait alors immense : en son centre, une église aux dimensions effrayantes comparées au clocher de mon petit village. Tout autour, des dizaines de commerces, des gens pressés et bien habillés, des voitures. Et cette impression à chaque fois que c’était le cœur de tout, là où tout se passait, une fourmilière. Je sentais ma mère  à la fois émoustillée et intriguée par cette énergie et ce va-et-vient. Ma sœur et moi, avions des consignes strictes : rester sages comme des images et mesurer chacun de nos gestes, ce qui nous confortait encore dans l’idée que cet univers si particulier n’était pas le notre

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Aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, je vis dans ce même quartier. Je m’y suis installée il y a plus d’un an maintenant, un mois après le départ de ma grand-mère qui y vivait seule et qui a choisi de s’installer chez ma mère à la campagne. Comme un échange. Notre nouvel appartement est situé à l’autre bout de la place et chaque jour j’emprunte ces mêmes trajets qu’autrefois, et des images me reviennent de ce qui m’impressionnait alors et qui est devenu si banal aujourd’hui. Ce que je considérais comme une grande ville n'est qu'un petit quartier presque tranquille, comme un village à l'intérieur de la ville.

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