Il aurait fallu que je me rende là-bas pour un rendez-vous banal : une sombre histoire de cours qui n'aurait pas pu se régler autrement, ce genre de coïncidences qu'on aime pas. Je n'aurais pas pu y penser avant et pourtant... Arrivée largement en avance, un peu nostalgique et en même temps pleine d'appréhension, j'aurais fait les quelques pas qui m'auraient projetée dans mon passé... Et elle aurait été là, assise à la table ronde de l'entrée du bar, calée dans le coin, avec son verre de grenadine sous les yeux, une clope qui se consume dans le cendrier et son stylo glissant sur son éternel cahier clairefontaine.

Quand je me faufile à l'intérieur, elle ne semble pas faire attention à moi et continue à noircir sa page de lignes appliquées. Je sais qu'elle m'a vue parce que je la connais très bien. Je reconnais son pull bleu marine bien trop grand pour elle, aux manches élimées,d'avoir été trop porté, son jean troué au genou droit, son chech gris enroulé autour de ses épaules. Je saurais même dire quel parfum elle porte, sans avoir à m'approcher d'elle. Accoudée au bar, je prends le temps d'observer ce corps que je connaissais par cœur et qui m'a échappé avec le temps : la longueur de ses doigts qu'elle trouve boudinés, ses cheveux longs attachés en chignon par un simple élastique, la maigreur de ses membres qui semblent si fragiles et qu'elle ne voit pas, sa peau encore marquée de l'adolescence. J'ai envie de m'approcher bien sur, mais comment va-t-elle me recevoir ? Je ne sais pas si l'idée est bonne et je décide finalement de commander un verre et de rester au bar dans le brouhaha de cette fin d'après-midi. Au fond de la salle quelques personnes jouent aux fléchettes. Elles aussi, je les reconnais, ce sont ses amis. Si elle savait comme les choses vont changer en quelques mois, comme ces personnes  qui lui semblent immuables vont s'éloigner. Son air détaché me fait sourire car je sais que ce n'est qu'une carapace et qu'à l'intérieur, ce ne sont que doutes et trouilles. J'aurais tant de questions à lui poser, tant de mises en garde à lui chuchoter à l'oreille, j'aimerais soudain la protéger puisque je sais tout ce qui va suivre pour elle. Je voudrais lui éviter ses fréquentations qui lui feront du mal, ces gens qui ne lui apporteront rien ou qui la pousseront à faire de mauvais choix.  Et je me dis alors que non, elle a eu besoin de ça, ça l'a construite, ça lui a permis d'être plus forte, de faire de meilleurs choix par la suite. Alors qu'on pose un thé sous mes yeux et que l'heure de mon rendez-vous approche, je croise son regard, froid mais curieux.

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1994

Parking Eurodisney, 1995.

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Lundi après-m' : le printemps, dehors les magnolias en fleurs, encore la fraîcheur dans l'air mais cette impression comme chaque année que je me réveille, je m'étire et la vie me revient. Je suis venue me recroqueviller ici. J'ai encore séché une demi-journée, quelques heures volées à passer ailleurs, là où je sens que je peux exister.  P. était dans la cour en début d'après-m', avant que la sonnerie ne retentisse,  il est venu vers moi, ses yeux bleus rieurs, ses boucles blondes, ses mains enfoncées dans ses poches, ensemble nous avons passé la grille du lycée, petits pas vers une après-midi de liberté et d'insouciance, avec nos amis.  Maintenant, je suis installée dans ce bar, à cette table qui est comme un repère, comme une sécurité. Tant de souvenirs ici en quelques mois seulement, impression d'éternité et de stabilité.  Les filles sont allées en cours, elles n'ont pas voulu venir cette fois. J'ai cette émotion qui fourmille en moii : il peut se passer quelque chose à chaque instant, il pourrait me prendre dans ses bras, il pourrait me regarder pour de vrai, il pourrait me dire ces mots que je me murmure tous les soirs en m'endormant. J'ai cette certitude que je ne suis plus une enfant, que la vie s'ouvre à moi, que j'en écris enfin la musique et les paroles. J'observe mon verre de grenadine, les volutes de sirop qui y tournoient et se confondent aux volutes de ma cigarette posée dans le cendrier. Le futur n'a aucune importance, c'est chaque moment qui compte. Carpe diem.

Depuis tout à l'heure, je couvre mon cahier des mots de ma vie pendant que les garçons jouent aux fléchettes. Je les observe, j'aime les voir rire et évoluer en gestes lents et souples. J'aime sentir le regard de P. sur ma peau. Regard circulaire. Il y a cette femme au bar qui semble émue. Je ne l'ai jamais vue ici. Elle souffle sur son thé et joue avec les clés de sa voiture, nerveusement. Nos regards se croisent.  J'observe quelques détails, la forme de son visage et sa façon de se tenir, un peu enfantine, pas vraiment sure d'elle. Ses yeux sont à peine maquillés et semblent fatigués, quelques rides marquent le temps sur son visage, ses cheveux ondulent sur ses épaules. Elle attend de toute évidence quelqu'un qui ne vient pas et je lis dans ses gestes l'envie de partir, la gêne. Je remarque ses ongles soignés, les bagues qu'elle porte, les arabesques que dessinent ses mains autour de sa tasse, la hauteur des talons de ses bottes, sa façon de croiser ses jambes sur le tabouret. Je ne sais pas pourquoi son image me fascine rapidement. Je trouve qu'elle me ressemble.

r_veuse___16_ans