mardi 24 janvier 2006

Un conseil de classe.

On commence par étaler nos affaires sur la table, sortir le cahier, l'ouvrir à la bonne page, cibler la classe, se mettre dans leur ambiance, les éléments forts, les discrets, les bavards... "Je les ai le matin à huit heures, ils sont toujours endormis", "m'en parle pas, je finis le mardi et le jeudi avec eux, de vraies piles !". En regardant le tas de bulletins qui les attend, on évalue le nombre d'heures que nos fesses vont devoir passer sur cette chaise. Conseil de classe ouvert, les élèves défilent devant l'ensemble des profs, grand moment de solitude pour eux.

Le premier entre. Il aime pas être le premier, mais ça fait des années que ça dure parce que son nom de famille c'est Abel. Les profs sont encore frais et dispo, ils prennent le temps et choisissent leurs mots, la diplomatie pour faire passer le message, ne pas décourager.

Il y a celui qui entre emballé dans sa veste avec son écharpe sur le nez, qu'on dirait qu'il va nous menacer d'une arme tellement il est camoufflé. Mais il espère que comme ça, il s'en prendra un peu moins dans la figure, qu'il pourra se protéger.

Il y a celle qui entre sans frapper, sans qu'on lui ait demandé d'entrer et qui commence à nous raconter sa vie avant même qu'on ait pu dire un mot, qui nous explique que sa mère est partie et que du coup, elle a planté son semestre.

Il y a celui dont on découvre le bégayement, et pourtant, ça fait cinq mois qu'on le voit et qu'on l'entend en cours, qu'il a même la grande gueule et là, il a suffi d'une rangée de profs pour lui faire perdre ses moyens et le mettre face à un handicap qui a du lui pourrir l'enfance.

Il y a celui qui nous parle et qui est tellement stressé qu'il se ronge les ongles en même temps. Celui qui mâche un malabar de la taille d'une patate en essayant de nous articuler quelque chose. Celui qui fait des phrases dont les mots ne sont vraiment pas dans le bon ordre.

Il y a celle qui voudrait disparaître sous la table, qui donnerait un bras pour être ailleurs, qui est au bord de la syncope et qui s'entend dire qu'elle devrait être moins effacée et s'affirmer davantage au sein de la classe.

Il y a celui qui s'en balance, on lui annonce qu'il perd son temps, qu'il plante son année et qu'en prime, il dérange l'ensemble des cours et lui vous regarde avec un sourire moqueur, droit dans les yeux.

De l'autre côté, il y a les profs...

...Celui qui râle dès le début parce qu'il va passer deux heures ici, que ça ne fait pas partie de ses horaires habituelles, que bien entendu, ça va encore être du bénévolat et qu'en plus ça va revenir à pisser dans un violon puisque les jeunes n'écoutent plus rien...

...Celle qui se case dans un coin et qui en profite pour corriger un paquet de copies, voire se faire les ongles...

... Celle qui fait de l'excès de zèle, qui en fait trois tonnes pour chaque élèves comme si sa vie en dépendait, et qui, si on la laissait faire, bouclerait le conseil en trois heures quarante...

... Il y a celui qui arrive en retard parce qu'il avait pas de train avant et qui repart avant parce qu'il avait plus de bus après...

... Celle qui se pose et fait la statut de sel, pas un mot pendant plus de deux heures, presque momifiée, à se demander s'il elle a pas un bouton on/off dans le dos.

... Ceux qui bavardent sans arrêt et qui gloussent dans leur coin et qu'on remettrait bien en place, mais c'est pas des élèves...

C'est parti pour deux semaines jalonnées de conseils de classe. Et même que je ne me réjouis pas.

Posté par Diane Groseille à 18:56 - - Commentaires [2] - Permalien [#]