SUR MESURE.

Deux ans que je l'avais pas vue. Je marchais dans les rues, j'allais à sa rencontre, elle m'attendais, je le savais. Pas forcément envie de la voir. Tout ça faisait partie du passé et je n'avais aucun intérêt à y aller. En marchant, les yeux dans le vide, je repensais à tous nos moments passés ensemble, à ce qu'elle avait été pour moi. Avec le temps, plus grand-chose, une amourette de vacances tout au plus. Un faire-valoir pour la personne que j'étais à l'époque. Je voyais pas ce que j'étais venu chercher ici, la nostalgie ça a jamais été mon truc. Mais j'étais là quand même et c'était pas forcément une bonne chose par rapport à ma vie du moment. Elle m'avait tendu une perche et j'avais fait l'erreur de la saisir. Bon, j'étais là et je pouvais plus faire demi-tour. Je vais boire une mousse et je me sauve, c'est l'histoire d'une demi-heure et je rentre chez moi. Y'a rien de mal à ça...

Elle m'attendait sur une grande place pleine de soleil, il devait être cinq heures, la fin de l'été mais une journée encore chaude. La gorge sèche, j'avance sur les pavés en me disant que je serais ridicule si je ne la reconnaissais pas. Tour d'horizon. Elle est assise là, de dos, mais je reconnais ses bras minces et ses mains qui lèvent son verre de bière à ses lèvres. Je peux encore faire demi-tour et prétexter un empêchement de dernière minute. Bon, après tout, c'est qu'une bière... Je m'avance, la salue et découvre son visage. Elle sourit et je lui colle une bise sur chaque joue. Je m'installe en face d'elle et nous commençons à converser, comme si je l'avais vue la veille. On parle de tout et de rien, de nos vies, du présent... Ses cheveux sont plus longs, avec des reflets que je ne leur connaissais pas, mais elle n'a pas changé. Toujours ses grands yeux qui impressionnent et qui rient. Elle fume, elle boit et je la suis... Plusieurs verres plus tard, on parle du passé... Je n'ai aucune excuse à fournir, d'ailleurs elle n'en demande pas, elle ne cherche pas à savoir le pourquoi du comment. Je réalise malgré tout que, même si ça n'a plus d'importance pour elle aujourd'hui, je l'ai blessée. Dans un moment de lucidité, alors que je me faufile vers les toilettes, je me dis que je ne dois rien à cette fille et que je vais me sauver. Si je devais calculer avec toutes mes conquêtes passées, j'y passerais mes journées. Puis en revenant vers elle, je me dis que je vais rester encore un peu. Je la regarde de loin, ses yeux pétillent à cause du liquide doré qu'elle ingurgite depuis plus de deux heures maintenant. Elle porte un débardeur rouge qui met en évidence ses épaules dorées et une jupe beige, fluide et qui touche le sol, mais qui laisse deviner ses jambes. Elle est plutôt jolie et je me dis que ce serait dommage de la laisser filer.

Alors que je me réinstalle en face d'elle, elle me dit qu'elle va y aller, qu'elle est attendue ailleurs. Comme un con, je lui propose encore un verre. Elle refuse mais accepte que je la raccompagne jusqu'à sa voiture. Sur le chemin, nos pas sont maladroits mais je me sens à l'aise avec elle, comme je l'ai finalement toujours été. Pourquoi avais-je redouté ce moment, c'était simple. Nous passons devant une terrasse et nous nous installons à nouveau pour un "dernier verre". Changement de décor, changement de conversation, je lui parle plus facilement, je regrette certaines paroles alors qu'elles sortent tout juste de ma bouche, mais je ne veux pas en rester là. Je l'invite au resto, elle va refuser, elle a autre chose à faire, forcément. Je ne parviens pas à savoir ce qu'elle pense. Elle accepte et sur le coup je me dis que ç'aurait été mieux qu'elle refuse, pour nous deux.

On se dirige vers une autre petite terrasse, sous les arbres, dans une arrière cour. Soir de semaine, y'a pas foule, des petits lampions au-dessus de nos têtes dispensent une lumière tamisée. Il fait lourd mais elle enfile son gilet de grosse laine. Je réalise que je parle bien plus qu'elle, que je suis en train de faire une bêtise. Je m'éloigne quelques minutes pour appeler ma copine à qui je mens, mais ce n'est pas grave, j'ai besoin de ce moment, j'irai pas plus loin, je fais rien de mal et elle ne se doutera de rien. Sa voix au bout du fil me replonge un instant dans MA réalité. Un instant seulement, dès que j'ai raccroché, je tourne la tête et je refais un bon de deux ans en arrière.

On mange, sans réel appétit. On se regarde, je lui parle toujours beaucoup. Elle me semble plus distante et je me demande à quoi elle pense. Aucune importance. Maintenant, plus rien n'a d'importance, je vis ce moment comme une parenthèse. Je remarque certains détails auxquels je n'avais pas fait attention comme sa bague ou ses cheveux attachés en longue natte qui tombent dans son dos. J'ai envie d'elle. Plus rien d'autre n'a d'importance. Elle me dit qu'elle est libre, libre de faire ce qu'elle veut, qu'elle n'a de compte à rendre à personne. Je ne le suis peut-être pas autant que je le dis. Mes propos me trahissent. J'attrape sa main, le contact de sa peau chaude me trouble.

Ivres d'alcool et de paroles, nous quittons cette petite place quelques heures plus tard, titubant. Je prends sa main, j'en veux plus, ce n'est qu'un rêve, une parenthèse inexistante. J'oublierai tout demain mais ce soir je ne partirai pas comme ça. On longe un parc plongé dans le noir. On s'étale sur un banc. Elle rit et je ris aussi, sans savoir pourquoi. Coup de tonnerre. Ses grands yeux fixent le ciel, elle est allongée, sa tête repose sur mes genoux. Elle semble fascinée par les éclairs, ne me regarde pas, ne me voit pas et je ne vois qu'elle, je craque. Premières gouttes qui s'écrasent au sol. On se réfugie dans un café, encore de la bière, comme pour anesthésier l'erreur. Je la veux, je l'aurais. Je lui dis qu'elle me plaît, que ce n'est que ça, rien à voir avec le passé, comme la première fois. Je ne sais rien de sa vie du moment, elle ne sait rien de moi, on a rien à perdre, je veux la convaincre que les sentiments n'ont rien à voir là-dedans, c'est charnel. J'en viens à réaliser ma routine et je veux m'échapper, quelques instants seulement. Je lui ai fait peur, elle veux rentrer. Notre ivresse ne nous laisse pas réaliser que nous sortons sous une pluie battante. On ne court pas, les gouttes chaudes dégoulinent sur nos visages, je baisse la tête mais elle lève sa figure vers le ciel en riant à gorge déployée. Elle tournoie dans la nuit, ses bras en croix, ses longs cheveux collés à sa peau. Ses vêtements impriment son corps. Je ne peux que la regarder faire, gonflé de désir.

Trempés, nous nous arrêtons sous une porte cochère, personne dans les rues, seuls au monde. Silencieux, nous regardons les trombes d'eau devant nous, elle frissonne, je l'attire contre moi. Je sens son parfum, je lui demande si je peux l'embrasser, elle ne répond pas, elle fixe le ciel déchiré d'éclairs et je sens l'excitation en elle. Elle se retourne et sa bouche vient se coller à la mienne, se coller vraiment, nos langues se trouvent vite et nous sommes soudés. Ses cheveux se collent à ma peau, son souffle est brûlant. Je ne peux m'empêcher de glisser mes mains sous le tissu, j'ai besoin de sentir sa peau. Je remonte le long de son dos, nous sommes enlacés, elle passe à son tour sa main dans mon dos, me serre contre elle. Je la sens trembler, sans doute le froid. Elle s'écarte, quelques centimètres à nouveau entre nous. Je retire ma chemise qui colle à ma peau, elle pose sa main sur mon torse et me fixe droit dans les yeux. "Tu me veux?".

Désir douloureux. Plus rien n'a d'importance à ce moment, vraiment rien, faut que je la possède, vite. Je l'attrape et la serre contre moi, nos bouches à nouveau, comme si elles ne s'étaient jamais quittées, sur le moment, j'aurais pu dire qu'elles étaient faites l'une pour l'autre. Je sens sa chaleur et je veux sa peau, je retire ses vêtements et la pousse contre le mur de briques rouges, dans un recoin plus sombre. Dans la pénombre, contre ma bouche, je devine son sourire, mes lèvres glissent dans son cou, elle est nue devant moi, contre moi, mes mains glissent sur son corps, sur ses fesses, sur ses seins. Tout cela n'est qu'un rêve alcoolisé. Je passe ma main entre ses cuisses et la chaleur humide de son sexe me rend fou de désir, elle soupire, cherchant visiblement à retenir un émoi qui déjà la dépasse. Son souffle sur mon épaule me fait frissonner. Ma bouche descend le long de son corps, j'appuie ma tête contre son ventre et je la serre contre ma joue. Elle tremble mais elle me promet qu'il ne s'agit pas du froid... Je la lèche, je vais enfouir mon visage dans sa douce toison. Son odeur... Ma langue cherche son intimité et je sens ses gémissements dans toute sa chair qui résonnent. Ma bouche la pénètre au plus profond d'elle même et je ressens un plaisir inexplicable à la sentir ainsi remplie par ma langue. Elle appuie ma tête contre elle, de ses deux mains, en ratissant mon crâne de ses ongles nerveux. Je m'attarde à cet exercice, en même temps, je prends mon sexe dans ma main et me caresse lentement. Je la fouille tant et si bien qu'elle finit par pousser un cri de plaisir qu'elle tente d'étouffer en écrasant ses deux mains sur sa bouche. Elle pose ses doigts sur mon cou pour attirer mon visage face au sien, se laissant glisser le long du mur rouge et embrasse profondément ma bouche qui doit avoir son goût. Puis elle me repousse, me tient à distance et fixe mes yeux d'un regard que je ne comprends pas. Une longue minute sans doute, où son souffle court ne parvient pas à me parler mais ses yeux semblent perdus. Puis, comme une capitulation elle dit "prends-moi", dans un murmure. Je sais que c'est ce que nous souhaitons au plus profond de nous sur ce moment et nous ne renoncerons pas. Brutalement, je l'attrape à bras le corps et son corps vient cogner contre le mien, s'emboîter contre moi. Elle me serre fort et je pense que nous ne ressentons plus à ce moment, ni le froid, ni les doutes. Ma main glisse entre ses cuisses chaudes et j'attire sa jambe contre ma hanche, mon sexe est tendu de désir et il glisse contre son ventre. Je cherche l'entrée, doux refuge, humidité et chaleur, ce trou béant ou l'on souhaite retourner, la sécurité, le plaisir... Je pose d'abord la tête de mon sexe contre cette inondation que j'ai provoquée. Je savoure cet instant où tout n'est que désir violent. Après, c'est presque moins fort. Puis je m'engage en elle, lentement, pour sentir chaque parcelle de chair brûlante. Nos corps sont soudés, je suis au fond d'elle et, l'un contre l'autre, nous restons un instant immobiles. Elle recule son visage et ses yeux m'embrassent et me disent oui.

Puis la violence du désir. Sauvagement, je la soulève, le mouvement part, je la baise, vite et fort, dans son corps, pleinement en elle, je la possède, terriblement. La bombe est amorcée. Je ne vois que ses yeux, car toujours, quand je lui ai fait l'amour, j'ai vu ses yeux. Ses gémissements sont un catalyseur de mon plaisir qui me propulse encore plus en elle, puissamment et profondément. Mon corps tout entier vient buter en elle... Mes doigts même viennent pénétrer sa chair, j'écrase sa cuisse dans ma main, contre ma hanche. Ce va et vient laisse monter en moi une violence, une force, qui amplifie encore le mouvement. Je voudrais que ce moment dure toujours, le moment où l'on sent que le désir va se transformer en un plaisir fulgurant. Je ralentis mon rythme quand je le sens en moi si présent que je pourrais en parler la langue. Je veux sentir mon sexe très précisément entrer encore et sortir, jusqu'au bout, de l'entrée et de la sortie, de ce sexe qui me mange et me mâche. Elle me dit encore oui, toujours, dans un souffle, par ses yeux. Je te veux, entièrement et très fort, en moi, pour jouir, encore...

Je viens une dernière fois me planter en elle, fort et dans ce dernier voyage, je me vide, avec un râle qui me dépasse et me soulage de toute cette violence exquise. J'ai senti son corps autour de moi se resserrer, son sexe faire étau autour de mon sexe, je sais qu'elle a pris du plaisir et je sais que c'est tout ce que nous cherchions cette nuit. Elle glisse le long du mur et se recroqueville sur le gilet de laine posé à ses pied. Elle prend ses genoux contre sa poitrine, dans un sourire. Elle me regarde, je m'accroupis en face d'elle et réponds à son sourire. Je voudrais, un instant, que ça ne soit resté qu'un fantasme, ce serait si simple pour la suite, pour ma conscience... Mais je ne regrette pas... Rien, je me sens lourd de plaisir encore et j'aimerais passer le reste de la nuit à ses côtés... Elle se rhabille, tremblante, en vitesse, enfile son débardeur rouge qui est trempé... Elle est toute décoiffée, plutôt jolie, les joues encore roses de plaisir... Elle s'enveloppe dans son gilet, reste plantée quelques secondes en face de moi, ses yeux m'immobilisent, me clouent sur place. Elle pose sa bouche sur la mienne, et le contraste est tellement fort avec les gestes violents que nous venons de partager. Elle dit au revoir et part en courant, ses sandales claquent les pavés, et son corps s'engouffre dans une ruelles sombre.

Je reste un instant pétrifié. J'enfonce mes mains dans me poches, j'ai le hoquet, il pleut toujours, mais moins fort; Je ne sais plus ou j'ai garé ma voiture... Je m'éloigne, me retourne encore pour jeter un œil sur la porte cochère, lieu de notre délit, puis je tourne le coin de la rue...

Je ne l'ai jamais revue mais je crois que ce soir là, nous avons mis fin à une histoire dont la parenthèse était restée en suspend. Nous avions besoin de ce contact fort, tous les deux, pour savoir que nous avions vécu quelque chose de beau.